Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

31 octobre 2019


De ma lecture, faîte après en avoir trouvé un exemplaire Folio dans la boîte à livres du Pollet à Dieppe, du journal tenu par Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, lors de son ermitage de six mois (hiver et printemps deux mille dix) au bord du lac Baïkal (ermitage relatif, son refuge est souvent envahi par des Russes arrivant sur des engins roulant, flottant ou glissant, tous bruyants et polluants), je retiens ceci:
La marque Heinz commercialise une quinzaine de variétés de sauces. (…) Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde.
La dernière caisse est une caisse de livres. Si on me demande pourquoi je suis venu m’enfermer ici, je répondrai que j’avais de la lecture en retard.
Je me lève avec une gueule de bois à flotter sur l’eau. Hier, j’ai bu pour oublier.
Une fuite, la vie dans les bois ? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l’habitude donnent à l’élan vital.
La décroissance ne constituera jamais une option politique. Pour l’appliquer, il faudrait un despote éclairé. Quel gouverneur aurait le courage d’imposer pareille cure à sa population ? Comment convertirait-il une masse à la vertu de l’ascèse ? Convaincre des milliards de Chinois, d’Indiens et d’Européens qu’il vaut mieux lire Sénèque qu’engloutir des cheeseburgers ?
L’érémitisme est un élitisme. Aldo Leopold ne dit rien d’autre dans son Almanach d’un comté des sables dont j’ai commencé la relecture ce matin, sitôt le poêle allumé : « Toute protection de la vie sauvage est vouée à l’échec, car pour chérir nous avons besoin de voir et de caresser et quand suffisamment de gens ont vu et caressé, il ne reste plus rien à chérir. »
Deux heures de rangement. La vie de cabane développe les mêmes maniaqueries que l’existence à bord d’un petit bateau. Ne pas finir comme ces marins pour qui l’entretien devient une fin en soi et qui pourrissent à quai, définitivement ancrés, passant leurs journées à remettre de l’ordre dans une vie éteinte.
La bière ou l’assommoir, l’alcool des pauvres gens. La bière est un sédatif qui anesthésie la pensée et dissout tout esprit de révolte. Avec la lance à bière, les Etats totalitaires étouffent les incendies sociaux. Nietzche haïssait ce jus pisseux parce qu’il alimentait l’esprit de lourdeur.
Moscou vend sa taïga aux Chinois. Les tronçonneuses lacèrent le silence des confins : on dépèce la forêt par arpents. Les hommes jaunes débitent les troncs avec la minutie des xylophages. Certains de ces arbres connaîtront un destin étrange. Poussés sur la ligne de crête d’une vallée sauvage, ayant survécu à cent ou cent cinquante hivers sibériens, ces cèdres se retrouveront débités en baguettes destinées à fourrer les nouilles d’une soupe au fond du gosier d’un ouvrier de Shanghai employé à la construction d’un centre commercial pour expatriés.
L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus.
En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L’ermite, lui, ne demande ni ne donne rien à l’Etat. Il s’enfouit dans les bois, en tire subsistance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement. Devenir un manque à gagner devrait constituer l’objectif des révolutionnaires.
Tout ce qui reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.
Rien ne me manque de ma vie d’avant. Cette évidence me traverse alors que j’étale du miel sur les blinis. Rien. Ni mes biens, ni les miens. Cette idée n’est pas rassurante.
La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes.
Qui suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise en silence pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève.
La théorie critique du dessèchement moderne, formulée par Emerson et Ellul, prolongée par Julien Coupat et les nostalgiques du lien communautaire, ne tient pas. Ce n’est pas l’entassement dans le parc urbain qui rend méchant, ni le stress provoqué par la pression marchande qui transforme l’homme en rat hargneux, ni la rivalité mimétique de la promiscuité qui «  commande aux frères de se haïr » (Coupat dans Tiqqun). Au Baïkal, séparés par des dizaines de kilomètres de côtes, vivant dans la splendeur des bois, les hommes se déchirent comme les voisins de palier d’une vulgaire mégalopole. Changez le cadre, la nature des frères restera la même.
Le seize juin, la femme qu’il aime lui annonce qu’elle le quitte.
                                                                     *
Il y a une jouissance à tenir en ordre son intérieur. note Sylvain Tesson. Il parle du ménage et du rangement. Une considération qui m’est totalement étrangère.
 

