Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

22 juillet 2020


Parfaitement dormi sur ce canapé pas fait pour ça en cette première nuit de rue des Parapluies, laquelle est silencieuse jusqu’à ce qu’arrivent les premiers livreurs, ce qui correspond à l’heure où je me lève chaque matin.
Après un café croissant à L’Abside, je monte à la Gare avec la navette électrique gratuite et suis assis bien avant l’heure dans « J’irai revoir ma Normandie ». Ce n’est qu’à dix heures vingt-six que ce petit train prend le chemin de Clermont-Ferrand. J’en descends au bout d’une demi-heure de grimpette, après la longue traversée d’un tunnel obscur, à la Gare du Lioran (mille cent cinquante-deux mètres d'altitude).
Cette station de ski est connue pour son autre tunnel creusé à la pelle et à la pioche dans la première moitié du dix-neuvième siècle sur mille quatre cent douze mètres de longueur. Il fait aujourd’hui neuf mètres de large. Voitures et camions s’y croisent au péril des premières qui régulièrement y perdent leur rétroviseur. Son entrée est proche de la Gare. Je la photographie ainsi que des installations hors-saison : remonte-pente à l’arrêt, boutique de location de ski entrouverte. Il me semblait que Le Lioran était décevant. J’aurais dû faire confiance en mon souvenir. Présentement, l’endroit n’est fréquenté que par des collectivités : enfants de colonies, groupes d’ados placés en institution (il faut rentabiliser l’été les locaux utilisés l’hiver à l’heure du ski).
En contrebas de la route sur laquelle circulent nombre de camions est l’Auberge de la Hutte. Elle est tenue par un couple de quinquagénaires que je présume d’origine portugaise. L’homme est en cuisine, la femme au service. Cette dame est très gentille et a du mal à rester enfermée dans son établissement. Elle sort souvent me dire un mot, assis que je suis à l’une des quatre tables du dehors, la seule occupée. Je prends le menu du jour : salade de chèvre, côte de porc frites salade, glace vanille raisin, avec un quart de merlot. C’est honnête et de toute façon je n’avais pas le choix. J’en suis au café quand fonce sur la route des camions, sirène hurlante, un véhicule « Identification criminelle ». Il se passe plus de choses que l’on pense en montagne l’été.
Un chemin près de la Gare me permet de marcher jusqu’à un ruisseau près duquel je ne peux descendre tandis que les nuages montent doucement.
Il est quinze heures moins deux lorsque s’arrête, rigoureusement à l’heure, le petit train Nord Pas de Calais du retour. L’orage n’est pas prêt d’éclater mais il fait fort chaud. La navette que j’espérais pour redescendre en ville ne passe plus par la faute de travaux.
J’ai besoin de deux diabolos menthe au Grand Café Mary où le serveur masqué se plaint de ses vieilles habituées qui entrent sans en faire autant.
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Toujours détesté les tunnels, surtout ceux plongés dans l’obscurité. Cela doit avoir un rapport avec ma naissance.
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Une octogénaire dans le train à son mari qui l’accompagne jusqu’à sa place : « J’ai emmené des gants, j’ai du produit, j’ai des lingettes, j’ai mon masque, j’ai tout ce qu’il faut. »
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Dans La Montagne, un article révélant que le bleu d’Auvergne est d’origine normande, dû à un « bougnat » travaillant dans une pharmacie de Rouen qui s’est inspiré d’un fromage anglais trouvé au marché de la ville pour améliorer la tomme de son village.
 

