Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

12 avril 2026


Sainte-Marie-la-Mer, qui est ignorée de mon vieux Guide du Routard, se situe entre Le Barcarès (au nord) et Canet (au sud). Le samedi est le meilleur jour pour y aller en transport collectif quand on se lève tôt car c’est celui où le premier bus Cinq démarre de la Gare dès huit heures cinq.
Je prends ce bus au Castillet devant lequel débute un rassemblement de voitures anciennes fâcheusement nommé La Nuit des Longs Capots. Sans surprise, le public tournant autour des véhicules de collection est presque exclusivement masculin.
Nous sommes quatre passagers dans ce bus qui passe par Bompas et Villelongue-de-la-Salanque et je suis seul avec le chauffeur lorsque je descends au terminus Sainte-Marie Plage.
Je vais d’abord jusqu’au Port qui ne valait pas ce détour puis je marche le long de la Méditerranée mais pas bien loin car il y a là près du sable deux cafés restaurants à vastes terrasses. Je choisis celle du Y Sem Be pour m’asseoir et commander un café (un euro soixante-dix) avec un verre d’eau puis j’ouvre Casanova. Se retrouvent là des gens du coin qui embrassent la patronne en arrivant. Tou(te)s parlent du temps, trente et un degrés hier et demain on va perdre dix ou quinze avec de la pluie et du vent aussi.
Vers onze heures, je reprends la balade du bord de mer, passe devant le petit marché hebdomadaire et arrive à une autre concentration de restaurants. Je fais le tour de leurs propositions et retiens une table à l’intérieur au dernier, L’NJ. Un vent frais se lève aussi m’assois-je à l’abri face au petit marché pour attendre midi.
Dans le menu à vingt et un euros me retiennent les escargots à la catalane et le toro à la gardianne. « Pour le dessert, on verra plus tard », me dit la patronne qui plie des serviettes en papier pour calmer ses nerfs. J’ai vue sur la dune qui cache le large et sur la promenade où passe peu de monde. Tiens, une jolie blonde qui court en tenant sa longue natte à la main. Dans cette salle mangent aussi deux femmes. « La mère de mon gendre », dit l’une en présentant l’autre. « La mère de ma belle-fille », dit l’autre en présentant la première. Deux autres femmes sont sous la véranda pour pouvoir fumer. C’est toute la clientèle d’un samedi midi. Un étrange lieu qui peut faire peur mais que j’ai choisi pour l’ardoise dehors : « Ici on cuisine ».
Le plat d’escargots à la catalane est excellent, ils sont seize qui baignent dans la sauce. Le toro à la gardianne ne me déçoit pas mais ne me fera pas oublier celui manger aux Saintes-Maries-de-la-Mer il y a des années. En dessert, je choisis une mousse au chocolat qui s’avère correcte. Pendant qu’elles règlent leur repas, les deux belles-mères parlent avec la patronne d’un point commun à toutes les trois : les suicides familiaux. « J’ai ma mère, mon oncle et mon arrière-grand-père qui se sont suicidés », dit la patronne. La mère s’est ratée. Elle est en mauvais état dans un Ehpad pour lequel son mari, le vieux cuisinier, soixante-quinze ans comme moi, paie trois mille euros par mois. Il a déjà vendu une maison pour ça. « Au revoir, monsieur, revenez quand vous voulez », me dit-il.
Sorti de là content, je prends le soleil sur un banc à l’abri du vent en bénéficiant de la bande son du restaurant El Pica Pica C'est l'amour à la plage (aou cha-cha-cha-cha).
Un arrêt du bus Dix est tout prêt, nommé Oméga. Je monte dans le quatorze heures cinq et en descends à l’arrêt Vauban. Je passe le pont du Canal de la Basse puis sous le Castillet pour m’asseoir à la terrasse du Grand Café de la Poste. Aucun vent ici, c’est le lieu parfait pour lire en écoutant sonner les quarts d’heure au carillon du bas de la rue Louis-Blanc.

