Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

7 juillet 2026


Alors que je lis ce lundi au Son du Cor, elle s’approche avec son gros chien qui goutte. Je le regarde d’un air dégoûté. « Il s’est baigné dans le ruisseau », me dit-elle. Ce qu’elle appelle le ruisseau, c’est le petit cours d’eau artificiel qui coule dans la rue Eau-de-Robec. « Vous lisez quoi ? », me demande-t-elle. « Je n’ai pas envie de parler avec les gens qui ont un chien. Enlevez-moi ça. » Elle obtempère.
Lettres de Proust est vraiment trop indigeste. Rentré à la maison, je m’en décharge et pioche au hasard dans mes piles de livres à lire. Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi de Hollie McNish est le livre élu (acheté un euro chez Book-Off). Je ne sais rien de cette écrivaine dont les textes sont traduits par Valérie Rouzeau et Frédéric Brument.
J’en commence la lecture par la préface à la terrasse des Floralies qui a l’avantage d’être toujours légèrement ventée. Un quidam passe à côté de ma table pour rejoindre une quidame derrière moi. « Ah, c’est très bien », me dit-il sans s’arrêter en montrant du doigt mon livre ouvert. Je pense qu’il s’agit d’une petite drôlerie car je ne vois pas comment il l’aurait reconnu.
Aux lectures publiques, il m’arrive d’aimer autant la présentation du poème que le poème lui-même. (…) Pour ce qui est de la lecture, le non romanesque a ma préférence, tout ce qui ne relève pas de la fiction. écrit Hollie McNish dans la préface à Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi, un titre que je déteste et qui ne reflète pas l’original : Slug and other things I’ve been told to hate.
Cette préface est consacrée aux sept manières de lire son livre : 1 Du début à la fin, dans cet ordre, si vous en avez le temps et l’envie. 2 Lire les poèmes comme vous le feriez d’un livre exclusivement composé de poèmes. 3 Du début à la fin mais en sautant les poèmes. 4 Piocher à sa guise. 5 Faire comme si vous le lisiez sans le lire vraiment. 6 Si seuls les poèmes sur le doigtage vous tentent, très bien, vous les trouverez vers la fin de la partie intitulée « Masturbation » 7 Si vous souhaitez avant tout lire sur ce que j’ai ce que j’ai écrit sur mes grands-mères, ce que je comprendrais aussi, alors c’est malheureusement dans la première partie, « Fins », que vous trouverez la plupart des textes les concernant.
Je choisis la première et suis séduit par ce que je lis, poèmes et proses. Quand le quidam part avec la quidame, il me demande si ça me plaît. « Vous l’avez lu ? », lui demandé-je. « J’adore ses poèmes. Je l’ai lue en anglais et en français dans cette édition du Castor Astral. »
On est parfois surpris.
                                                                 *
Triste que cette région du Conflent qui m’était familière pendant mon séjour à Perpignan soit en feu.

