Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

31 janvier 2020


Il est rare que le mercredi soit choisi par les syndicats pour défiler à Paris. C’est le cas en ce dernier de janvier. Je me renseigne. La grève n’aura aucune incidence sur les trains et pas davantage sur les métros. La manifestation ne passera pas par mes quartiers.
Je peux donc me charger de livres. Un sac à vendre chez Book-Off au bout d’un bras, un autre de déjà vendus dans le dos, j’échappe à l’averse entre chez moi et la gare.
Dans le sept heures cinquante-sept je dépose mon fardeau sur le siège à côté du mien, lis Ornement et crime d’Adolf Loos pendant une heure vingt, puis le reprends pour aller à pied jusqu’au Bistrot d’Edmond.
A dix heures, j’obtiens de Book Off sept euros trente pour la moitié de mon chargement puis cherche dans quoi les investir. Un livre qui m’intéresserait est bouclé derrière une vitrine. C’est Journal de Valery Larbaud publié chez Gallimard. Il affiche trente euros. M’en détournant, je dépense quatre euros pour quatre livres.
Vers onze heures quinze j’ai à peine le temps de me poster près d’un des bancs de la placette de Quatre Septembre que je vois arriver celui qui vient au nom de mon acheteur me débarrasser de la seconde partie de mon fardeau. L’affaire est vite faite et grâce au métro Huit je suis à midi moins le quart au Péhemmu chinois de la rue du Faubourg Saint-Antoine.
-Bonne année du Rat, dis-je à la gentille serveuse.
-On espère qu’elle va être bonne, me répond-elle.
-Oui, cela commence mal, lui dis-je.
-Mais cela va s’arranger, conclut-elle.
Le coronavirus n’a pas l’air de porter préjudice à l’endroit, Des pauvres y placent toujours l’argent de leur maigre retraite ou de leurs minima sociaux dans des jeux à perdre. La plupart sont des habitués appelés par leur prénom, tutoyés et tutoyant.
-Je veux te souhaiter une bonne année, dit l’un à la patronne, comment on dit en chinois ?
-C’est trop compliqué pour toi.
Mon habituel repas terminé, j’entre au second Book-Off et y trouve Lettres d’Oscar Wilde, que publie Gallimard, à sept euros, un prix suffisamment raisonnable pour que le fasse mien.
Dans le métro Huit qui me ramène vers Saint-Lazare monte à République un garçon asiatiqueté dont le masque protecteur est aussi élégant que le manteau. Nul(le) ne lui fait l’offense de s’écarter. Lorsque je descends à Opéra, c’est avec l’intention de prendre la correspondance du Trois mais mu par l’habitude, je prends la sortie.
Tu n’as plus qu’à aller à pied jusqu’à La Ville d’Argentan, âne bâté.
                                                                  *
Au Book-Off de Quatre Septembre,  une grosse femme laide au téléphone: « Je préfère l’autre Book-Off, y sont pas sympas ici. Et puis, je peux pas saquer Paris. Que des violeurs partout. »
                                                                  *
Autre achat du jour, le petit livre de Pierre Louÿs, publié à la Bourdonnaye, Sonnets libertins suivi de Enculées – Journal érotique,. Parmi ces dernières quelques Rouennaises.
 