21 juillet 2020


Ce lundi, je quitte l’« appartement de charme » de la rue des Frères Charmes pour un autre situé cent mètres plus loin, moins charmant et peu cher. C’était le seul disponible pour cette semaine à venir dans ma tranche de prix.
Durant la semaine écoulée, jamais mes nuits n’ont été troublées dans cet appartement de fille à la décoration girly que loue sa propriétaire en son absence. Je n’y ai subi aucun bruit de voisinage ni de circulation automobile.
Vers dix heures, je descends une dernière fois les quatre étages par le bel escalier, laisse les clés dans la boîte à lettres et, tirant ma valise, prends la première rue à gauche jusqu’au Moment’ Café où je réserve ma table préférée pour midi auprès de la sympathique et jolie serveuse. Je lui demande si je peux laisser ma valise dans l’établissement le temps de mon transfert. « Bien sûr, me répond-elle, je vais la mettre dans mon vestiaire, elle sera en sécurité. » « Dans ce cas, lui dis-je, je veux bien vous confier aussi mon sac à dos. » Elle termine à quinze heures, je repasserai vers quatorze heures.
Après un café croissant au Kiosque, je vais me balader dans des coins d’Aurillac pas encore vus. Je découvre ainsi l’imposante statue du pape Sylvestre le Deuxième (Gerbert d’Aurillac, dit le savant Gerbert), puis à midi de retour au Moment’ Café, je déjeune d’encore une cuisse de poulet, avec sa poêlée de légumes, et d’une tarte aux pommes. Avec le quart que de vin d’Auvergne, cela fait dix-huit euros.
-On se revoit tout à l’heure, me dit l’aimable serveuse quand je règle l’addition, suscitant l’interrogation de ses collègues.
Je bois le café au Kiosque où je demande à un serveur si ça vaut le coup d’aller visiter Arpajon-sur-Cère. « C’est à côté, me répond-il, mais y a rien là-bas ». Je présume qu’il pourrait me dire la même chose d’un tas de lieux que j’ai vus avec intérêt. De toutes façons, avec ce qu’il me reste à (re)découvrir dans le coin, je n’aurai pas le temps d’y aller.
 A quatorze heures, je vais chercher valise et sac, remerciant bien celle qui m’a permis ne pas en être chargé pendant quatre heures. Au premier étage de l’immeuble indiqué je trouve la clé sous le paillasson. Elle me permet d’entrer dans un appartement un peu vieillot. Il dispose d’un lave-linge et de la ouifi, également de quoi faire la cuisine (comme partout, mais je ne m’en sers jamais). Il est situé face à la boutique de la distillerie Louis Couderc, rue Victor Hugo, l’une des deux à parapluies suspendus.
Le hic, c’est sa mezzanine mal foutue à l’escalier dangereux (pourquoi d’ailleurs en avoir fait une, il y avait la place pour un lit au sol). Je décide de dormir sur le canapé.
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Ah ça, il y en a des masques aux poignets, maintenant qu’il est obligatoire dans tous les commerces. Qu’on s’ajuste pour y entrer. Qu’on tripote à nouveau pour l’ôter dès la sortie. Qu’on remet un peu plus loin. Et ainsi toute la journée. Mains parfois lavées, souvent non.
 