6 juillet 2026


Je me sens tout p’tit désormais au Son du Cor qui, dans le cadre de travaux, a renouvelé sa terrasse. Encore plus de tables basses et disparition de la moitié des tables hautes. Dont celles où je m’installais. Celles restantes sont trop vite atteintes par le soleil. Obligé par conséquent ce samedi midi de m’asseoir à une des nouvelles tables basses, lesquelles sont munies de chaises peu à ma taille. En résumé : après ces travaux : le dedans est mieux qu’avant, le dehors non. Le café est étonnamment resté à un euro soixante.
C’est là que je commence à lire Lettres de Marcel Proust, un gros livre publié chez Plon qui m’a été offert par un fidèle lecteur avec qui je prends un café de temps à autre. Chronologie oblige, les lettres du début ne sont pas les plus intéressantes. Hormis celle-ci, bien connue (si elle n’était pas authentifiée par les spécialistes, elle me semblerait suspecte), écrite le jeudi soir dix-sept mai mil huit cent quatre-vingt-huit (Marcel a bientôt dix-sept ans) :
Mon cher petit grand’père
Je viens réclamer de ta gentillesse la somme de 13 francs que je voulais demander à Mr Nathan, mais que Maman préfère que je te demande. Voici pourquoi. J’avais si besoin de voir une femme pour cesser mes mauvaises habitudes de masturbation que papa m’a donné 10 francs pour aller au bordel. Mais 1° dans mon émotion, j’ai cassé un vase de nuit, 3 francs 2° dans cette même émotion je n’ai pas pu baiser. Me voilà donc comme devant attendant à chaque heure davantage 10 francs pour me vider et en plus ces 3 francs de vase. Mais je n’ose pas redemander sitôt de l’argent à papa et j’ai espéré que tu voudrais bien venir à mon secours dans cette circonstance qui tu le sais est non seulement exceptionnelle mais encore unique : il n’arrive pas deux fois dans la vie d’être trop troublé pour pouvoir baiser.
Je t’embrasse mille fois et n’ose te remercier d’avance.
Au jardin, je reprends la lecture de C’est encore moi qui vous écris de Marie (ex Raphaële) Billetdoux, ses lettres envoyées et reçues ainsi que des documents personnels de toute nature. Cela m’intéresse beaucoup plus que les missives de Proust.
Un petit vide-greniers rouennais ce dimanche, celui de la Pucelle. Il ne me revient en mémoire qu’à huit heures. J’y vais quand même, me disant qu’il est trop tard pour espérer quelque livre. Peu d’exposants sont présents. Parmi eux, quelqu’un de ma connaissance avec qui j’échange quelques mots. Il me reste à voir la vendeuse d’à côté, qui justement sort des livres d’un sac. J’y vois les deux Bouquins Laffont Œuvres de Dino Buzzati. « C’est combien vos livres ? », lui demandé-je sans montrer lesquels m’intéressent. « Un euro. » « Je prends ces deux-là », lui dis-je. N’arriver qu’à huit heures et m’attarder à parler m’ont permis d’être au bon endroit au bon moment.

4 juillet 2026


Cette fin d’année scolaire marque le vingtième anniversaire de mon départ à la retraite. Un anniversaire que je fête avec discrétion. Il n’est pas toujours bien vu de dire que l’on a cessé de travailler à l’âge de cinquante-cinq ans. Ce qui n’est plus possible pour les professeurs des écoles (la faute à Jospin). On passe pour un privilégié. Ce « privilège » était censé compenser un salaire qui laisse à désirer.
C’est une des raisons qui faisait que l’on devenait instituteur. L’autre étant le « privilège » d’avoir de longues vacances (lesquelles sont grignotées petit à petit). À celles et ceux qui me jalousent d’avoir cesser de travailler si tôt, je réponds sur ce que je répondais à celles et ceux qui me jalousaient d’être si souvent en vacances (ce sont les mêmes) : « Que n’as-tu fait comme moi ? » Il suffisait d’avoir le bac pour passer le concours d’entrée à l’École Normale ou, après avoir été instituteur remplaçant, être automatiquement titularisé.
Il m’arrive toujours, au bout de vingt ans, de rêver que je suis encore instituteur. Souvent, ce rêve me met dans des situations angoissantes. Par exemple : en sortie scolaire, je m’aperçois que j’ai perdu un de mes élèves.
Vingt ans de retraite, ça se fête intérieurement. Pourtant, ce n’est pas la joie. Cela se paie cher : de cette horreur nommée la vieillesse.