30 janvier 2020


Pendant la Première Guerre mondiale, Gertrud fait la connaissance d’un homme et de l’amour – ses parents l’obligent à avorter. Elle se retire, selon l’expression d’Adalbert de Chamisso, dans son fort le plus intérieur ». écrit joliment Hanns Zischler dans sa préface aux Lettres de Gertrud Kollmar.
Ces lettres, envoyées à sa sœur Hilde refugiée en Suisse depuis l’arrivée au pouvoir des nazis, sont publiées chez Christian Bourgois. Je les ai lues dans la collection de poche Titres avant de les trouver pour le même prix (un euro) en édition grand format illustrée par la photo de l’auteure dont voici le résumé de la vie.
Gertrud Chodziesner naît en mil huit cent quatre-vingt-quatorze dans une famille de la grande bourgeoisie juive. Elle a pour cousin Walter Benjamin. Elle publie son premier recueil de poésies en mil neuf cent dix-sept sous le nom de Gertrud Kolmar, puis, après la mort de sa mère en mil neuf cent trente, La Mère juive Ses sœurs et ses frères, émigrés à l’étranger, veulent lui faire quitter l’Allemagne mais elle refuse d’abandonner son père. Il sera déporté en septembre mil neuf cent quarante-deux et elle-même envoyée à Auschwitz en février mil neuf cent quarante-trois.
De ma lecture, ces trois extraits :
Vois-tu, ce travail collectif, c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment pu comprendre. Je pourrais à la rigueur m’imaginer la chose chez des gens de médiocre talent, mais je suis absolument incapable de me figurer la façon dont les frères Goncourt par ex. ont pu travailler ensemble à leurs romans. A Hilde, Berlin, le quinze janvier mil neuf cent quarante
Certes, je me méfie toujours un peu de l’éloge boiteux des amis, mais aucun de nous ne souffre de coquetterie mentale, nous disons franchement quand quelque chose ne nous plaît pas et nous tolérons les objections, ce qui nous préserve de devenir, comme feu le maréchal Lyautey nommait l’état-major français, « une société d’admiration mutuelle ». A Hilde, Berlin, le quatorze juillet mil neuf cent quarante
Oui, je me souviens qu’un jour, à Döberitz, un camarade m’avait dit : « Vous parlez comme Martin Luther. » Parce que j’avais dit : « L’essuie-main est sale outre mesure. » A Hilde, le seize décembre mil neuf cent quarante et un
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Surprise d’apprendre que l’expression « société d’admiration mutuelle » qu’il m’est arrivé d’employer, notamment pour qualifier les artistes plasticiens locaux issus de ce qu’on appelait autrefois l’Ecole des Beaux-Arts, était due à ce militaire.
 