29 octobre 2019


Ce lundi les ami(e)s de Stockholm sont de passage dans leur ancienne ville et c’est encore une fois à La Tonne dans le quartier de la Croix de Pierre que nous avons rendez-vous à onze heures et demie.
Un peu en avance, je les attends près de la table pour quatre que j’ai retenue vendredi dernier. Ils arrivent remarquablement à l’heure et nous devisons autour d’un café en attendait la dame au chignon. Cette fois l’homme au chapeau n’est pas de la partie, retenu par ses obligations professionnelles.
Lorsque nous formons quatuor, nous nous installons à la table ronde et chacun(e) passe commande selon ses habitudes et ses goûts alimentaires. Pour ma part, c’est langue de bœuf accompagnée des excellentes frites de la maison.
Notre conversation roule un moment sur l’affaire Lubrizol. Je ne sais si c’est l’effet des vacances mais l’endroit est bien calme (comme on dit dans le commerce). Deux ou trois hommes boivent au comptoir, nul autre que nous n’y mange. La serveuse que j’appréciais n’est pas là. Le patron est au four et au moulin.
Quand arrive l’heure à laquelle la dame au chignon doit partir et l’amie de Stockholm se rendre à un rendez-vous, nous allons, l’ami de Stockholm et moi-même, au Musée des Beaux-Arts. Nous y faisons le tour de la collection permanente augmentée des œuvres prêtées par la Fondation Pinault. Un gardien nous fait découvrir les inscriptions cachées par Monet dans son tableau Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878.
Tout comme moi, l’ami de Stockholm apprécie les expositions temporaires consacrées aux dessins d’Alain Cuny et aux photos d’Anne Wiazemsky. Il en fait quelques photos à montrer à celle qui nous rejoint vers seize heures dans la rue du Canuet. Il est temps pour eux de rejoindre le département de l’Eure et les obligations familiales.
Nous nous séparons au coin de la rue de la République en évoquant l’état de mes yeux et la vieillesse qui en est la cause. « De toute façon, c’est bientôt la fin pour moi », leur dis-je. Comme tous ceux qui ne sont pas encore concernés par de tels soucis, ils me répondent « Mais non, mais non ».
La date de la prochaine rencontre n’est pas encore connue.
 

