L’orage est encore à craindre en montagne ce mardi. Néanmoins, j’y vais. Pour ce faire je prends le car liO Cinq Cent Soixante de huit heures trente qui en trois heures vous conduit à La Tour-de-Carol. Pas question d’aller si loin, j’ai prévu de descendre peu après Prades à Villefranche-de-Conflent.
Nous rapprochant du Canigou, nous passons d’abord à Ille-sur-Têt, « Petite Cité de Caractère » puis c’est un lac qui ne donne pas son nom. Ça commence à tourner et à monter. On traverse Marquixanes à la jolie église. Accroché au versant d’en face, c’est Eus, village triangulaire dominé par son église fortifiée. À Prades descendent les femmes qui vont faire leurs courses, puis c’est Ria et enfin Villefranche-de-Conflent et son arrêt Cité où je suis le seul à descendre au pied des remparts. Ces fortifications ont été construites à partir du onzième siècle puis remaniées par Vauban au dix-septième. La muraille est exceptionnelle car Vauban l’a doublée en superposant deux niveaux de chemins de ronde couverts, dispositif unique dans son œuvre.
J’entre intramuros et trouve le chemin pour rejoindre le Fort Libéria qui domine la vallée du Têt et la cité médiévale. Il a été construit par Vauban. Ce chemin est une sorte de route forestière, sinueuse, qui permet de monter à pied, en vingt minutes est-il écrit sur le panneau, jusqu’au Fort. Un chemin aisément praticable mais fatiguant. À chaque virage, j’espère que c’est le dernier. Pour m’aider à mettre un pied devant l’autre, je fredonne Merde à Vauban.
Enfin j’y suis, en vingt-cinq minutes. À l’entrée, une sonnerie retentit annonçant le visiteur car ici nous sommes dans le domaine privé et on ne peut monter ce chemin que si on est décidé à payer huit euros pour entrer dans la citadelle. C’est ce que je fais. Le responsable m’apprend comment couper à la moitié de la visite si je veux éviter de descendre quatre-vingt-dix marches pour les remonter aussitôt. Je ne prends pas son livret explicatif. Je me contente du privilège d’être seul en ce lieu et d’ouvrir les yeux, notamment sur le Canigou. Il paraît que c’est rare qu’il soit autant enneigé. Je ne manque pas d’entrer dans la prison des femmes où le Roi Soleil, lors de l'affaire des poisons, fit enfermer Anne Guesdon, femme de chambre de la Marquise de Brinvilliers et La Chapelain. Elles y restèrent respectivement trente-six et quarante-trois ans, jusqu'à leur mort.
Une fois retourné dans la cour de l’accueil, je prends un café avec un grand verre d’eau glacée à deux euros vingt pour m’armer en prévision de la suite car ce n’est pas terminé. Il reste ce qui est pour moi le plus excitant, la descente jusqu’au bourg par le passage souterrain aux sept cent trente-quatre marches taillées dans la roche.
Je m’y décide quand arrive la première famille à avoir monter jusqu’ici après moi. Un écriteau avertit que la direction ne s’estimera pas responsable des accidents pouvant survenir aux personnes handicapées, enceintes ou de plus de cinquante ans. Ce tunnel étroit est à peu près éclairé. Je me tiens à la rampe. Grâce à mes yeux neufs, je peux savoir où s’arrêtent les marches et où elles reprennent. Cette descente dure fort longtemps. J’ai le temps de penser aux malheureux qui ont creusé ce passage souterrain avec les moyens techniques de l’époque. Il n’est pas rectiligne. Après un léger changement de direction, quelques ouvertures permettent la vue sur les toits de Villefranche. Presque en bas, je croise un jeune couple qui prend le tunnel dans le sens de la montée, à qui je souhaite bon courage, lui devant et elle derrière.
Après un tel exploit, je ne suis guère capable de faire le tour du chemin de ronde. Je redescends par l’une des deux rues qui me ramène à la porte par où je suis entré. En bas sur la place est le café Le Canigou, « bistrot de pays » avec une jolie terrasse sous les platanes. J’y prends place pour un déjeuner avec vue là-haut sur le Fort. Je demande à la jolie serveuse qui m’annonce une estouffade à treize euros en plat du jour, le nom de la rue par laquelle je viens d’arriver. « Je ne sais pas, je viens d’arriver moi aussi », me dit-elle.