11 avril 2026


Un bruit de moteur automobile me surprend quand je sors de mon logis temporaire ce vendredi à sept heures moins dix. C’est la Police Municipale qui patrouille dans les rues quasiment désertes de l’hypercentre dont les trottoirs bénéficient d’un pavage coloré et luxueux, peut-être du marbre.
À l’arrêt Vauban, je prends un bus Sankéo numéro Un puis à la Gare Multimodale monte dans le car liO Cinq Cent Trois. Il part à huit heures moins cinq de la voie Vingt-Six. Nous ne sommes que sept passagers. On passe par Pia, par Claira et puis c’est Salses où je suis seul avec le chauffeur. Il m’arrête près de la place centrale.
Une flèche indique la Forteresse. Je marche jusqu’au bas du bourg, passe sous la voie ferrée et elle est là, sous le soleil, trop étendue pour tenir sur une seule photo. J’en fais le tour ce qui est en soi un exercice physique suffisant pour la journée. Ce chef-d’œuvre de l’architecture militaire est unique en Europe. C’est le premier spécimen de fortification rasante d’où l’on observe au loin sans être vu de loin. Elle fut édifiée à la demande des rois catholiques à la fin du quinzième siècle pour la défense du Royaume d’Aragon par un certain Francisco Ramiro Lopez qui y engloutit vingt pour cent du budget du Royaume. Quand elle fut abandonnée aux Français, Vauban, jaloux peut-être, demanda l’autorisation de la raser mais le Roi dût renoncer devant le coût de l’opération.
En remontant, je trouve à droite, en face de l’église, la Maison de Claude Simon, héritée de sa mère, où il venait chaque été avec sa troisième femme, Réa, un vaste bâtiment aux volets clos, ancienne demeure à usage viticole de pur style dix-septième catalan. Une plaque commémorative est fixée sur le mur. La médiathèque de Salses s’appelle Claude Simon. Une école de Salses s’appelle Claude Simon.
Salses-le-Château est un bourg plutôt mort. De retour sur la place centrale, j’ouvre une boite à livres à la vitre cassée et n’y trouve que des ouvrages sales loin de faire mériter à leurs auteurs un Prix Nobel. Sur cette même place, je m’assois à l’une des deux tables de trottoir du seul troquet, nommé Café de France, et regarde passer les quelques autochtones qui vont à la boulangerie, tout en lisant Casanova, un euro soixante seulement le café.
À l’arrêt du car, un siège métallique me permet d’attendre confortablement le onze heures cinq du retour. Nous sommes sept passagers quand il quitte Salses-le-Château. La plupart descendent au centre commercial de Claira. Je suis seul avec le chauffeur lorsqu’il arrive à la Gare Multimodale de Perpignan. Il est midi et quelque.
Près de cette Gare est un restaurant nommé Le Perroquet dont la salle veillotte est décorée de perroquets. Il propose un menu à seize euros quatre-vingt-dix : boudin catalan, saucisse catalane grillée et glace fraise nougat. Nous sommes cinq à y manger. Ce n’est pas le meilleur repas depuis mon arrivée.
Je descends en ville avec un bus Trois à rallonge bondé de jeunesse qui va faire bronzette à Canet-Plage À l’arrêt Catalogne Point Chaud il faut y caser une femme à poussette et deux hommes en fauteuil. C’est chaud. À l’arrêt suivant, le Castillet, le chauffeur se lève et demande « Messieurs les handicapés, vous descendrez à quel arrêt ? » « Ouala, comme il parle ! » clame à l’unisson la jeunesse correctement politique. « Tu dis ça encore une fois et c’est toi qui vas te retrouver en fauteuil », crie un excité. Heureusement, c’est là que je descends.
Je m’installe sous les platanes à la terrasse du Grand Café de la Poste pour un café verre d’eau lecture. Il est ponctué par le carillon qui se situe à l’angle de la rue Louis-Blanc, cinq cloches de taille croissante qui surmontent une pendule. Il supplée celui de la Cathédrale resté silencieux après les Pâques. Comme il fait chaud et que je reste là un moment, je commande ensuite un diabolo menthe. Six euros pour le tout.
Rentré à mon logis temporaire, j’en ouvre la fenêtre qui domine la placette et assiste à l’arrivée d’enfants de maternelle qui visitent les fontaines de la ville. Ils en sont à la dernière. J’apprends de la guide qu’il s’agit d’une fontaine Wallace. Quatre femmes soutiennent un dôme. L’une représente la bonté, une autre la simplicité, une autre la charité et la dernière la sobriété.
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C’est malheureux d’hériter d’une maison de famille. On pourrait la vendre mais on n’ose pas. En conséquence, on est obligé de passer ses congés toujours au même endroit.