2 juillet 2026


Une visite de courtoisie de ma sympathique logeuse, un dernier regard côté jardin sur les palmiers et les hortensias, côté rue sur la jolie villa Ker Guzlia, et me voici quittant ce mercredi à huit heures la rue des Sables Blancs.
Cela descend jusqu’à l’arrêt des cars BreizhGo et la boulangerie Pascal Jaïn. Je n’y achète que le pain au chocolat. Presque en face est le Café de l’Yser et sa si cordiale patronne à qui il m’est agréable de déplaire une fois encore en lui commandant un allongé verre d’eau. Ce qu’elle traduit par un allongé pot de lait. Je lui dis que non. Elle revient avec le verre d’eau : « Ça ira comme ça ? » Elle s’appelle Sadia et s’adresse autrement à ses habitué(e)s : « Ça va mignon ? » « Ça va ma belle ? » Elle me souhaite une bonne journée, ce qui doit signifier bon débarras, quand je la paie.
Le car BreizhGo de neuf heures est conduit par un mal embouché qui peste contre les autres usagers de la route. Son trajet me permet de revoir le centre de Quimper où j’ai résidé dans un logis Air Bibi. À l’arrivée, comme ma valise obligatoirement mise en soute a été repoussée par un malotru et qu’il n’y a que des vieilles qui descendent avec moi, je lui demande d’aller la récupérer. Il ne consent à le faire que parce que j’insiste. Cela lui permet de constater qu’une autre valise a été oubliée. Les valises en soute, c’est la plaie des voyages en autocar. Dans la mienne que mes vêtements et quelques livres, de peur qu’elle me soit volée à un arrêt intermédiaire. Ce qui fait que mon sac à dos pèse lourd.
En face de la Gare de Quimper, Le Derby, bar tabac hôtel, est toujours là. Le patron et la patronne y sont eux particulièrement aimables. J’y prends un expresso verre d’eau (un euro quatre-vingts) en attendant le Tégévé de onze heures vingt-six.
J’y ai la place Cinq Cent Quatorze côté couloir. « Je descends à Rennes », me dit ma voisine quand elle s’installe. « Vous faites comme vous voulez », lui réponds-je. Avant cela, nous nous arrêterons à Lorient et Vannes, autres villes bretonnes où j’ai eu logis Air Bibi. Elle lit Je suis Romane Monnier de Delphine le Vigan (pas beaucoup) et se perd dans son smartphone (beaucoup). Un homme à treillis et ordinateur remplace cette lectrice épisodique tandis que nous filons de Rennes à Paris sous un ciel délicieusement gris. Un peu de bleu apparaît à l’approche de la Gare Montparnasse qui est atteinte avec dix minutes de retard dues à une zone de travaux.
Dans le métro Treize, une jeune femme noire à micro jupe poilue me donne sa place assise. La chaleur y est supportable. De même dans la Gare Saint-Lazare où je trouve à m’asseoir pour attendre mon habituel train Nomad de seize heures quarante.
Je m’y case avec mes bagages à ma place coutumière dans la voiture Cinq. La cheffe de bord nous annonce trente minutes supplémentaires avant l’arrivée à Rouen. Cela est la conséquence de nombreuses chutes d’arbres lors de la canicule dans la région de Villennes. Ce qui nous obligera à emprunter l’itinéraire bis par Conflans-Sainte-Honorine. Celui que les navetteurs appellent l’affreux petit chemin bucolique. À peine y est-on qu’un arrêt inopiné se produit. « Une barrière de passage à niveau bloquée », nous annonce la cheffe de bord, puis elle précise : « explosée par une voiture ». « Nous attendons que le gardiennage se fasse », nous dit-elle bien plus tard. Tout est bloqué, la circulation automobile aussi et plusieurs trains sont devant nous. Le gardiennage ne se fera pas tout seul. On attend qu’une équipe s’en occupe. « Sept à dix trains sont devant nous, nous apprend un quart d’heure plus tard le conducteur. Une équipe est sur place. Cela devrait se débloquer peu à peu. Il est dix-sept heures cinquante lorsque nous repartons au ralenti. Nous étions à Val d'Argenteuil.
J’arrive donc à Rouen avec une heure vingt de retard, ce qui est beaucoup pour un trajet qui devait faire une heure dix-sept.