28 janvier 2020


En attendant de trouver à un euro dans un vide grenier ou chez Book-Off Le Consentement de Vanessa Springora, si je relisais Mémoires d’une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin, me suis-je dit, et sitôt fait, au lit.
Dans ce livre, paru chez Balland en mil neuf cent quatre-vingt-treize, celle qui, alors qu’elle était mineure, fut séduite par Simone de Beauvoir puis par Jean-Paul Sartre (on trouvera plus tard leurs noms au bas de la pétition qu’il ne fallait pas signer) fut ensuite abandonnée par l’un et par l’autre avant la guerre bien qu’elle soit juive, née Bienenfeld, puis redevint amie, seulement amie, avec le Castor après la guerre et ce jusqu’à la mort de cette dernière.
Après cette mort, à la lecture de Lettres à Sartre et de Journal de guerre, où elle est nommée Louise Védrine, Bianca Lamblin découvrit à quel point elle et lui s’étaient joué d’elle, ce qui la décida à mettre l’affaire sur la place publique en écrivant ce Mémoires d’une jeune fille dérangée dans lequel elle les accuse de manipulation à la manière des Liaisons dangereuses mais en plus vulgaire. Je crois me souvenir que Bernard Pivot, à qui est reproché sa complaisance vis-à-vis de Gabriel Matzneff, l’invita dans son émission.
Le contenu du livre peut se résumer en quelques extraits :
Si mon histoire n’est pas banale, cela tient sans doute à la personnalité de deux de ses protagonistes : Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Ensemble, nous formions un trio, ou du moins c’est ainsi qu’on m’avait présenté les choses.
Je me rends compte à présent que j’ai été victime des impulsions donjuanesques de Sartre et de la protection ambivalente et louche que leur accordait le Castor.
J’ai découvert que Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraiche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il dire plus grossièrement encore, de la rabattre sur Sartre.
J’insisterai à nouveau sur nos âges respectifs : lorsque je connus le Castor elle avait vingt-huit ans, j’en avais seize. Je fis la connaissance de Sartre l’année suivante : il avait trente-quatre ans et moi dix-sept. Cet écart d’âge a certainement joué un rôle important dans nos relations, car, en plus de leur culture et de leur brillante intelligence, il leur assurait une évidente supériorité. Ils me considéraient comme une petite fille qu’il fallait former et avec laquelle on pouvait jouer, je les voyais comme des mentors et des modèles.
Cependant, ils auraient pu être mes parents.
Il a fallu la divulgation de ses écrits publiés en 1990 pour qu’enfin la réalité crue m’assaille.
C’est en réaction aux ignominies que contiennent ces lettres que j’ai décidé, par fierté, par sens de l’honneur, de répliquer en racontant mon histoire telle que je l’avais vécue.
Mes yeux étaient enfin dessillés. Sartre et Simone de Beauvoir ne m’ont fait, finalement, que du mal.
Mémoires d’une jeune fille dérangée fit son petit scandale. Peu en soutinrent l’auteure, beaucoup l’accusèrent de lèse Sartre et lèse Beauvoir.
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Parmi les explications de Vanessa Springora, un père absent (qui est d’ailleurs mort peu après la parution de son livre). Les anti Péhemma pour femmes seules ou lesbiennes en font une illustration des ravages causés chez un enfant sans père.
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Il en est qui demandent pourquoi n’a pas d’ennui la professeure de lettres d’Amiens qui séduisit son élève âgé de seize ans.
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Il en est d’autres, ou les mêmes, qui pétitionnent pour faire retirer du fronton des écoles le nom de Françoise Dolto, auteure de déclarations fâcheuses et signataire de la pétition qu’il ne fallait pas signer.
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Simone de Beauvoir, après avoir séduit une autre élève, fut exclue de l’Education Nationale pour « excitation de mineure à la débauche ». Elle semble échapper à la vindicte. A Rouen des lycéen(ne)s viennent d’installer un buste d’elle fabriqué par leurs soins devant la bibliothèque qui porte son nom.
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Tout ça c’est des vices de germanopratins, disent en chœur ceux qui, dans les villes et les campagnes, ont salivé au fil des décennies devant les nattes de Marie-Josée Neuville « la collégienne de la chanson », les couettes de Sheila, les sucettes à l’anis de France Gall, le banana split de Lio, le saxo du vas-y Joe de Vanessa Paradis et le moi Lolita d’Alizée ; ceux qui le soir dans leur lit ou dans leur salle de bains en pensant à l’une d’elles vas-y Joe split split split.
 