10 avril 2026


Je retourne à La Source ce jeudi boire l’allongé avec le pain au chocolat de la petite boulangerie dont j’ignore le nom de la même rue. Tandis que le patron sort la terrasse, je suis seul en salle.
De là, je descends au bord du Canal de la Basse, mince cours d’eau urbain, pour prendre avec vue sur le Canigou le bus Trois à l’arrêt Arago. Son terminus est Canet Sud.
C’est là que je descends et trouve la mer avec l’aide de deux autochtones. Je mets un pied devant l’autre sur la longue promenade Charles-Trenet. À ma droite, la plage de sable fin que des engins de chantier s’emploient à remettre en état avant l’arrivée des vacanciers du printemps. À ma gauche, des immeubles franchement laids. Arrivé au carrousel, je poursuis jusqu’au Port. Je fais le tour d’une partie en photographiant les quelques bateaux qui sortent de la banalité.
Il y a quand même là deux petits bateaux de pêche amarrés derrière des cahutes métalliques où les pêcheurs vendent une maigre récolte. Sur l’un de ces bateaux, un homme avec une épuisette. Je lui demande la permission avant de faire une photo. « Que au bateau », me répond-il. « Vous êtes dessus », lui fais-je remarquer. « Allez-y, c’est pas grave », conclut-il.
Après cette longue marche, un banc de béton me recueille au bord du chenal qu’une drague cure. J’observe les rares entrées et sorties.
À onze heures, direction Brasserie Le France où je peux choper une table de premier rang côté plage pour un café sans verre d’eau et Casanova. Je demande au serveur si je pourrai la garder pour le déjeuner. C’est oui, me dit-il, en m’apportant le noir breuvage accompagné d’un mini croissant offert. Une femme part furieuse car elle a entendu depuis les toilettes un serveur parler d’elle en l’appelant « la pétasse qui voulait du sucre ».
Si j’ai choisi un jeudi pour retourner à Canet-Plage, c’est que ce jour-là on sert le couscous royal avec légumes à volonté pour le prix de seize euros cinquante à Brasserie Le France. Il y a un monde fou ce midi. Servi l’un des premiers, je n’ai pas à trouver que c’est long, comme beaucoup, et obtiens assez facilement le supplément de légumes.
Un bus Trois arrive à treize heures dix-huit pour me ramener à l’arrêt Wilson de Perpignan. Un trentenaire qui porte son casque sur sa casquette demande à y mettre sa bicyclette. Refus du chauffeur qui avance l’absence d’assurance pour ce genre de transport. Ma voisine trentenaire me dit qu’il aurait dû le laisser monter. Je lui réponds que lorsqu’on a un vélo, on pédale. « Je pense qu’il va attendre le prochain », me dit-elle. « Le prochain, c’est dans une demi-heure, il y serait avant s’il avait le courage de pédaler. »
Il est quatorze heures quand j’arrive au bout de ma rue. Presque en face est le raccourci qui débouche sur la vaste place de la République, carrée et entourée de terrasses. Je choisis la première ayant des tables à l’ombre pour un café verre d’eau lecture, celle de la brasserie Les 3 Minots.
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Un livre que je ne connaissais pas : Le Tramway de Claude Simon (Éditions de Minuit), un récit qui se déroule entre Canet et Perpignan autour de la ligne qui réunissait jadis les deux communes.