20 juillet 2020


Encore un tout petit train d’une rame ce dimanche à la Gare d’Aurillac, celui qui va à Brive-la-Gaillarde. Il doit m’emmener à son premier arrêt : Laroquebrou, « petite cité de caractère ». Il part à dix heures trente-six et arrive vingt-deux minutes plus tard après avoir tracé sa voie unique à flanc de montagne au milieu des arbres parfois à l’aide d’audacieux viaducs. Je suis le seul à en descendre.
J’ai des souvenirs à Laroquebrou mais je ne me souviens plus lesquels. Cela doit remonter à loin. Ce qui est sûr c’est qu’en descendant vers la Cère je ne reconnais pas ce que je vois, un bourg en plein soleil dominé par un château et une Vierge.
Cependant, une fois au pied de l’église fortifiée, cette atmosphère de bourgade rugueuse ne m’est pas étrangère. J’en parcours quelques rues, guère dérangé par autrui, il n’est pas là.
Une réunion d’élus, ou un banquet, se prépare à la Mairie. J’interroge un des participants qui me confirme ce que je pressentais : pour déjeuner ici un dimanche il n’y a rien, hormis un snack baptisé le 107, bien qu’il soit au numéro cinq de sa rue.
Il n’est qu’onze heures trente mais je demande si. Une gentille vieille dame me répond oui et je m’installe en terrasse face à l’église dont le cadran solaire est à l’ombre. Peut-être est-ce la mère de celle qui tient l’affaire, laquelle réussit à être mal aimable (pas seulement avec moi) tout en étant souriante.
Sur chaque table de cette terrasse est disponible un petit flacon de gel hydro alcoolique mais on ne porte pas le masque à l’intérieur, que l’on soit client ou de service. Le seul plat possible, si on veut éviter l’omelette, c’est saucisse frites salade à dix euros. J’accompagne ça d’un quart de vin rouge à cinq euros, et le fais suivre d’une assiette de fromages à quatre euros et d’un café à un euro vingt. Longtemps que je n’avais pas mangé dans un tel snack, ils ont disparu pour beaucoup, où l’on a l’impression de ne faire que se nourrir.
La chaleur est forte quand je rejoins le soleil. Je n’en entreprends pas moins de grimper jusqu’au château en passant par la Vierge blanche à laquelle on accède par un escalier rudimentaire à hautes marches. C’est la copie de Notre-Dame de Fourvière. Me voici à ses pieds. Quant au château, il a fière allure avec sa partie ruinée qui lui donne un supplément d’âme (si je puis dire).
Redescendu, je vais flâner au bord de la Cère puis m’offre un diabolo menthe au 107 avant de remonter à la Gare, bien sûr fermée, où je suis seul à attendre le dix-sept heures une. Il arrive sans être annoncé, à l’heure pile.
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Une femme à la terrasse du 107 : « Moi, j’ai dit à mon père : pourquoi tu mets pas de l’argent de côté ? ». Il dépense tout et après il faudra qu’elle paie quand il sera en maison de retraite.
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A Laroquebrou, une cabine téléphonique reconvertie en boîte à livres. A l’intérieur : que de la daube.
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Au guichet de la gare d’Aurillac, une quadragénaire qui se plaint que le site de la Senecefe ne lui délivre pas de billet car il ne reconnaît pas sa date de naissance. Elle a une hypothèse : « J’ai donné une fausse date de naissance sur Facebook ».
 