27 janvier 2020


Ce samedi matin me voici dans le train pour Dieppe où se déroule, salle Paul Eluard, la vingt-cinquième Foire aux Livres. Ayant parcouru les allées de cette vente de livres d’occasion lors d’une précédente édition, je n’en attends pas grand-chose. Il s’agit surtout de respirer un peu d’air maritime. Près de moi sont deux étudiantes. L’une écrit sur son ordinateur. L’autre lit le fil d’actualité de son mobile. « La France est le premier pays européen à être touché par le coronavirus ». A l’extérieur la campagne gît dans le brouillard.
Je ne me souvenais pas que la salle Paul Eluard était si petite et si laide. Je sens dès l’entrée que je n’y trouverai rien ou si peu. Le plus jeune vendeur doit avoir cinquante ans, c’est celui de bandes dessinées. Tous les autres, hommes et femmes, ont les cheveux blancs et ce qu’ils proposent est consternant, des vieux livres sur la guerre, un tas de France Loisirs, du Mussi Busso, des poches douteux. Dans le vrac du dernier vendeur j’aperçois le seul ouvrage possible. Pour un euro, je me paie et les lèvres et la bouche de Marie-Laure Dagoit (Editions Agnès Pareyre). Il fait soleil à la sortie.
Au Tout Va Bien, je lis Histoire réversible de Lydia Davis, dont The Gardian a fait un éloge que je trouve immérité, en côtoyant la population des jours de marché. Trois femmes sexagénaires profitent de l’absence des maris « Y a la Foire aux Livres à la Paul Eluard, y sont là-bas ». Elles sont toutes gaies mais, remarque l’une, « Vous allez voir, on va moins rigoler avec le virus qui s’amène ».
Il fait toujours beau et froid quand faute d’Espérance (fermé pour vacances) je m’installe à une table de La Bocca (vue sur le port) où se trouve déjà l’unique habitué. Il donne son point de vue sur le monde à la serveuse « Tout est chamboulé, y a pas que le temps, les gens aussi, heureusement pas tout le monde ». Elle est bientôt trop occupée pour lui répondre car arrivent des couples d’âge à aller au restaurant le samedi midi. Ils sont suivis d’un plus jeune, composé d’une grosse blonde et d’un petit teigneux à cheveux ras qui ne se parlent pas. « C’est vous le coffret cadeau ? », leur demande la patronne. Pour treize euros quatre-vingt-dix, je mange une décevante cassolette de la mer, une quelconque ficelle picarde et une banale dame blanche. Le quart de merlot est à quatre euros cinquante et le pain décongelé.
Le soleil commence à se voiler quand je longe la mer pour rejoindre Le Brazza où je bois le café puis poursuis ma lecture d’Histoire réversible en sautant les textes inspirés à l’auteure par ses rêves et par Flaubert.
Au retour, la campagne gît toujours dans le brouillard.
                                                             *
Un homme à une femme : « La dernière fois qu’on est venu ici, y avait la course du Figaro. J’ai acheté le numéro spécial sur la vie de Marcel Pagnol. »
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Une femme à un homme qui rêve d’avoir un verger : « Ça se voit que t’as pas ramassé des pommes quand t’étais petit. J’admire papa qui faisait ça tout le temps mais je comprends maman qui voulait pas y aller. »
                                                            *
Près du pont Jehan-Ango, se faisant face, Lutte Ouvrière et Témoins de Jéhovah, vieux lutteurs et jeunes témoins.
 

25 janvier 2020


Bénéficiant une nouvelle fois de la générosité d’un de mes lecteurs qui m’a offert son billet étant absent de Rouen en cette fin du mois, j’affronte le froid ce jeudi soir vingt-trois janvier jusqu’à la Chapelle Corneille dans le but d’y ouïr quatre des Sonates pour violon et piano de Ludwig van Beethoven données par Lorenzo Gatto (violon) et Julien Libeer (piano).
Les mêmes en ont déjà joué trois le quatorze et en joueront encore trois le vingt-huit. Ainsi l’Opéra de Rouen en aura fait entendre l’intégralité à l’occasion du deux cent cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur.
Une constatation en prenant place en Bé Dix : il fait dans cette chapelle un froid qui m’oblige à garder écharpe et blouson. Même ainsi ça pèle. Certes, depuis deux jours, Rouen est la ville la plus froide de France mais la température extérieure est à peine négative. Que serait-ce s’il faisait moins dix ?
Cet endroit est décidément déplaisant : déco rococo, mauvaise acoustique sauf si l’on est comme je le suis proche de la scène, dangerosité due à la difficulté d’en sortir, à quoi s’ajoute un chauffage défectueux. Certain(e)s dans mon entourage regrettent d’avoir déposé leur manteau au vestiaire.
Ce froid a peut-être un avantage. Durant toute la durée du concert, pas une toux, pas un éternuement. Rien ne vient troubler l’écoute de la paire de talentueux musiciens, lesquels ont gardé les deux sonates les plus virtuoses pour après l’entracte.
Lorenzo Gatto et Julien Libeer (coiffé un peu comme Ludwig van) obtiennent les applaudissements qu’ils méritent. Ils offrent en bonus une petite valse viennoise dont le nom du compositeur m’est inconnu mais pas sa musique.
« C’était superbe » « Oui, mais qu’est-ce qu’il fait froid », entends-je à plusieurs reprises pendant le long temps que dure la sortie dans le calme de cette église qui n’aurait jamais dû être transformée en salle de spectacle.
                                                                    *
Dans le bonheur d’autrui, je cherche mon bonheur. Telle est la corneillerie descendue du ciel à l’ouverture de la soirée. Tirée du Cid et dite par la voix très comédienne d’un membre de La Factorie, Maison de Poésie de Normandie, sise à Val-de-Reuil.
 