28 octobre 2019


Une journée à aller à Dieppe, me dis-je en apprenant que ce samedi sera beau et qu’ensuite ce serait pluie et froid. Oui mais non car j’ai un rendez-vous au milieu de la journée. Il s’agit de remettre en mains propres à son acheteur un livre que je lui ai vendu. Impossible de repousser d’une journée, il s’arrêtera à Rouen parti de Bruxelles et allant en Bretagne. Cela m’apprendra à m’adonner aux turpitudes du petit commerce.
Afin de sentir quand même le soleil d’automne sur ma peau, je vais vers midi et demi prendre un café en terrasse au Sacre. Celle-ci est désormais munie de trois grands parasols bleus qui remplacent le miteux que les gérants n’avaient même plus le courage d’installer l’été dernier les jours de soleil accablant. Là ils sont ouverts, mettant une grande partie des tables à l’ombre alors que c’est une journée où tout le monde a envie de ne pas y être. L’explication est commerciale. Sur ces trois parasols est inscrit le nom d’une marque de bière. Je trouve néanmoins une table au soleil pour lire la suite des Lettres de guerre d’Heinrich Böll.
En partant, je ne juge pas utile de dire à celui à qui je paie que les parasols publicitaires sont interdits par la Mairie. Il le saura bien assez tôt.
-Comment vous reconnaîtrai je? m’a écrit mon acheteur.
-Je serai habillé en noir et j'aurai à la main un sac en plastique blanc avec le livre à l'intérieur.
-Presque le début d'un roman policier... amusant en tout cas !
Avec dix minutes d’avance, je rejoins le cinéma Omnia. L’homme est déjà là. Je lui remets son achat en échange du code.
-Donc vous continuez vers la Bretagne, lui dis-je.
-Vers le paradis, me répond-il.
C’est à l’intérieur du Faute de Mieux, dont je déteste la terrasse, que je prends en note ce que j’ai retenu de ma relecture déjà lointaine de Jours tranquilles à Clichy. Il y règne l’habituelle ambiance vide de sens qui me permet d’être efficace.
En revenant à la maison, je croise rue de la Rép la manifestation post Lubrizol. Les participants ne sont que quelques centaines. Cela s’explique par la confiscation de l’évènement par l’extrême gauche. On y entend les slogans du Hennepéha et des chants de Gilets Jaunes, deux bonnes raisons de la fuir.
Quelques images en sont montrées par la télévision d’info continue. L’envoyé spécial  interroge une femme qui se présente comme une habitante lambda, en qui je reconnais une militante du Hennepéha, ce champion de l’entrisme. A cette occasion, j’apprends son prénom: Marie-Hélène. Ça lui va bien.
                                                                 *
Un peu plus tard, que vois-je ? Ce voisin, pressé le matin, costume cravate, d’aller s’occuper de la bonne marche du monde, pressé le soir, tenue de sport, de rejoindre un gymnase, cette fois rentrant de je ne sais où avec un peute, complétement ivre, traversant le jardin en titubant et criant merde au chien qui aboie au bas de sa cage d’escalier.
                                                                 *
Dans la nuit, l’heure passe de l’été à l’hiver. Au matin, les informations de France Culture évoquent la manifestation de Rouen. La journaliste donne à entendre les revendications d’une habitante pas contente, Marie-Hélène. Sur cette radio aussi on appelle maintenant les interviouvés par leur prénom.
 