9 avril 2026


Un ronronnement, celui des machines à laver du salon Dessange au rez-de-chaussée, lequel occupe aussi le premier étage, c’est ce qui pourrait me réveiller chaque jour de bon matin si je n’étais déjà debout. Mis à part ce léger bruit matinal, l’immeuble perpignanais où je dors est silencieux. De même que les bâtiments voisins autour de la placette dont les quelques appartements habités gardent même le jour leurs volets à peu près clos. En face le mannequin de Lacoste a troqué sa tenue noire pour une tenue claire, printanière. Personne ne s’attarde sur la placette vidéosurveillée et la rue étroite est strictement piétonnière, un calme parfait.
Ce mercredi je vise Le Barcarès que mon vieux Routard appelle Port-Barcarès avant de n’en dire que du mal en quelques lignes. On y va avec le Dix qu’après mon petit déjeuner je vais prendre à l’arrêt Catalogne Point Chaud, ainsi nommé parce qu’y passent la plupart des bus Sankéo. Beaucoup de jeunesse dans ce bus Dix qui est en fait un car (sièges alignés avec ceintures de sécurité) parce qu’il va loin et prend des quatre voies. Une heure dix de route en passant par Saint-Hippolyte et Saint-Laurent-de-la-Salanque.
La jeunesse descend avant que l’on ait quitté Perpignan, à l’arrêt Lycée Mayol. Nous sommes peu à poursuivre et à subir la radio du chauffeur où sévissent l’Appoline de Malherbe et le fils Sarkozy.
Je descends à l’arrêt Mairie. Ayant besoin d’un second petit-déjeuner, je trouve une boulangerie artisanale où le pain au chocolat est à un euro trente puis j’entre au Front de Mer où l’allongé verre d’eau est à deux euros et la clientèle pittoresque.
Le Barcarès ressemble aussi à Stella-Plage. En plus kitsch que Canet-Plage. D’autant qu’une ébouriffante décoration pascale occupe la place de la République autour de laquelle sont les commerces et les restaurants. En son centre, un immense bateau à grimper fait la joie des enfants. La mer est loin car la plage est large.
L’aimable jeune femme de l’Office du Tourisme me fournit un plan de la vaste commune dont je n’explore aujourd’hui que le centre. Je marche avec la Méditerranée à bâbord jusqu’au marché hebdomadaire où l’on peut s’habiller à trois, cinq ou dix euros, puis je fais demi-tour jusqu’à apercevoir les mâts dans le Port.
Revenu au centre, je me pose sur un bloc en béton à l’endroit où poussent sur la plage des palmiers malingres et inclinés vers le large. Quelques moustiques m’obligent à lever le camp.
Je me replie au Front de Mer pour un café verre d’eau en terrasse sur fond de bruit de travaux. On refait la place de la République. Dix heures sonnent à la jolie petite église. Ouvrant mon livre de voyage, je trouve Casanova occupé à faire jouir dans le même lit les deux sœurs Lucrèce et Angélique.
Vers onze heures et demie, je réserve à l’autre bout de la place une table au soleil au Casablanca puis marche un peu sur la Vélosud avant de rejoindre le marché et de m’asseoir sur le muret derrière un marchand de légumes : « Les artichauts deux euros, le litre de gasoil pareil ! » A sa droite un baratineur à micro envoûte une dizaine de retraité(e)s : « Un homme ne ronfle pas, il ronronne, et un chat qui ronronne est un chat heureux. » Il s’agit d’un vendeur d’oreillers avec lesquels on est sûr de dormir, échappant ainsi à tous les malheurs qui guettent les insomniaques. Des complices cernent les envoûté(e)s de chaises sur lesquelles elles et eux finissent pas s’asseoir.
Au Casablanca (« restaurant familial depuis 1963 »), dans le menu du jour à dix-neuf euros cinquante, je choisis le carpaccio de bœuf et copeaux de parmesan, le filet mignon de porc caramel et la pomme au four façon Tatin. Un quart de vin blanc et le café sont inclus. J’en suis au dessert que des camionnettes blanches surgissent à contresens signalant la fin du marché. Un couple en revient. « Non mais la prochaine fois, on se fera pas avoir », dit l’homme. Il n’a pourtant pas d’oreiller sous le bras.
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Il est impossible qu’un homme habitué à faire des vers s’en abstienne d’abord qu’une belle pensée se présente à son esprit. Le « d’abord que » de Casanova vaut « dès que ». Il lui est coutumier.
Casanova écrivait en français. Je me suis toujours demandé pourquoi les libraires rangent ses mémoires dans le rayon littérature italienne.