1er juillet 2026


Quel que soit le temps qu’il fait, gris ce mercredi matin, les oiseaux donnent un récital dans le jardin de mon logis Air Bibi. Chacun y va de ses trilles. Je ne sais reconnaître que le merlou. D’autres oiseaux se font entendre au long du chemin côtier, leurs chants se mêlant au bruit des vagues. En revanche, alors qu’il y a des fleurs partout, je n’aurai vu en un mois que trois ou quatre papillons. Il n’y en a même pas sur les fleurs des arbres à papillons. En face du Flimiou, un jardin abandonné est envahi par ces arbres à papillons et pas la queue d’un.
C’est la dernière fois que je marche de la plage des Sables Blancs au Port du Rosmeur. Un trajet montant et descendant qui met ce qui me reste de force à rude épreuve (comme on dit). Si un jour je remets le pied à Douarnenez (Douarn pour les intimes), je me logerai au Rosmeur, mais pas sur le quai qui subit trop le soleil. Pour rejoindre Saint-Jean et les Sables Blancs, je prendrai le bus (pourquoi a-t-il si peu de passagers alors que ce n’est qu’un euro le trajet, mystère).
Le passage le plus fatigant est la montée du simplet, lequel n’est pas là pour me souhaiter un dernier « Bon mardi ». Il est huit heures et demie quand j’arrive au Ty Gamalou sous le soleil apparu. Gaëlle est déjà sur le pont. Elle m’apporte sans tarder un café verre d’eau. J’ai déposé en passant (qui sera la prochaine victime ?) l’énorme Fin de combat de Klaus Ove Knausgaard dans la boîte à livres de Saint-Jean et j’ai sur ma table Le Croquant indiscret d’Henri Calet, trouvé hier dans la boîte à livres de la place des bus. Sa relecture sera mon plaisir du jour. Bien avant les Pinçon-Charlot, l’ironie en plus, Calet enquête sur la vie des riches. Comme j’étais loin momentanément du Rendez-vous des Camionneurs où je prends quelquefois mes repas.
Il y a chez Ty Gamalou celui qui un jour m’a demandé ce que je lisais et qui depuis se contente d’un « Bonjour ». Il parle avec des connaissances à lui travaillant dans le cinéma documentaire. Lui est un monteur à la retraite. Il a travaillé pour Jean-Paul Goude, Jean-Jacques Annaud et d’autres. À ma droite, deux filles qui sont dans le théâtre documentaire parlent de prod, de distrib et de débrief. Un peu avant dix heures, cela se dépeuple, ce qui donne à penser que certain(e)s travaillent. Quant à moi, après avoir dit au revoir à Gaëlle qui me dit que je reviendrai, je migre à côté, au Bistrot de la Mouette.
« Un p’tit expresso ? » me demande Marie, s’abstenant ainsi de choisir entre le tu et le vous. Elle me tutoyait quand elle me croyait de Douarn. Elle m’a revouvoyé quand je lui ai dit que non. Derrière moi, deux filles parlent des garçons et de la difficulté que pose leur absence d’intérêt pour la gestion du contenu du frigo. De plus, ils ne savent pas dire la raison de leurs mécontentements. Ils sont juste en Erreur 404. Après mon souhait de bel été à Marie, je rejoins le Flimiou pour un dernier déjeuner.
Au menu de ce mardi : œuf mollet provençal, rôti de cochon au cidre pommes rissolées et riz au lait caramel au gingembre. « Bonne continuation », me dit la serveuse quand je lui annonce que c’était la dernière fois.
J’achète des sandouiches triangles chez Carrefour City puis le bus Un me permet de suivre encore une fois le bord de mer entre le Port du Rosmeur et Port Rhu puis me donne une vue plongeante sur ce dernier depuis le pont routier. J’en descends à Saint-Jean. Une ultime balade jusqu’aux Sables Blancs et un dernier café au Gwell Mad où je ne dis pas que je ne reviendrai pas. J’y observe l’habillement des garçons du bord de mer, toujours affligeant. Il faudrait les filmer de dos et leur montrer pour qu’ils se rendent compte. Alors que les filles dans leurs petits bikinis, aucune leçon à leur donner.
Il m’aurait plu de dire au revoir à Faustine, Villa Cornic, de lui souhaiter à elle aussi un bel été (cela aurait été une fine allusion au film de Nina Companeez) mais une tâche m’attend : faire le ménage de mon grand appartement.
                                                                *
Et d’ailleurs, il est de bons riches ; je m’en porte garant. Par exemple, j’ai connu une dame, de religion réformée, qui avait tenu à ce que les lieux d’aisances des personnes de service - car elle appelait ainsi ses domestiques - fussent peints dans la même nuance ivoirine que les siens propres. Henri Calet Le Croquant indiscret