25 octobre 2019


Je ne saurai jamais pourquoi le restaurant portugais Chez Gomes est devenu Chez Antonio (même typographie mais le bleu a remplacé le rouge), me dis-je ce mercredi alors que le sept heures cinquante-neuf ralentit, comme d’habitude, avant de traverser la gare de Mantes-la-Jolie. C’est toujours le moment que je choisis pour aller aux toilettes.
Un peu plus tard, le chef de bord nous rappelle que les embouteillages, ce n’est pas seulement pour les voitures. Ce nouveau ralentissement suivi d’un arrêt inopiné à l’entrée de Saint-Lazare nous fait arriver avec une dizaine de minutes de retard.
Néanmoins, je réussis à rejoindre pédestrement, sous un ciel nuageux, un sac de livres à la main, le Book-Off de Quatre-Septembre avant son ouverture et suis le premier à y entrer. Je tire huit euros soixante de mon fardeau puis, bien que je cherche longuement de quoi me plaire, ne trouve pas le moindre livre à acheter.
Avec le métro Huit, je rejoins Ledru-Rollin, fais le tour du marché d’Aligre où les deux principaux marchands de livres n’ont rien de nouveau à me proposer.
Faute d’autre idée, j’entre au Petit Bougnat et y commande, dans la formule à quinze euros cinquante, saumon fumé et saucisse truffade. « C’est calme avec les vacances », dit la cuisinière à l’une qui téléphone pour connaître le menu de demain. Nous sommes trois convives à nous partager la salle, les deux autres étant de vieilles habituées solitaires. La serveuse neurasthénique n’a rien à leur dire, hormis « On est quand même mieux ici que dans le sud avec les inondations ». Le patron se morfond derrière son bar. Je crois n’avoir jamais mangé au restaurant dans une ambiance aussi sinistre. De plus, la nourriture n’est pas formidable et le quart de côtes-du-rhône à cinq euros vingt a un goût bizarre. Jamais plus, me dis-je en retrouvant l’avenue Ledru-Rollin.
Elle me mène directement à l’autre Book-Off où j’achète quatre livres à un euro, dont Madeleine Project de Clara Beaudoux (Editions du Sous-Sol), puis je remonte la rue du Faubourg Saint-Antoine jusqu’à chez Mona Lisait. Les livres qu’on y vend y sont depuis longtemps.
En attendant le train du retour, je termine le Journal de Gouverneur Morris à La Ville d’Argentan. Un homme bien mis, qui y a déjeuné tardivement, remettant son manteau dans le passage s’en prend au serveur qui lui a demandé pardon. « Ce n’est pas à moi de vous faire de la place, c’est à vous d’attendre que je sois prêt. C’était comme ça autrefois. Aujourd’hui, vous ne connaissez pas votre métier. » Enervé comme il est, il oublie son écharpe. Un peu plus tard, au fond de la salle, une jeune femme qui trouve que son compagnon alcoolisé ne se lève pas assez vite le fait tomber de sa chaise, l’insulte puis s’en va.
-Faut pas vous laisser faire comme ça, lui dit le serveur, faut lui faire la même chose.
-Je peux pas, c’est ma femme, répond-il.
Il se relève avec difficulté, rassemble ses affaires et sort en tanguant.
Cela ne ressemble pas à cet endroit, qui n’est pas le dernier des troquets. Je me demande ce qui se passe en ce moment dans la tête de bien des gens (comme d’aucuns les appellent). L’atmosphère est aussi sombre qu’électrique.
                                                             *
Nouveau retard au retour, celui-ci organisé par le chef de bord : « Il manque quelqu’un pour assurer la sécurité de la fermeture des portes ». On l’attend donc. Le seize heures quarante-huit part vingt minutes après l’heure prévue. Une conséquence de la guéguerre de fin de semaine entre le gouvernement et les cheminots ayant posé leur sac.
                                                             *
Des touristes de province dans le métro :
-Moi, je pourrais pas vivre à Paris.
-Oui, et puis c’est sale.
Ils devraient venir faire un tour à Rouen.
                                                             *
Le sol qui disparaît sous les voies ferrées, emporté par les eaux de l’épisode méditerranéen (comme disent les météorologistes). Plus de trains entre Perpignan et l’Espagne. Je vois d’ici le monde dans l’autocar à un euro de Collioure.
 

