Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

Tiens, encore Tchoukovski

18 février 2021


Parce qu’il pleut, parce qu’il ne se passe rien dans ma vie, parce que ça plaira à certains, parce que ça en soûlera au moins un, tiens, encore des extraits du premier volume du Journal de Korneï Tchoukovski publié chez Fayard :
Vingt-neuf septembre mil neuf cent vingt-deux : A l’institut Ténichev on demande aux enfants où travaillent leurs parents. La plupart répondent : Au marché Maltsevski, car c’est là que leurs parents vendent leurs affaires.
Premier janvier mil neuf cent vingt-trois : Voilà ce que c’est que d’avoir quarante ans : quand quelqu'un vient me voir, je suis pressé qu’il reparte. Je n’ai aucune curiosité pour les gens. Et pourtant avant j’étais comme un chiot : j’allais renifler chaque passant et lever la patte à chaque borne.
Huit janvier mil neuf cent vingt-trois : Dans l’un de ses articles sur le suicide, il cite la lettre qu’un ouvrier a écrite juste avant sa mort en 1884. L’ouvrier écrit : « Il est devenu difficile de vivre », etc. La censure a exigé de Koni qu’il ajoute : « Il est devenu difficile de vivre sous le régime capitaliste. Vive la commune ! » 
Quatorze octobre mil neuf cent vingt-trois : Le désespoir se lit sur les visages. Un automne difficile nous attend. Pour le prolétariat intellectuel c’est la catastrophe. Des gens au visage hagard parcourent la ville à la recherche d’un travail.
Vingt-huit novembre mil neuf cent vingt-trois : Je viens de découvrir qu’on nous a volé tous les vêtements au grenier, les miens, ceux des enfants, absolument tout. Nous n’avons plus rien à mettre pour l’hiver.
Vingt-huit novembre mil neuf cent vingt-trois : Hier, en quête d’argent, je suis allé à l’Association des cinéastes du Nord-Ouest. J’ai été accueilli à bras ouverts, j’ai proposé de porter à l’écran mon Crocodile, mais ils m’ont demandé de le modifier un peu : il fallait que je transforme le petit Ivan Vassiltchikov en komsomol, et le sergent de ville en milicien. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a mis mal à l’aise, et j’ai déclaré qu’Ivan était issu d’une maison bourgeoise. Ça a fait capoter toute l’affaire, et me voilà sans le sou.
Quatorze avril mil neuf cent vingt-quatre : Lakhta. Petite ville touristique. (…) Je suis seul ici, et je me sens bien. Il y a là un établissement dont l’inutilité est pathétique : le musée. Les jeunes gens qui séjournent ici s’en désintéressent royalement, préférant passer leurs nuits à jouer aux cartes. Les soldats, eux, le visitent mais c’est pour voler les bocaux à grenouilles et boire l’alcool qu’ils contiennent.
Seize janvier mil neuf cent vingt-cinq : L’aspect le plus étonnant de la situation actuelle est que ce ne sont pas les lecteurs qui veulent la liberté de publication, mais seulement un groupe d’écrivains auxquels personne ne s’intéresse. .
Vingt et un février mil neuf cent vingt-cinq : La pauvre Anna Ivanovna Khodassévitch a tellement souffert de la faim qu’elle se met à écrire des comptes rendus de films. Elle a vu un film américain très intéressant, mais son compte rendu dit : « Voilà bien un navet américain, dont la morale bourgeoise », etc. « Je suis obligée, dit-elle, sinon ils ne publient pas, et adieu mes trois roubles. »
Vingt-neuf mars mil neuf cent vingt-cinq : Il a illustré un abécédaire, et là-dedans la censure a interdit deux illustrations, celles de l’usine et de l’ouvrier. Pourquoi ? « Parce que l’ouvrier est assis et qu’il se repose. Et l’usine parce que ses cheminées ne fument pas ! »
Lundi treize avril mil neuf cent vingt-cinq : Dimanche j’ai eu la visite d’I. Babel. La dernière fois que je l’avais vu, c’était un étudiant aux joues rouges qui simulait très bien l’exaltation et la naïveté. Maintenant, il n’y arrive plus aussi bien, mais j’ai toujours la même confiance en lui et je l’aime toujours autant. (…)
Il se plaint de la censure qui ne veut pas de cette phrase : « Il la regardait comme regarde un professeur renommé une jeune fille en mal de conception. » (…)
Babel n’a pas plu à Lida : « Je n’aime pas les écrivains célèbres. »
Treize mai mil neuf cent vingt-cinq : Avant, à l’office des morts, l’intelligentsia ne se signait pas – c’était comme une marque de protestation. Maintenant elle se signe – et c’est encore un signe de protestation. Quand est-ce que vous vous mettrez à vivre pour vous-mêmes, et non en signe de protestation ?