30 juin 2026


Ce lundi matin, en descendant la rue des Sables Blancs, j’entends le bruit de la mer bien avant de la voir. Le vent souffle et les vagues roulent. Sur la plage déserte, un chercheur de métaux s’active. Plus loin, le chemin de randonnée a retrouvé un visage humain. Le Festival O’Rheun est rangé sur le côté. La table d’orientation qui indique ce que l’on voit en face sur la presqu’île de Crozon est de nouveau accessible. On y parle de la Baie de Douarnenez comme de « l’une des plus belles baies du monde ». Arrivé au Port du Rosmeur à huit heures quarante-cinq, je trouve Ty Gamalou fermé comme tous les autres bars du quai. J’avais oublié que c’était son jour de relâche.
Je remonte aux Halles où le patron du bar du même nom installe sa terrasse et m’assois à l’ombre sur le muret en attendant qu’il termine. Sitôt qu’une personne s’installe à l’une des tables, je fais de même et à neuf heures trois, la moitié sont déjà occupées. J’ai un objectif : en finir ce jour avec Fin de combat pour le déposer demain matin dans la boîte à livres de la plage Saint-Jean.
C’est un début de journée où il fait froid à l’ombre. Aussi, dès dix heures, je redescends sur le quai du Rosmeur. Aux Loups des Mers est maintenant ouvert. Je peux me réchauffer sous la véranda auprès de la petite serveuse qui a mis ses boucles d’oreilles et tressé sa chevelure en une natte dorsale. Elle me sert le café avec un petit feuilleté chocolat Saint-Michel sans huile de palme. Je retrouve un peu d’intérêt à ma lecture maintenant que Karl Ove Knausgaard ne raconte plus en détail la vie du jeune Adolf Hitler à travers ce qu’en a écrit son ami de jeunesse mais celle de sa femme Linda atteinte de bipolarité.
Pour déjeuner, bien que jeudi dernier je pensais ne pas y retourner, je me dirige vers le Flimiou. Au menu de ce lundi : rillettes de maquereau, poulet basquaise riz et croustillant fraise Chantilly. La clientèle du jour : un mélange de retraités qui passent et de travailleurs qui parlent de leurs vacances prochaines (courtes et avec plus de mille kilomètres à faire pour y être). Cette fois, je ne suis pas déçu par ce que je mange et j’annonce à la serveuse que je reviendrai demain.
Je suis seul avec le chauffeur dans le bus Un qui va aux Sables Blancs. Très peu de monde au Gwell Mad où je me perche pour un café verre d’eau et lecture à grande vitesse de la fin du livre de Karl Ove Knausgaard. Il se termine par un mea culpa qui me déplaît profondément (désolé d’avoir fait du mal à ma femme et à mes enfants en écrivant sur eux). Ce « roman » a été rédigé entre deux mille huit et deux mille onze. C’est une sorte de plagiat par anticipation de ce que l’on peut faire de médiocre et indigeste en utilisant l’intelligence artificielle. Je partage l’avis de Pierre Assouline dans La République des livres : « c’est d’un ennui sans qualité ».
                                                                         *
Je n’aime pas tout ce qu’a écrit Georges Perros. J’ai eu du mal à trouver, dans le choix qu’a fait Jean-Pierre Siméon dans les Papiers collés pour ses Pensées collées, autant de notes à citer que de jours passés à Douarnenez. Beaucoup me semblent banales ou faciles ou discutables. Cinq exemples :
Dort, regrette, chez tout homme dit d’action, le grand poète qu’il a manqué d’être.
Connaître l’homme, c’est cesser de se plaindre d’en être un.
La vie étant incomparable, impossible de se suicider.
Comment rendre l’autre bête sans qu’il s’en aperçoive ? Aime-le.
D’être lucide console l’homme sensible.