24 octobre 2019


Pas trop fringant, comme à chaque fois que j’entre dans un hôpital et qu’un coin de ma tête est occupé par l’idée qu’un jour ce sera pour n’en pas ressortir vivant, je fais le tour du bâtiment des consultations de la Clinique Mathilde ce lundi après-midi, afin d’en atteindre sur l’arrière l’entrée du service d’ophtalmologie.
Porté au deuxième étage par l’un des ascenseurs, je marche jusqu’au bout du couloir et me présente à la jeune secrétaire du médecin avec lequel j’ai rendez-vous. Mon habituelle ophtalmologue, qui exerce en ville, m’a dirigé vers lui au vu du résultat de mon dernier examen de champ visuel. Ce n’est évidemment pas bon signe.
Au moins l’endroit dispose-t-il d’une salle d’attente confortable à la décoration chaleureuse. Je pourrais presque me sentir ailleurs, n’était la présence d’autres mal voyants. Une jeune femme appelle mon nom, qui ne se présente pas. Elle me dit qu’elle est chargée des examens préalables, que le docteur me verra ensuite. Elle n’est pas la seule. Je passe ensuite dans une deuxième salle où une autre du même âge se charge d’autres examens. Ni l’une ni l’autre ne m’explique quoi que ce soit.
Enfin, après que je suis resté assis cinq minutes près de l’entrée de la troisième salle, un homme jeune me dit d’entrer, qui étrangement à un air de ressemblance avec l’un de ma connaissance que j’ai croisé sur le pont Corneille en venant ici. Il se présente, me fait asseoir face à plusieurs écrans où sont visibles les images me concernant. Cet homme de sciences m’explique qu’en plus du glaucome, je souffre d’un début de cataracte à l’œil droit. Il faudra opérer l’un et l’autre, en commençant par la deuxième.  Que je revienne dans six mois.
-C’est efficace, l’opération du glaucome ? lui demandé-je.
-Oui, si on la fait au bon moment, me répond-il.
Comment peut-on être sûr que l’opération est nécessaire et non pas proposée pour assurer la rentabilité de l’entreprise médicale ? C’est la question que je ne lui pose pas.
Après avoir réglé mon dû à la secrétaire, je retraverse la Seine, soulagé d’avoir encore six mois de sursis, plus désolé que jamais d’être devenu vieux.
                                                                        *
Qu’il est soûlant Emmanuel Macron, Président de la République, Centriste de Droite, avec ses « mamans » à tout bout de champ. La dernière à Mayotte: « les mamans qui s’occupent de l’éducation des enfants » (que font les papas ?). Il n’est pas le seul. En ce moment, chacun y va de sa maman. Ainsi Libération parlant des mamans voilées qui accompagnent les classes en sortie.
                                                                       *
Imaginons un instant qu’une fraction des mâles catholiques décide qu’il convient que les femmes s’habillent comme Marie, mère de Jésus, longue robe et voile, que des femmes de cette religion, à l’invitation plus ou moins appuyée de leurs pères, maris et frères, s’y soumettent, puis déclarent qu’elles s’habillent ainsi de leur propre volonté. Imaginons que certaines se portent volontaires pour accompagner les sorties scolaires. Les enseignants les accepteraient-elles ? La Fédération des Conseils de Parents d’Elèves mettrait-elle la photo de l’une d’elle sur l’un de ses tracts ?
                                                                       *
« Les courses en tête », numéro spécial du journal municipal Rouen Magazine, doublé d’une campagne d’affichage : « Rouen, le plus grand centre commerçant de Normandie ». La consommation comme remède aux inquiétudes consécutives à l’incendie de Lubrizol. C’est l’ordonnance d’Yvon Robert, Maire, Socialiste.
                                                                       *
D’autres qui voudraient faire oublier la catastrophe industrielle et écologique du vingt-six septembre, ce sont les forains de la Saint-Romain. Il y a quelques années, la proximité des usines Seveso leur était un argument pour refuser de s’installer sur la presqu’île Saint-Gervais. Maintenant qu’ils y sont, ils déclarent que tout va bien.
 

22 octobre 2019


Mon carton d’invitation au vernissage de l’exposition Arts et Cinéma (Les liaisons heureuses) du Musée des Beaux-Arts de Rouen, vernissage auquel je n’ai pas participé pour cause de concert d’Alexandre Tharaud, me donnant droit à une visite gratuite ce ouiquennede, je m’y pointe ce dimanche vers midi et demi.
Que les arts plastiques et la cinématographie aient suivi des chemins parallèles et même aient eu des rapports (plus ou moins protégés) l’un avec l’autre, ce n’est guère étonnant, et même comment pourrait-il en avoir été autrement, d’où cette exposition en sept espaces thématiques : Impressionnisme et films des frères Lumière, Cubisme et films de Charlie Chaplin, Expressionnisme et Métropolis, peinture soviétique et Dziga Vertov, abstraction et film de Marcel Duchamp, Surréalisme, Nouvelle Vague et affiches de Soixante-Huit.
Comme souvent, la plupart des visiteurs sont scotchés devant les images qui bougent. Je préfère regarder les immobiles, retenant particulièrement Grand Musicien tableau de Georges Ribemont-Dessaignes (dont je ne connaissais que les textes poétiques), La Prose du Transsibérien et la Petite Jehanne de France de Blaise Cendrars illustrée par Sonia Delaunay, Meurtre n°2 de Jacques Monory, Autoportrait d’Asta Nielsen (réalisée à l’aide de fragments de robes portées dans des films collés sur carton et peinture à l’huile) et l’affiche de Pauline à la plage de Benjamin Baltimore qui me fait penser à l’une que j’aimerais revoir.
En plus, dans l’une des salles du rez-de-chaussée en accès gratuit sont visibles des photos faites par la jeune Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac et alors amante de Jean-Luc Godard, ainsi que des photos prises par d’autres d’elle-même (comme elle était mignonne à dix-huit ans), cela à l’occasion du legs qu’elle a fait au Musée de Rouen d’un portrait de sa grand-mère Jeanne Mauriac par Jacques-Emile Blanche afin qu’il soit accroché à côté de celui de François, son mari, par le même.
Et dans une autre salle, à l’étage, sont visibles les remarquables affiches d’Alain Cuny pour Carmen, La Rue sans Joie et Gribiche ainsi que ses portraits de malades mentaux, faits en mil neuf cent trente-six à l’Hôpital Psychiatrique de Maison-Blanche où son amie Françoise Marette (future Dolto) l’avait fait entrer, des dessins qui montrent qu’Alain Cuny avait plus d’un talent (j’ai sa voix en tête). Ils sont agrémentés d’explications manuscrites telles que « débile hallucinée », « dégénéré épileptique », « imbécilité béate ». « Le visiteur d’aujourd’hui est invité à prendre du recul vis-à-vis de ces commentaires », met en garde le Musée, correctement politique.
 