Cette débutante est aidée par un débutant et peut-être y a-t-il aussi des débutants en cuisine car si, étant arrivé le premier, je suis servi assez vite, beaucoup attendent et attendent et attendent. Je ne sais pas trop ce que je mange, un mélange de plusieurs choses autour d’une saucisse mais c’est globalement bon et suffisamment copieux. Le dessert serait un café gourmand, si je crois ce que me dit la serveuse lorsque je réussis à la choper (si j’ose dire). « Je le prends, lui dis-je, s’il m’arrive rapidement. » « C’est toujours bon les saucisses », dit à sa femme mon voisin qui a attendu très longtemps la sienne. Mon café gourmand n’arrivant pas, je règle mes treize euros.
C’est par la rue Saint-Jean que je suis arrivé (l’autre est la rue Saint-Jacques). On y trouve en bas les Délices d’Aqui où j’achète à la jolie vendeuse une bunyette sucrée à trois euros. « On les fait pour Pâques, me dit-elle, mais nous on en fait toute l’année. » C’est une sorte de crêpe sèche et rigide qui a le goût du sucre dont elle est poudrée. Je la mange sur un banc face au café Le Canigou.
Pour rentrer, c’est en deux parties, un Cinq Cent Soixante à treize heures quarante-trois jusqu’à la Gare de Prades puis à quatorze heures quarante-trois un Cinq Cent Trente et Un pour Perpignan. Entre les deux, je bois un café à un euro cinquante à la petite terrasse de L’Express avec à la table voisine deux affranchies qui parlent de l’épilation : « Tu vois pas ce que c’est en termes de charge mentale et de préjudice moral ». Elles ne veulent plus s’épiler, mais quand même, en jupe l’été, faut l’assumer. Elles ne s’en croient pas capables. Cela sur fond de ciel d’orage qui monte.
*
De Prades, j’ai un souvenir d’il y a cinquante ans. Une nuit passée dans un hôtel au-dessus de mes moyens. Il fallait faire face à l’imprévu. Avec deux autres élèves-maîtres de la pseudo communauté des Grands-Baux (commune des Baux-Sainte-Croix) où j’habitais pendant mes études à l’École Normale d’Évreux, j’avais été invité par une connaissance qui y vivait à passer les vacances de Pâques dans une vraie communauté perchée dans la montagne au-dessus de cette ville. Un lieu compliqué à trouver. Je me souviens des enfants de la personne à qui on demandait notre chemin nous disant : « Vous allez chez les fous ? » À l’arrivée, on découvrait une chambre collective aux matelas crados posés sur le sol et un des membres de cette communauté allant le cul nu. « On va chercher les bagages », avons-nous dit et une fois à la voiture, nous avons pris la fuite. D’où cette nuit à Prades. Ensuite, ce furent deux semaines dans un gîte à Limoux.
Nous rapprochant du Canigou, nous passons d’abord à Ille-sur-Têt, « Petite Cité de Caractère » puis c’est un lac qui ne donne pas son nom. Ça commence à tourner et à monter. On traverse Marquixanes à la jolie église. Accroché au versant d’en face, c’est Eus, village triangulaire dominé par son église fortifiée. À Prades descendent les femmes qui vont faire leurs courses, puis c’est Ria et enfin Villefranche-de-Conflent et son arrêt Cité où je suis le seul à descendre au pied des remparts. Ces fortifications ont été construites à partir du onzième siècle puis remaniées par Vauban au dix-septième. La muraille est exceptionnelle car Vauban l’a doublée en superposant deux niveaux de chemins de ronde couverts, dispositif unique dans son œuvre.
J’entre intramuros et trouve le chemin pour rejoindre le Fort Libéria qui domine la vallée du Têt et la cité médiévale. Il a été construit par Vauban. Ce chemin est une sorte de route forestière, sinueuse, qui permet de monter à pied, en vingt minutes est-il écrit sur le panneau, jusqu’au Fort. Un chemin aisément praticable mais fatiguant. À chaque virage, j’espère que c’est le dernier. Pour m’aider à mettre un pied devant l’autre, je fredonne Merde à Vauban.
Enfin j’y suis, en vingt-cinq minutes. À l’entrée, une sonnerie retentit annonçant le visiteur car ici nous sommes dans le domaine privé et on ne peut monter ce chemin que si on est décidé à payer huit euros pour entrer dans la citadelle. C’est ce que je fais. Le responsable m’apprend comment couper à la moitié de la visite si je veux éviter de descendre quatre-vingt-dix marches pour les remonter aussitôt. Je ne prends pas son livret explicatif. Je me contente du privilège d’être seul en ce lieu et d’ouvrir les yeux, notamment sur le Canigou. Il paraît que c’est rare qu’il soit autant enneigé. Je ne manque pas d’entrer dans la prison des femmes où le Roi Soleil, lors de l'affaire des poisons, fit enfermer Anne Guesdon, femme de chambre de la Marquise de Brinvilliers et La Chapelain. Elles y restèrent respectivement trente-six et quarante-trois ans, jusqu'à leur mort.