29 juin 2026


Plus pénible que le scouteur d’un branlotin, le moustique, lorsque l’on doit dormir. Il nuit à mon sommeil entre samedi et dimanche, non par ses piqûres, par son bruit de drone. J’essaie de le chasser en mettant le ventilateur dont je n’ai plus besoin à fond, sans succès.
À sept heures, je suis dehors et rejoins la boulangerie par la route de l’intérieur. Il me faut un quart d’heure pour arriver à l’arrêt de car Allende.
Après le petit-déjeuner, je me faufile dans les ruelles et les venelles du vieux Tréboul au-dessus du Port, là où vivaient les pêcheurs. Ce quartier est parfois nommé « Petit Maroc » en référence aux pêcheurs qui allaient chercher la langouste au large du Maroc. Les Tréboulistes étaient parfois surnommés les Marocains. Je comprends maintenant pourquoi le gros facho de L’Antares m’avait dit : « On est au Maroc ici. » Je vais jusqu’à l’église Saint-Joseph et en redescendant retrouve l’impasse Cloarec où j’avais logis Air Bibi la fois précédente.
C’est un dimanche frais avec un ciel gris et des averses possibles selon Météo France. Cette fois, c’est exact. La première me tombe dessus alors que je suis sur la digue d’entrée et de sortie du Port, près de l’abri côtier. Je sors mon vêtement de pluie et la subis stoïquement car j’attends un bateau ancien à moteur où j’ai vu monter des passagers quand je suis passé à sa hauteur. Cette averse a presque cessé lorsque, avant de le voir, j’entends son teuf teuf teuf. J’en fais quelques photos (passage devant l’île Tristan, sortie du Port, entrée en mer).
Avant que ça retombe, je reviens vers les quais et arrive au moment où au Café de la Pointe, les employés terminent l’installation de la terrasse. Ça n’ouvre officiellement qu’à neuf heures et demie mais j’y suis accepté « avec plaisir » dix minutes avant. De la véranda, le café bu, j’observe comment ça évolue. Plus qu’une succession d’averses, cela ressemble à de la pluie. En terrasse, plus ou moins bien protégés de la pluie par des parasols, un jeune couple qui ne va pas fort et un duo de marcheurs sexagénaires arrêtés.
Vers dix heures trente, je me décide à bouger car il pleut peu. Je passe une dernière fois devant la tombe de George Perros sur laquelle le pissenlit est fané puis je me heurte à nouveau aux barrières du Festival O’Rheun, pourtant terminé, et dont les projecteurs sont toujours allumés.
Il ne pleut plus à onze heures trente. Aussi, après avoir essuyé un bout du banc de la promenade des Sables Blancs, j’y pique-nique. Le kouign-amann de la Boulangerie des Plomar’ch est l’un des meilleurs que j’ai mangés.
À peine ai-je terminé qu’il pleut à nouveau mais, miracle dominical, Villa Cornic est ouvert. J’y bénéficie d’une table à l’abri du grand auvent de la terrasse arrière. Le café bu, j’ouvre Fin de combat où l’auteur continue à me balader de longue digression en longue digression. Je ne sais ni pourquoi ni comment une table et des bancs en bois sont arrivés sur la plage. Seule sur la sable blanc, un jeune couple y pique-nique sous une légère pluie, dont je fais, de loin, une photo. C’est romantique et je les envie.
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Il est dommage que parfois Georges Perros commence une phrase par « Mais ».
La vraie vie peut être ailleurs. Mais l’existence est ici.
Sans ce « Mais », son propos serait plus fort.