21 octobre 2019


Ce jeudi soir, sous le parapluie, je rejoins l’Opéra de Rouen où, grâce à la générosité de celui qui est indisponible, j’ai place au fauteuil Bé Cinq pour le concert d’Alexandre Tharaud titré Versailles, une très bonne place donnant sur le clavier du piano qui trône sur le plateau. « C’est une soirée avec un seul instrumentiste », remarque un homme particulièrement perspicace amené là par sa femme.
Les chaises au-dessus de la fosse restent inoccupées un bon moment avant que deux premières femmes s’y installent. Nous ne sommes plus au temps des abonnés Entrée Plus où elles étaient l’objet d’une lutte sans merci à l’ouverture des portes de la salle.
Comme je ne me retourne pas, je ne sais pas si c’est occupé jusqu’au deuxième balcon. Par chance la place de premier rang devant la mienne reste libre. Cela me donne une vision parfaite. A son entrée en scène, le talentueux pianiste reçoit un micro des mains de sa tourneuse de pages.
Il n’est pas d’usage qu’un musicien s’adresse aux spectateurs avant ou après le concert, nous dit-il, toujours svelte et barbe de deux jours, maïs il veut nous parler des compositions qu’il va nous faire entendre. Toutes ont été écrites pour le clavecin au temps des Louis, le Quatorzième, le Quinzième, le Seizième, mais elles sonnent si bien pour cette grosse bête noire qui est son instrument. Il nous explique en quoi Rameau est l’ancêtre de Debussy et Couperin celui de Ravel puis nous dit deux mots des musiciens moins connus au programme ce soir : Pancrace Royer, Claude Balbastre et Jacques Dulphy, ce dernier né à Rouen où il fut organiste.
Cela fait, il s’assoit en déboutonnant sa veste et se lance dans la Marche pour la cérémonie des Turcs de Jean-Baptiste Lully, arrangée par ses soins, puis enchaîne avec plusieurs pièces de François Couperin. La montée en puissance est constante et point compromise par deux interruptions avec reboutonnage de veste destinées à libérer l’énergie du public sous forme d’applaudissements et à lui permettre de se dégourdir les jambes le temps d’un aller et retour dans la coulisse. Si la partition est toujours présente, dont les pages sont tournées par son aide ou par lui-même, il est visible qu’il n’en a guère besoin. Son regard est souvent dirigé vers des hauteurs inspirantes.
Fort applaudi, Alexandre Tharaud nous offre deux bonus et un bis. Si j’avais de moi-même pris une place pour un spectacle de la saison Dix-Neuf Vingt de l’Opéra de Rouen, j’aurais choisi celui-là. C’est dire que je ne peux qu’être content.
                                                                       *
C’est durant mon séjour à Collioure que j’ai appris la mort à l’âge de quatre-vingt-huit ans d’André Junement qui fréquenta l’Opéra de Rouen pendant quatre-vingts ans. En mars deux mille dix-huit, j’avais eu le plaisir d’assister au concert qui fut donné en son honneur par des musicien(ne)s de cette institution dans la maison de retraite proche de la gare où il avait dû trouver refuge.
Je savais qu’il avait été disquaire, mais n’ai appris qu’à cette triste occasion que sa boutique était Record Shop, rue Ganterie, un lieu que je fréquentais épisodiquement dans les années soixante-dix. Il était (sans doute) mon plus vieux lecteur.
 