19 juillet 2020


Le ciel bleu est de retour avec douze degrés au matin de ce samedi à Aurillac. Je passe acheter un croissant à la Mie Câline. La boulangère s’y lave les mains au gel hydro alcoolique après avoir touché l’argent de chaque client. Puis je m’installe au soleil à la terrasse du Kiosque pour le premier café verre d’eau du jour. J’ai le temps de lire un peu des Essais (Apologie de Raimond Sebond) avant d’aller attendre la navette électrique qu’un billet de train pour Vic-sur-Cère me permet de prendre gratuitement.
Le train est celui qui va à Clermont-Ferrand. Il est surtout occupé pas des vacanciers qui rejoignent Paris. Chacun peut ne pas y avoir de voisin. Je le quitte treize minutes plus tard.
Une rue de la Gare descend vers le pont qui permet de traverser la Cère puis je pars à l’assaut des rues pentues de ce bourg de petite montagne dont le passé de ville thermale est effacé. Ses habitants font la file sur le trottoir devant l’unique boucherie et l’unique boulangerie. Je photographie quelques maisons imposantes dont le Manoir qui autrefois était un couvent de bénédictines où l’on s’occupait de l’éducation des jeunes filles (ça me rappelle quelque chose) puis je grimpe jusqu’à la chapelle du Calvaire d’où l’on a vue panoramique.
Derrière l’église est le départ d’un chemin qui doit mener à la cascade de la Conche. Je demande à une autochtone si c’est loin. Un quart d’heure, me dit-elle, ajoutant : «  Faut y aller avant qu’il n’y ait plus d’eau, y en a déjà pas beaucoup. » Il ne m’en faut pas plus pour que je renonce. A quoi bon aller voir une cascade rendue à l’état de pissette.
Je retourne du côté de la Gare où j’ai repéré un restaurant possible, le Bel Horizon. J’y réserve une table et en attendant midi y prends un café. A l’heure officielle du repas, je choisis la meilleure table de la terrasse, celle ombragée par un arbre, la température a doublé depuis ce matin.
Cet hôtel semble vivre au ralenti. Il faut plus d’un quart d’heure pour que la serveuse qui a l’air de sortir du formol vienne s’occuper de moi. Le menu du jour à dix-sept euros étant proposé le samedi, je le prends : assiette de charcuterie, cuisse de poulet pommes au four et crème brulée. En l’absence de pichet, je prends une demi-bouteille de saint-pourçain deux mille dix-sept à onze euros de chez Jean-Pierre Laurent. « Ce vin a été créé dans la philosophe du domaine afin d’élaborer des vins à notre image malgré les aléas climatiques », est-il écrit de façon absconse sur l’étiquette. Je le trouve un peu jeune.
C’est bien, mais mon Guide du Routard de deux mille deux m’apprend qu’à cette époque on y mangeait mieux et pour moins cher, avec l’apéritif offert. Côté hôtel, le prix des chambres a doublé comme partout.
A part moi (« le monsieur tout seul », comme dit la serveuse) ne mangent là que trois habitués à tournées d’apéro. Je crains pour l’avenir de cet établissement. Comme pour celui de la Gare près de laquelle est déployée une banderole « Comité pluraliste de défense, de modernisation et de promotion des lignes ferroviaires du Cantal. Non à la fermeture ».
Redescendu au bord la Cère, je prends place à la terrasse ombragée de l’Hôtel Restaurant Beauséjour, plus chic, mieux situé, avec un peu plus de clientèle, mais les affaires doivent être difficiles car un panneau annonce que tout le monde est bienvenu et que le café n’est qu’à un euro trente.
Après avoir bu le mien, je lis là tranquillement Montaigne. Jusqu’à ce qu’arrive l’inévitable pousseuse de poussette garnie. Ce n’est pas tant que son un an et demi soit particulièrement pénible, c’est elle qui l’est à bêtifier sans cesse.
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« Si Balzac avait été auvergnat, il aurait, c’est sûr, choisi Vic-sur-Cère pour en faire le théâtre de la comédie auvergnate », prétendait Le Routard en deux mille deux. Marguerite de Valois s’y fit soigner. Anne d’Autriche aussi. Louis le Quatorzième s’en faisait envoyer de l’eau pour soigner sa goutte. Le plus étrange est qu’à un moment, Vic fut sous la domination de la Principauté de Monaco.
 