28 juin 2026


Pas moyen de laisser la fenêtre de la chambre ouverte. Ce n’est pas le toc toc toc boum boum toc toc toc boum boum du Festival O’Rheun (une sorte de berceuse) qui m’en empêche mais le vendredi soir la jeunesse se répand un peu partout et une partie se déplace avec des scouteurs, lesquels font un bruit d’enfer. Ces branlotins contribuent ainsi, à leur petit niveau, à l’aggravation du réchauffement climatique. Pas autant que les voitures de leurs darons mais l’essentiel est de participer. On appelle cela : la stratégie du colibri.
Gros désagrément ce samedi matin en arrivant à l’entrée de Saint-Jean : le chemin de randonnée est carrément barré par ce foutu Festival dont tous les projecteurs sont allumés alors que nous sommes en plein jour. Je passe par l’intérieur de ce petit quartier et en profite pour photographier le calvaire. Une petite croix de rien du tout mais un imposant socle à degrés qui lui vaut d’être classé. Je retrouve le sentier à la chapelle. Peu avant la passerelle de Port-Rhu, une feuille de papier blanc sous plastique accrochée à un arbre prévient d’un risque nouveau : « Attention nid de guêpes ».
Dans la montée du simplet, je m’arrête à la chapelle Saint-Michel, bien belle. Cette petite chapelle de plan tréflé date du dix-septième siècle. Elle a été édifiée par l’architecte Charles Turmel pour perpétuer le souvenir de Michel Le Nobletz, missionnaire breton qui séjourna à Douarnenez de mil six cent dix-sept à mil six cent trente-neuf. Elle ne se visite librement qu’en juillet et août. J’en fais le tour. Évidemment un abruti a garé sa voiture devant. Un peu plus haut est une maison bordée de beaux hortensias dont je fais une photo.
Une main anonyme a déposé une fleur blanche et une bougie là où le Bolomig a été renversé par un camion de livraison. Aucune marche blanche n’a cependant eu lieu. Avant le Port du Rosmeur, je fais le détour de la Boulangerie des Plomar’ch où je me procure une part de kouign-amann pour demain dimanche (une étincelle dans mon cerveau : ce que j’avais entendu un jour comme un kouign-amann viennois Villa Corti était un kouign-amann blé noir, la musique était forte ce jour-là).
À huit heures trente, sur le quai du Rosmeur, seul Ty Gamalou est de service, avec Gaëlle à la barre. En face, on s’affaire. C’est la Journée Nationale du Sauvetage en Mer. On peut visiter les deux bateaux, l’ancien et le nouveau décoré de petits drapeaux. Comme à la messe, on est invité à donner à la quête. Ce n’est pas pour cette raison que je n’y vais pas. Je n’ai pas envie d’entendre des explications.
Mon café bu, je reprends Karl Ove Knausgaard. Il raconte pendant de longues pages Adolf Hitler vu par son ami de jeunesse Kubizek. Pas la moindre idée du pourquoi de la chose. J’en suis à la moitié des mille cinq cent neuf pages (en ayant sauté certaines) et je ne comprends toujours pas où il veut en venir.
Lorsque j’ai trop chaud, je n’ai qu’un pas à faire pour m’installer à la terrasse du Bistrot de la Mouette dont le parasol est plus protecteur. « Je te fais un p’tit café ? » me demande Marie qui me vouvoie à nouveau quand je vais payer. Elle a inventé le tuvoiement.
Pour déjeuner, je retourne sur le quai de Port Rhu, assuré d’être à l’ombre chez À Tribord. Il y souffle même un délicieux vent frais. Je commande la petite assiette d’accras apéro avec un verre de chardonnay. Un boudin antillais avec sa purée, telle est ma réponse à celui qui me demande ce que je veux pour la suite. Pour finir le far breton aux pruneaux. Tout en mangeant, je regarde ceux qui marchent sur le pont routier, regrettant qu’aucun ne se décide à sauter pour mettre un peu de piment à mon repas. Il est vrai qu’il est déjà bien épicé.
Remonté place des bus, j’achète des sandouiches triangles pour demain et direction le Gwell Mad, où le petit vent frais souffle plus qu’un peu, pour un diabolo menthe que m’apporte Gildas me serrant pour la première fois la main. Je ne m’attarde pas car ça bouge en face, Villa Cornic, à quatorze heures trente (ouverture officielle à treize heures) et donc je traverse la route pour un café verre d’eau lecture à la terrasse de pelouse. Karl Ove Knausgaard en est toujours à raconter la vie du jeune Adolf Hitler telle que la racontait son copain d’adolescence. Je suis quasiment le seul client (deux couples s’y arrêtent peu de temps) jusqu’à seize heures quand je remballe puis remonte la rue des Sables Blancs.
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Il est des écrivains qui font tout pour ne pas l’être. (Jean-Pierre Siméon à propos de Georges Perros)

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