8 avril 2026


Revoir Collioure, c’est le jour et pour cela je petit-déjeune dès sept heures ce mardi, perché face à la vitre de Secrets de Pains.
Plusieurs bus s’arrêtent à la même heure, sept heures quarante-huit, à Vauban derrière les Galeries Lafayette. Je prends le premier venu. La Gare Multimodale est derrière la Gare Ferroviaire. Le car liO numéro Cinq Cent Quarante part de la voie Vingt-Trois à huit heures dix. J’y bipe pour la première fois ma carte dix voyages.
Dans ce véhicule un peu vieux sont surtout des jeunes (des scolaires, comme on dit). Nous passons à Elme puis elles et eux descendent à Argelès-sur-Mer, loin du Port. Certain(e)s tirent une valise pour une semaine d’internat raccourcie d’une journée grâce à Pâques.
Depuis le départ, au loin sur la droite, le Canigou nous suit. Nous le perdons de vue quand le chauffeur tourne à gauche pour emprunter la route de la Corniche de la Côte Vermeille. C’est par ce bord de mer accidenté que nous arrivons à Collioure où j’ai séjourné dans un logis Air Bibi une douzaine de jours en octobre deux mille dix-neuf.
Je retrouve immédiatement mes marques, suivant d’abord le chemin côtier pour voir cette magnifique cité d’en face puis je longe le Château Royal, arrive dans l’anse où s’entraînent toujours les militaires, passe près de l’église Notre-Dame-des-Anges au clocher phallique, atteins la chapelle Saint-Vincent sur son presque îlot, fais une photo de la croix au Christ rouillé, marche jusqu’au phare du bout de la digue et contemple de loin le Fort Saint-Elme et le Moulin sur le mont en face.
En revenant sur mes pas je croise deux classes maternelles en sortie éducative qui me font songer au passé puis je m’installe au-dessus de la plage Boramar à une table de premier rang de la vaste terrasse du Petit Café pour un café verre d’eau à deux euros dix. J’observe les soldats qui plongent, nagent et courent dans le sable caillouteux tout en lisant un peu Casanova -N’êtes-vous pas allé baiser le pied du Saint-Père ? -Pas encore, Monseigneur.
De cette terrasse, des pères et des mères surveillent leur descendance qui joue dans le sable caillouteux. Un couple en profite pour se disputailler. Elle à lui : « C’est pas ta méchanceté qui te fera repousser tes cheveux. » Un autre couple est à l’unisson pour juger le fiston qui n’arrive pas à remettre ses affaires dans son sac. Elle : « Il va falloir un diplôme pour ranger un sac maintenant ? » Lui : « Il est bête mon fils, il réfléchit à rien du tout. »
Il est midi, la foule a tout envahi. De banals plats du jour affichés à vingt et un euros, ou plus, me mènent jusqu’à une petite boulangerie presque dévalisée mais où il reste assez pour moi : une part de pizza que je fais réchauffer et une fougassette aux fruits, le tout pour sept euros. Je les consomme sur un banc à l’ombre près du Port en choutant dans le pigeon qui convoite mes miettes.
Avant de rentrer, je passe revoir la rue étroite et un peu glauque en bas de laquelle j’ai logé, rue de la Convention c’est son nom. La boîte à clés est là. L’amie de la propriétaire avait oublié de me donner le code. Le Cam Pla, restaurant où j’avais trouvé de l’aide, est toujours présent, mais fermé le mardi. En échange de cette aide, j’avais dû commander des lasagnes pour dîner, alors que je ne fais que grignoter le soir.