24 janvier 2020


Ce mercredi vingt-deux janvier, maintenant que la circulation est redevenue normale pour le train et le métro parisien, il s’agit de fêter la nouvelle année comme il se doit avec celle qui travaille près de la Bastille.
Dans le Corail parti de Rouen à sept heures cinquante-six, j’ai pour voisine une ancêtre de petite taille qui me prend pour son auxiliaire de vie. Il me faut mettre son manteau dans le porte-bagage, lui rappeler à chaque fois qu’elle y va de quel côté sont les toilettes, l’aider à retrouver sa place, lui redonner son manteau à l’arrivée
-Et ma valise, s’il vous plaît.
La valise, elle est où l’a mise son fils et je ne le sais pas. J’abandonne lâchement celle qui me fait songer à Alois pour reprendre mes automatismes de métro et déboucher au pied du Café du Faubourg, ciel bleu et soleil jaune.
Mon café bu, je regarde se lever le rideau métallique de Book-Off. J’y cherche de quoi me plaire et ne le trouve pas, non plus au marché d’Aligre, non plus chez Emmaüs.
De là, pédestrement, je rejoins le boulevard Richard-Lenoir et comme il n’est pas encore midi je me balade dans le jardin Truillot jusqu’à l’église Saint-Amboise. Ses tours jumelles sont en passe d’être recouvertes de filets de protection contre les chutes de pierres à l’aide d’un long bras télescopique.
L’édifice est chauffé, ce qui lui vaut d’être fréquenté par des clochards sagement assis sur des chaises. Quelques dames de sacristie vaquent à leurs occupations sans s’en soucier.
A midi dix, je pousse la porte de l’Auberge Flora et suis aimablement accueilli par une petite serveuse et le couple propriétaire de ce charmant hôtel restaurant recommandé par Michelin où j’ai déjà déjeuné une fois avec celle que je vois arriver cinq minutes plus tard joliment vêtue.
-Tu es bien élégante, lui dis-je.
Une excellente cuisine, une bouteille de bon vin rouge, la joie de se revoir et de converser font des deux heures que nous passons ensemble un moment fort agréable, pendant lequel elle se plaint d’être à un âge où elle plaît aux hommes de toutes les classes d’âge, de quatorze et soixante ans (c’est la même chose pour sa copine rouennaise devenue parisienne comme elle).
Nous marchons ensemble jusqu’à la Bastille, puis nous séparons, elle devant dessiner des plans pour un appartement où rien n’est droit (le vin l’y aidera) et moi descendant (avec prudence) dans le métro.
Le Huit m’emmène à Opéra. Au second Book-Off, dans les livres à un euro, je fais la découverte d’un ouvrage publié par Christian Bourgois, Histoire réversible de Lydia Davis, qu’en quatrième de couverture The Guardian juge « aussi puissante que Kafka, aussi subtile que Flaubert et aussi représentative de son époque – à sa manière – que Proust de la sienne » et d’un épais roman publié chez Lunatique d’un certain Clinquart, Esthétique du viol, dans lequel, l’ouvrant au hasard, page deux cent dix-sept, je lis ceci : Certaines femmes ont la bouche ainsi faite que leur sexe en devient superflu.
                                                                          *
Autre voisine de train, d’outre couloir, une grande et jolie fille lisant, ou plutôt ayant sur les genoux, le livre de François Ruffin Il est où le bonheur. « Dans ton cul », serais-je tenté de répondre, si je n’étais pas aussi poli.
                                                                          *
Pierre Desporges : « Et ne me parlez pas de l’église Saint-Ambroise. Quand je la croise, j’ai honte pour Dieu. » A l’intérieur, une tablette permet de faire un don à la religion et de repartir avec un reçu fiscal.
                                                                           *
Un train de retour dont il manque la voiture Dix où certains avaient réservation. Le chef de bord indique que la voiture Une la remplace et invite ceux qui l’occupent à libérer leur place, d’où un certain énervement. Peu avant l’arrivée à Rouen, grosse dispute entre un voyageur qui n’est pas dans le bon train et le contrôleur qui le taxe de cinquante euros.
« Voleur ! », crie le premier quand le second s’éloigne. « Outrage ! », lui répond ce dernier qui revient vers lui pour entreprendre une procédure. Je ne sais comment cela se termine.
 