18 juillet 2020


Vivre cet été comme si c’était le dernier, tel est mon état d’esprit, et je l’envisage au jour le jour, n’ayant pas de visibilité au-delà d’une semaine (parfois un peu plus en ce qui concerne le logement). Ce vendredi, dernier jour de nuages à Aurillac, je choisis d’entreprendre l’ascension du Puy Courny qui domine la ville du haut de ses sept cent soixante et un mètres.
Je franchis la Jordanne et trouve facilement le point de départ de ce chemin de petite randonnée (une heure aller et retour). Il est bien fléché et démarre doucement, puis la pente s’accroît et je dois m’arrêter tous les cinquante mètres pour reprendre souffle. A un moment un escalier sommaire aide le marcheur puis il faut ouvrir un portillon pour traverser un pré. Heureusement les bêtes n’y sont pas, mais j’entends des clochettes dans celui d’à côté. Ce pré traversé, j’aperçois une croix, car toujours les catholiques en érigent une sur les sommets. Sur le socle de celle-ci est inscrit « Paix sur toi et sur la cité ».
De là-haut, je vois tout Aurillac, son petit centre et sa vaste périphérie qui ne manque pas d’immeubles hideux. Je m’assois au pied de la croix, profitant de la tranquillité jusqu’à ce qu’arrive un quatuor dépité de me trouver là. Ça gêne pour la vidéo que le dominant envoie au reste de la famille.
Tandis qu’ils poursuivent hors sentier en passant sous une clôture, je redescends par le même chemin et décide de rejoindre Le Player, un petit troquet situé près de la boutique Orange et en face de l’imposant Hôtel de Ville de couleur orange où le Maréchal Ney fut détenu pendant douze jours avant d’être transféré à Paris, condamné à mort et fusillé. C’était en août mil huit cent quinze.
Alors que je mets le nez à la porte de ce café, un homme d’un certain âge se lève de la terrasse. « Faut mettre le masque hein, faut le masque pour aller à l’intérieur », me dit-il. C’est le patron. Il en porte un, décroché d’une oreille. Je n’entre pas, lui commande un café à un euro vingt que je bois en observant comment Orange gère ses clients, tous venus sur rendez-vous. Après qu’une employée les a interrogés avec sa tablette, un vigile les maintient dehors, masqués, longuement, car on est en retard, toutes nos excuses, pour enfin les autoriser à entrer par une seconde porte. Comment feront-ils cet hiver ?
Face à l’Hôtel de Ville est aussi un restaurant à vaste terrasse, le Table(s) Zé Komptoir, où l’on m’accepte un peu avant midi. J’y déjeune d’une macédoine style cantine scolaire, d’une honorable pièce de boucher sauce au bleu aligot et d’une dame blanche noyée dans la chantilly. Avec le quart de merlot, cela fait presque vingt euros.
Après une tentative pour reprendre le pouvoir, le soleil se résout à laisser les nuages maîtres de la journée. Cela ne m’empêche pas de passer une partie de l’après-midi au Grand Café Mary à lire Montaigne. Une constatation, il n’y a personne à Aurillac. Ce n’est pas pour me déplaire.
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Celles et ceux qui portent un masque en pensant qu’il les rend invulnérables.
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Maintenant que cet accessoire va être obligatoire dans tous les lieux clos, on va pouvoir constater que ça n’empêche pas la maladie de prospérer.
 