7 avril 2026


Secrets de Pains est ouvert en ce Lundi de Pâques. C’est l’aubaine des esseulés levés tôt. Un pain au chocolat et un allongé se paient deux euros soixante-dix dans la machine à sous. Il est loisible de les consommer sur une chaise haute face à la vitre en regardant la ville se réveiller peu à peu.
Aujourd’hui, je désire aller en bord de mer. Le bus Trois y conduit, même les jours fériés, que l’on prend au pied de la statue de François Arago. Je monte dans le premier, celui de neuf heures neuf. Il mène à Canet-Plage (commune de Canet-en-Roussillon). Cette plage de sable fin est située à douze kilomètres de Perpignan et fait douze kilomètres de long.
Je marche en direction de la grande roue sur la promenade qui longe la large plage. « On s’en doute, le front de mer est du genre bétonné », regrette mon vieux Guide du Routard datant de deux mille seize. Certains immeubles ne manquent pas de charme et témoignent d’une l’architecture inventive. Quelques-uns sont décrépits. Des appartements sont à vendre. Un abruti fait voler son drone sur la plage. Un homme appelle le petit Nathan qui n’attend pas.
Arrivé à l’entrée du port de plaisance où se trouve la grande roue, immobile à cette heure, je reviens sur mes pas. À mi-chemin, je m’assois sur un banc en béton face à la mer lointaine en attendant que derrière mon dos ouvre la solderie Maxi-Livres, une survivance de la franchise disparue. J’y vois beaucoup de daube et plutôt chère. Je poursuis jusqu’au joli carrousel dont la sono diffuse des succès d’hier joués à l’accordéon Sous aucun prétexte Étoile des neiges Itsi bitsi petit bikini. Une ambiance qui me rappelle celle de Stella Plage dans le Pas-de-Calais et j’aime ça.
À onze heures, je vais boire un café à la mieux située des terrasses de l’endroit, celle de la Brasserie Le France, où il coûte deux euros. Le verre d’eau, c’est directement à la fontaine. S’il faut travailler, je m’en passerai. Le soleil tente de percer les nuages, en vain. Comme je suis bien là, à lire Casanova, j’y reste jusqu’à l’heure du repas. Au menu du jour férié : œuf poché à la truffe, agneau de Pâques et tarte de poires aux amandes. Le tout pour vingt-quatre euros quatre-vingt-dix. Un bon pain rustique accompagne cette bonne nourriture.
On ne verra pas le soleil aujourd’hui dans cet endroit paisible et désuet. Je retourne lire le dos au carrousel puis vais boire un café verre d’eau dans une gargote « arabe » située dans une rue perpendiculaire à la mer, par où je suis arrivé ce matin, mon point de repère étant un bâtiment recouvert entièrement d’un filet protégeant contre les chutes de pierres. Celle que je pense être la patronne est bien embêtée. Elle s’est battue avec quelqu’une et il y avait des caméras. « Rien que pour les appareils auditifs, j’en ai pour la peau des fesses. Et il y a la Rolex. Comment veux-tu que je paye. Je crois que je vais aller la voir et lui dire que j’ai pas les moyens. »
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Vu depuis le bus au centre de Canet-en-Roussillon : un lycée nommé Rosa Luxemburg.