Une fois retourné dans la cour de l’accueil, je prends un café avec un grand verre d’eau glacée à deux euros vingt pour m’armer en prévision de la suite car ce n’est pas terminé. Il reste ce qui est pour moi le plus excitant, la descente jusqu’au bourg par le passage souterrain aux sept cent trente-quatre marches taillées dans la roche.
Je m’y décide quand arrive la première famille à avoir monter jusqu’ici après moi. Un écriteau avertit que la direction ne s’estimera pas responsable des accidents pouvant survenir aux personnes handicapées, enceintes ou de plus de cinquante ans. Ce tunnel étroit est à peu près éclairé. Je me tiens à la rampe. Grâce à mes yeux neufs, je peux savoir où s’arrêtent les marches et où elles reprennent. Cette descente dure fort longtemps. J’ai le temps de penser aux malheureux qui ont creusé ce passage souterrain avec les moyens techniques de l’époque. Il n’est pas rectiligne. Après un léger changement de direction, quelques ouvertures permettent la vue sur les toits de Villefranche. Presque en bas, je croise un jeune couple qui prend le tunnel dans le sens de la montée, à qui je souhaite bon courage, lui devant et elle derrière.
Après un tel exploit, je ne suis guère capable de faire le tour du chemin de ronde. Je redescends par l’une des deux rues qui me ramène à la porte par où je suis entré. En bas sur la place est le café Le Canigou, « bistrot de pays » avec une jolie terrasse sous les platanes. J’y prends place pour un déjeuner avec vue là-haut sur le Fort. Je demande à la jolie serveuse qui m’annonce une estouffade à treize euros en plat du jour, le nom de la rue par laquelle je viens d’arriver. « Je ne sais pas, je viens d’arriver moi aussi », me dit-elle.
Cette débutante est aidée par un débutant et peut-être y a-t-il aussi des débutants en cuisine car si, étant arrivé le premier, je suis servi assez vite, beaucoup attendent et attendent et attendent. Je ne sais pas trop ce que je mange, un mélange de plusieurs choses autour d’une saucisse mais c’est globalement bon et suffisamment copieux. Le dessert serait un café gourmand, si je crois ce que me dit la serveuse lorsque je réussis à la choper (si j’ose dire). « Je le prends, lui dis-je, s’il m’arrive rapidement. » « C’est toujours bon les saucisses », dit à sa femme mon voisin qui a attendu très longtemps la sienne. Mon café gourmand n’arrivant pas, je règle mes treize euros.
C’est par la rue Saint-Jean que je suis arrivé (l’autre est la rue Saint-Jacques). On y trouve en bas les Délices d’Aqui où j’achète à la jolie vendeuse une bunyette sucrée à trois euros. « On les fait pour Pâques, me dit-elle, mais nous on en fait toute l’année. » C’est une sorte de crêpe sèche et rigide qui a le goût du sucre dont elle est poudrée. Je la mange sur un banc face au café Le Canigou.
Pour rentrer, c’est en deux parties, un Cinq Cent Soixante à treize heures quarante-trois jusqu’à la Gare de Prades puis à quatorze heures quarante-trois un Cinq Cent Trente et Un pour Perpignan. Entre les deux, je bois un café à un euro cinquante à la petite terrasse de L’Express avec à la table voisine deux affranchies qui parlent de l’épilation : « Tu vois pas ce que c’est en termes de charge mentale et de préjudice moral ». Elles ne veulent plus s’épiler, mais quand même, en jupe l’été, faut l’assumer. Elles ne s’en croient pas capables. Cela sur fond de ciel d’orage qui monte.
*
De Prades, j’ai un souvenir d’il y a cinquante ans. Une nuit passée dans un hôtel au-dessus de mes moyens. Il fallait faire face à l’imprévu. Avec deux autres élèves-maîtres de la pseudo communauté des Grands-Baux (commune des Baux-Sainte-Croix) où j’habitais pendant mes études à l’École Normale d’Évreux, j’avais été invité par une connaissance qui y vivait à passer les vacances de Pâques dans une vraie communauté perchée dans la montagne au-dessus de cette ville. Un lieu compliqué à trouver. Je me souviens des enfants de la personne à qui on demandait notre chemin nous disant : « Vous allez chez les fous ? » À l’arrivée, on découvrait une chambre collective aux matelas crados posés sur le sol et un des membres de cette communauté allant le cul nu. « On va chercher les bagages », avons-nous dit et une fois à la voiture, nous avons pris la fuite. D’où cette nuit à Prades. Ensuite, ce furent deux semaines dans un gîte à Limoux.