17 juillet 2020


Ce jeudi, je quitte l’Auvergne temporairement pour l’Occitanie sous un ciel gris avec un tout petit train d’une seule rame qui roule entre eaux et forêts sur la voie ferrée unique qui mène en une heure quinze d’Aurillac (Cantal) à Figeac (Lot), ville vue et parcourue autrefois. Les premières coulent en contrebas, les secondes frappent parfois le train de leurs branches.
Nous sommes quatre voyageurs. Une fois son travail fait, le contrôleur s’assoit à l’avant, derrière le machiniste qui a laissé sa porte ouverte. De temps à autre, ce dernier s’étire, semblant avoir du mal à se réveiller. Pendant ce temps, le train se conduit tout seul. Après sept arrêts dans des endroits qui n’apparaissent pas grandiose, il stoppe devant la gare de Figeac laquelle est dans un sale état. Il faut la contourner pour sortir. Ensuite une étroite rue de la Gare permet de descendre jusqu'au Célé. Le pont passé, me voici dans le centre, encore plus beau que dans mon souvenir.
Il y a ici dans les rues davantage de touristes, et donc de familles, que dans les villes d’Auvergne. Cela complique pour photographier les lieux remarquables et aussi pour ne pas être proche d’autrui.
Au moins n’y a-t-il personne dans les églises. Saint-Sauveur où est visible « Le rêve de Saint-Martin », un panneau de bois polychrome de la fin du dix-septième siècle, et Notre-Dame du Puy qui domine la ville. On y trouve un bel homme à chapeau dans le chœur que je ne sais reconnaître. Deux dames s’afférant au ménage, je me renseigne auprès d’elles.
-C’est Saint Jacques. De Compostelle, me répond l’une, de l’air de penser quel ignorant.
C’est que cette église est le siège d’une confrérie Saint Jacques. Un peu plus tard, dans les rues, j’en repère avec leurs grosses chaussures, leurs bâtons et leurs énormes sacs, des pèlerins à la coquille dans le dos.
De vastes terrasses attendent les familles et les groupes. J’en trouve heureusement une petite dans la cour intérieure de La Flambée. J’y déjeune d’une salade niçoise, rôti de veau aux cèpes avec pâtes et excellente tarte aux pommes avec boule de glace et caramel. Avec le quart de cahors, cela fait dix-huit euros, me dit la jeune patronne quand je vais payer à l’intérieur, masqué.
Pour le café, je trouve une terrasse de quelques tables au Bar du Musée en face de la Police Municipale. J’y lis Montaigne jusqu’à ce qu’une musique totalitaire se répande dans les rues de la ville par des haut-parleurs municipaux. Quelle vulgarité. Je me réfugie sur un banc au bord du Célé avant de monter à la Gare.
Le même petit train est là avec le même machiniste et le même contrôleur. Je demande à ce dernier ce qui est arrivé à cette Gare dont il ne reste que les murs soutenus par des arcs-boutants en bois. « Elle a brûlé, ça va faire deux ans, on sait pas si c’est criminel ou pas, une gare qu’était si belle. » Nous sommes moins de dix au départ dont un clochard imbibé qui descend au premier arrêt.
Arrivé à Aurillac, pour descendre jusqu’à la place du Square, j’emprunte pour la première fois la navette électrique. J'y suis seul avec le chauffeur. Elle est gratuite pour les possesseurs d’un billet de train.
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Est-ce tu vois des gens debout sur leurs chaises ? Question d’une mère à sa deux ans dont elle a perdu le contrôle dans un restaurant. Une autre, incapable d’empêcher son sept huit ans de grimper sur un muret au-dessus du vide, ne trouve comme solution que de s’y asseoir. Le père, qui fait semblant de ne rien voir ni entendre, la prend en photo de vacances. Tu es bien là sur ce mur.
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A Figeac des minibus gratuits, quasiment personne à l’intérieur. La gloire locale est Champollion, il a son Musée.
 