6 avril 2026


Ce jour, un dimanche, qui plus est de Pâques, commence par un défi : trouver un café ouvert de bon matin. Ce sont les Halles qui me sauvent, appelées Vauban, bien laides mais dont le rideau métallique se lève à huit heures. À l’entrée s’y trouvent Les Pains du Soleil. Au comptoir, j’échange un allongé et un pain au chocolat contre trois euros. J’emporte le tout jusqu’à une table d’intérieur, il fait encore trop frais pour la terrasse.
Seconde journée de train liO à un euro. Pour rejoindre la Gare, je prends un des rares bus à l’arrêt Wilson. Mon train arrive de Cerbère à dix heures vingt et une et a pour terminus Toulouse Matabiau. Il est attendu par une foule de voyageurs. J’y trouve néanmoins une place assise. Il va jusqu’à Narbonne puis repars dans l’autre sens, un arrêt à Lusignan et c’est Carcassonne dix minutes avant midi.
Je passe le pont qui enjambe le Canal du Midi et descends tout droit jusqu’à la place Carnot, vaste et carrée. En son centre, une fontaine avec en haut Neptune statufié entouré de femmes nues à cheval sur des poissons qui crachent l’eau par leur bouche. Je m’installe à la terrasse du Bistrot Blasco.
Un menu à vingt-trois euros y est proposé dans lequel je choisis la salade de gésiers de canard et magret séché maison, le cassoulet maison avec manchon de canard confit, saucisse de Toulouse, haricots lingots de Castelnaudary (la maison est membre de l’Académie Universelle du Cassoulet) et gâteau au chocolat maison. La patronne est fort aimable, de même que sa petite serveuse qui porte un appareil dentaire et a tatoué sur un bras en cursive le mot solitude. Mon repas terminé, je vais payer à l’intérieur. Le chef me demande comment j’ai trouvé le cassoulet. « Excellent. » « C’est ce qu’il fallait répondre, me dit-il, pour obtenir un Diplôme de Dégustateur décerné par l’Académie Universelle du Cassoulet. » Il me le remet après l’avoir daté et signé.
Muni de mon nouveau diplôme, je descends la rue jusqu’en bas. Une aimable autochtone m’indique comment atteindre le Pont Vieux qui permet l’accès à la Cité par une côte de bon aloi.
Je me prouve que je suis encore capable de grimper sans m’arrêter jusqu’à la porte d’Aude où l’on est accueilli par la statue de Dame Carcas dont je fais une photo. Cela faisait longtemps que je n’avais vu la Cité de Carcassonne.
Après avoir fait le tour en partie, je pénètre dans la rue principale évidemment dédiée au commerce pour touristes et ils sont nombreux. Place Saint-Nazaire, je prends l’air derrière la Basilique. « Vous avez fait l’église ? » demande l’une à l’un. « Ils sont où les darons ? » s’inquiète un branlotin. Des motards suent sous leur cuir. Des parents expliquent « dans le temps les archets » à leur descendance et lui achètent des épées, des arcs, des heaumes et des boucliers. Un père à son trois ans : « Déjà, d’une, je suis pas ton chien. De deux, je suis ton papa. De trois, c’est pas à ta convenance. »
Je retrouve un peu de tranquillité sur le chemin de ronde. Une vendeuse de glaces m’aide à retrouver le Pont Vieux. « Je ne suis pas très Carcassonne », dit en descendant une fille à son copain. Moi non plus.
J’arrive à la Gare épuisé. Je me laisse tomber à l’une des tables à l’ombre de la brasserie Le Bistro. J’y bois un diabolo menthe suivi d’un verre d’eau et suis hors d’état de lire. Il n’est que dix-sept heures et mon train liO à un euro de retour est à dix-huit heures vingt-trois.
Après un café, je repasse le Canal du Midi et entre dans la Gare. A gauche de celle-ci, sur une hauteur est un cimetière d’où l’on doit avoir belle vue sur les trains qui vont quelque part. Il y a des cimetières ferroviaires comme il y a des cimetières marins.