19 octobre 2019


Déjà une fois ça avait failli être la dernière. Alors que d’habitude ce bouquiniste repreneur des Mondes Magiques était présent avant l’heure d’ouverture, même s’il n’ouvrait qu’à l’heure précise indiquée sur sa porte, ce lundi-là il n’y avait pas de lumière à l’intérieur. A dix heures, toujours personne. Patient comme je suis, j’avais attendu jusqu’à dix heures cinq puis étais reparti avec mon sac de livres à vendre.
Le lundi suivant je lui avais demandé pourquoi il n’avait pas ouvert ce jour-là. Il me répondit qu’il était arrivé à dix heures. « Je vous ai vu d’ailleurs, vous repartiez. », ajouta-t-il. Non seulement, prétendant être arrivé à l’heure il était de mauvaise foi, mais en plus ce sympathique personnage n’avait rien fait pour me rattraper.
Délesté d’un ou deux des livres que je lui proposais, ceux dont ne veut pas son concurrent (et ancien ami) du Rêve de l’Escalier qui achète deux fois plus cher, j’étais reparti en me demandant si j’y retournerais. Et puis, avec un nouveau sac de livres à vendre, j’y fus le lundi suivant, et les autres.
Instruit par l’expérience, je n’arrivais désormais qu’à dix heures cinq. Ce qui ne m’empêcha pas de l’attendre, au moins deux fois, jusqu’à dix heures et quart, la faute au métro, me dit-il la première fois, ne pouvant plus faire semblant d’être à l’heure et sans s’excuser. Puis, ouvrant sa boutique et la refermant immédiatement derrière lui, il m’avait laissé sur le trottoir pour faire je ne sais quoi à l’intérieur, pour ensuite me rouvrir la porte et ne m’acheter qu’un ou deux livres sur les dix proposés.
Ce jeudi matin, toute sa boutique est à moitié prix et une affichette annonce que les achats sont suspendus jusqu’au quatre novembre.
-Vous auriez pu prévenir sur Facebook, lui dis-je.
-Effectivement, me répond-il.
Je lui demande s’il peut quand même voir mes livres. Les voir oui mais pas en acheter, il faudra revenir le quatre novembre.
-Comment vouliez-vous que je sache que vous n’achetez pas de livres en ce moment puisque vous ne prévenez pas sur Facebook ? Vous m’avez fait traverser la ville pour rien.
-Je ne suis pas obligé d’acheter des livres, monsieur Perdrial, me répond-il d’un ton rogue.
-Et moi je ne suis pas obligé de venir chez vous.
Et basta.
                                                                    *
L’ancien gérant du Rêve de l’Escalier m’a dit un jour que tous les bouquinistes étaient des caractériels. Celui-là en est un de première bourre.
                                                                    *
Il exagérait. Elise et Robin, les anciens gérants de ces Mondes Magiques étaient aimables et chaleureux.
                                                                    *
Un bouquiniste qui n’achète pas de livres, c’est un marchand de primeurs qui n’achète pas de fruits et légumes. Le problème de celui des Mondes Magiques, apparemment, c’est d’arriver à en vendre. Mettre pour une semaine sa boutique à moitié prix n’arrangera pas ses affaires. Ce n’est pas parce qu’on divise le prix d’un livre par deux qu’on le rend intéressant. Depuis qu’il a repris l’affaire, je n’en ai trouvé chez lui que deux ou trois à acheter.
                                                                     *
Viendra le jour où, comme disait Pierre Desproges, je reprendrai deux fois des moules.
 

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