16 juillet 2020


Descendre les quatre étages de l’immeuble de la rue des Frères Charmes et arrivé en bas s’apercevoir que l’on a oublié son masque (l’objet dont on ne peut plus se passer), remonter, arriver essoufflé tout en haut, le prendre et redescendre, encore heureux qu’il ne pleuve pas, du moins pas encore, ce mercredi matin où je vais jusqu’à la gare afin d’acheter un billet aller pour le vingt-sept juillet.
Arrivé sur place, je découvre que cet endroit ne dispose pas d’un automate grandes lignes et que le guichet n’ouvre qu’à neuf heures trente, je vais donc boire un café en face (un euro trente).
La guichetière tire son rideau à l’heure pile. Mon billet acheté, je lui en prends deux autres pour des excursions à venir. Redescendu au centre-ville, j’entre dans le bâtiment du Conseil Départemental du Cantal. La fonctionnaire territoriale chargée des transports, fort aimable, se charge de me photocopier les horaires des cars de la Région (un euro cinquante le voyage).
Rentré dans mon chez moi provisoire, au-dessus duquel tourne une grue géante peu bruyante, je vois que certains de ces horaires me sont inutiles, impossible de faire l’aller et le retour dans la journée.
Quand je ressors je dois ouvrir le parapluie (de New York, pas d’Aurillac) car il mouillasse. Après avoir retenu une table à l’abri en terrasse à l’hôtel restaurant Le Renaissance, place du Square, je vais boire un café verre d’eau à L’Abside qui prend appui sur Notre-Dame-aux-Neiges puis entre dans cette église. Elle protège aussi de la pluie.
-Vous gardez la table ? me demande le jeune serveur lorsque je me pointe à midi pile.
Je la garde. D’abord parce j’ai vue sur l’église, le square et la petite agitation due à l’ouverture des soldes. Aussi parce que le risque de choper le Covid augmente dans les endroits clos. Les autres clients choisissent l’intérieur. Ma tranquillité est donc totale pour déjeuner du menu du jour à quatorze euros cinquante : salade César, cuisse de canard à l’orange et pommes sautées, dôme fraicheur, avec un quart de côte d’Auvergne à six euros.
Cette journée reste grise, avec des averses l’après-midi. Cela ne m’empêche pas de lire Montaigne sous l’auvent du Grand Café Mary : Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi ; et, si j’étudie autre chose, c’est pour soudain le coucher sur moi, ou en moi, pour mieux dire.
                                                              *
A Aurillac, on trouve encore des porteurs de casquette à l’envers. Aucun ne porte le masque.
                                                              *
Les frères Charmes, nés dans cette ville, étaient trois, tous journalistes. Le plus connu dirigea La Revue des Deux Mondes. Ça méritait bien une rue.
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La grue géante en activité dans cette rue des Frères Charmes gère un gros chantier qui devait permettre à la Fnaque et à Hache et Aime d’arriver à Aurillac. Le deuxième s’est désisté.
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« Les gens ne font pas attention », disent les gens qui ne font pas attention. « Ça, on va y avoir droit en septembre. » (au reconfinement).
 

15 juillet 2020


Une première nuit des plus calmes, bien que ce soit le treize juillet, dans mon nouveau logement de la rue des Frères Charmes. Si je dois fermer la fenêtre vers une heure du matin, c’est en raison de la fraicheur bien connue des nuits d’Aurillac.
Plusieurs fois, au cours des quarante-cinq dernières années, je suis passé par Aurillac, mais jamais je ne me suis attardé dans cette ville également connue pour ses parapluies. Ceux-ci sont célébrés dans les rues sous forme de décoration aérienne. J’ai déjà connu ça ailleurs, même à Rouen rue Massacre, mais jamais je n’en ai vu autant sur de si grandes longueurs.
Je me balade aussi dans des rues sans parapluies suspendus, au hasard, m’attardant devant l’église Saint-Géraud et le Théâtre qui avait brûlé à la fin du vingtième siècle et est désormais reconstruit. Puis je prends un café à un euro trente au Kiosque, place du Square, avant d’aller à l’Office de Tourisme pour un plan de la ville et à la Gare pour les nouveaux horaires.
A midi, en ce jour férié, je choisis de retourner au Moment’ Café, même table qu’hier avec vue sur Notre-Dame des Neiges. J’y mange à la carte : assiette de charcuterie d’Auvergne de la maison Le Cayrolais, bourriol au chèvre chaud « Rocamadour », gâteau basque au coulis de chocolat. Avec le quart de côtes d’Auvergne et le café, cela dépassera les trente euros. Au cours du repas le patron agrandit sa terrasse en annexant l’autre côté de la rue piétonnière. A chaque table occupée, une nouvelle table sortie. C’est la technique du « dépêchons-nous, il n’y a plus qu’une seule table de libre ».
L’après-midi je copie colle celui d’hier : café diabolo menthe Montaigne au Grand Café Mary où la clientèle est pour partie la même. Demain mercredi, quelques averses sont attendues, ce serait une première depuis mon départ.
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Aurillac est également connue pour son Festival International de Théâtre de Rue. Il a été annulé cette année mais pas les zonards à chiens.
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« L’histoire du parapluie d’Aurillac a connu bien des soubresauts »  (panneau explicatif dans une rue de la ville).
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Un bon parapluie d’Aurillac s’achète chez Piganiol (fabricant depuis mil huit cent quatre-vingt-quatre).
 

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