5 avril 2026


« La tramontane, c'est enfin terminé ! » titre Actu Perpignan ce samedi matin (dix jours que ça durait cette plaisanterie). Je la sens pourtant encore lorsque, pédestrement, faute de bus à cette heure, je rejoins le Centre du Monde. Mon train liO à un euro de sept heures neuf est à quai quand j’arrive. Il dessert Rivesaltes (son muscat), Salses (son château), Leucate (ses marais salants), Port-la-Nouvelle (ses industries) et arrive à Narbonne, terminus, à sept heures cinquante-trois.
Une piste piétonnière et vélocipédique conduit au point central de la ville, constitué de son Hôtel de Ville et de sa Cathédrale, contigus et fortifiés. Près du premier, j’achète un pain au chocolat à un euro trente-cinq chez Maison Maury où l’on paie dans la machine à sous. Ce qui me permet de me débarrasser du billet de cinq euros que m’a refusé hier le serveur du Grand Café de la Poste au prétexte qu’il était scotché. « Ça passera pas dans la machine à la banque. » Ça passe dans la machine à la boulangerie.
À un autre angle de la place, j’entre au café Le Soleil Noir. Ce nom me fait penser à la maison d’édition de François Di Dio, dont un jour j’ai photographié la nièce, mais elle n’a pas voulu se déshabiller. Je suis le seul client et l’allongé vaut deux euros dix.
La tramontane était encore là quand je m’introduis dans la vieille ville. Pour preuve, ce petit papier qui vient vers moi dans la rue pavée. Je mets le pied dessus lorsque je reconnais un billet de cinq euros. Neuf celui-là. Le serveur du Grand Café de la Poste l’acceptera avec plaisir.
Les rues anciennes parcourues, je descends sur le quai du Canal de la Robine, passe sur l’autre rive où sont les Halles et le Marché et me rapproche de la rue où est la maison natale de Charles Trenet. Cette maison est devenue publique et payante. Une visite dont je me dispense. Je me contente de photographier le mur peint du quai de Lorraine où le Fou Chantant déclare : « Fidèle, je suis resté fidèle… à Narbonne mon amie ».
De retour à l’Hôtel de Ville, je m’assois sur un banc au soleil face au défunt grand magasin Aux Dames de France. Un Monoprix l’occupe en partie. Derrière moi, un panneau raconte la révolte des vignerons en mil neuf cent sept. Le Maire s’appelait Ernest Ferroul. Il démissionna sur cette place après avoir remplacé le drapeau tricolore par un drapeau noir. Il fut arrêté, ce qui entraîna le désordre. Un coup de feu partit. Les soldats ripostèrent sans ordre ni sommations. Quatre insurgés furent tués et aussi une jeune fille de vingt ans ans qui se trouvait là par hasard en ce jour de marché. « Ils demandaient du pain. On leur a donné du plomb. »
La Cathédrale ouvre à dix heures. J’y entre par le cloître et en fait le tour intérieur puis je retrouve le Canal de la Robine et prends place sur le quai, abrité du vent par une paroi vitrée, à la terrasse de The Blue Café où un expresso ne coûte qu’un euro quatre-vingts. Près de moi discutent deux autochtones. « Moi, dit l’un, je me suis pré inscrit. Si je suis tiré au sort, je la revendrai ma place pour le concert de Céline Dion. C’est mieux que si je gagnais à l’EuroMillions. »
Derrière les Halles est une autre église fortifiée et dans une rue perpendiculaire, ne payant pas de mine, mais agréable à l’intérieur, le restaurant japonais à volonté nommé Yoli. Une jolie petite serveuse européenne s’occupe de moi. « Avec plaisir », me dit-elle en m’expliquant la procédure. A la table voisine, une mère et ses filles collégiennes. Elle trouve que les cours d’éducation sexuelle sont parfois donnés un peu trop tôt. Réponse de la plus jeune des filles : « Ils sont obligés de faire la puberté avant qu’elle arrive. » Cette fille raconte ensuite à sa famille un épisode de la vie scolaire. Kevin a cherché sur YouTube une alarme incendie. Il l’a fait retentir dans la classe. On est tous descendus dans la cour et le prof : « Bah alors, ils sont où les autres ? »
Repu, je rejoins la place de l’Hôtel de Ville sur laquelle Le Soleil Noir a déployé une vaste terrasse. J’y bois le café (un euro quatre-vingts) face aux bâtiments fortifiés chauffé par le soleil avec un petit vent dans le dos puis rouvre Casanova.
Mon train liO à un euro pour rentrer est celui de quinze heures qui va à Porbou. D’où la présence d’Espagnol(e)s en nombre. Dans la conversation des deux filles d’outre couloir, je ne comprends qu’un seul mot : « discoteca ». Je me concentre sur le Canigou. Son sommet enneigé brille sous le soleil.
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Casanova : Il est évident que la mer se retire vers le levant, et que dans trois ou quatre siècles Venise sera jointe à la terre ferme.

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