23 janvier 2020


La grève reconductible contre la réforme des retraites ayant échoué, les plus énervés des opposants montrent leur faiblesse en faisant preuve d’agressivité. Ils envahissent le siège national de la Céheffedété, tentent de faire de même au Théâtre des Bouffes du Nord où Emmanuel et Brigitte Macron assistent à une pièce de Peter Brook.
Dans un cas comme dans l’autre, les voici frappant dans leurs mains en chantant On est là. Cette pitoyable rengaine de Gilets Jaunes s’est répandue dans toutes les formes de contestation sociale, ce qui aura été une raison supplémentaire pour moi de ne participer à aucune des manifestations suscitées par cette réforme des retraites que je n’approuve pas.
S’il est un travers de la nature humaine que je déteste, c’est bien la violence et celle-ci est désormais de sortie à chaque occasion. Que ce soit du côté de certains manifestants ou du côté de certains policiers. D’aucuns, chez ces derniers, s’en sont donné à cœur-joie ces derniers temps, entre croche-patte et tabassage d’homme à terre.
Depuis le début des Gilets Jaunes, la haine est le moteur du mécontentement. La semaine dernière, des Gilets de Caen promettaient à Macron le même sort que celui de Louis le Seizième. D’autres à Paris, passant au sein d’une manifestation des syndicats devant La Rotonde criaient : A mort Macron ! A mort La Rotonde ! Quelques nuits plus tard celle-ci brûlait.
                                                             *
Les Gilets Jaunes : on naît là, et on hait là.
                                                             *
Et pourquoi qu’on est là ?
Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur.
(De quoi pouffer).
 

21 janvier 2020


Fin du Journal de Guerre de Maurice Garçon (Julliard et Les Belles Lettres)  En cette année mil neuf cent quarante-cinq, l’avocat continue à recenser les horreurs de l’Epuration et fait un cruel portrait de François Mauriac :
Vingt-trois janvier mil neuf cent quarante-cinq : Vanité d’un grand enterrement. Saint-Pierre-du-Gros-Caillou était ce matin tendu de noir sur toutes les faces. Une nuée de suisses avec des hallebardes dont le fer était enveloppé de crêpe. Des serviteurs la chaîne au cou et le bicorne sur la tête. Des curés, des chanoines, des diacres, de tout. Et de la musique, et des tombereaux de fleurs, et une foule immense.
Tout cela pour demander à Dieu d’accueillir bien Edouard Bourdet, auteur dramatique.
Six février mil neuf cent quarante-cinq : Depuis deux jours que je suis à Clermont, j’apprends d’affreuses choses. La ville est en pleine révolution. Entre Clermont et Thiers, on a assassiné plus de 300 personnes. Le parti communiste mène la Résistance. On tue, on assomme. La justice siège sous contrainte. De loin en loin, des officiers qui ont gagné leurs galons Dieu sait où font des visites dans les prisons où ils tuent ou matraquent. On vit dans la terreur. Pour fusiller un condamné, on est allé chercher un colonel qui voulait sa peau. Il est venu en personne faire le coup de feu.
Je suis allé à la maison d’arrêt, derrière la cathédrale. Une affreuse geôle obscure dont les murs suintent la misère et où pullule la vermine. On y a entassé tant de monde que le préfet, un général et des journalistes arrêtés couchent à même le sol sur une mince couche de paille qu’on change deux fois par mois, lorsqu’elle est pourrie.
Dix-sept mars mil neuf cent quarante-cinq : Au mois de septembre, alors qu’on ramassait inconsidérément toutes sortes de gens pour les enfermer au camp de Drancy sous des prétextes divers, on les chargeait au dépôt dans des autobus. Un jour, vers la barrière de la Villette, l’autobus ralentit et s’arrêta à cause d’un encombrement de voitures. Un monsieur qui passait là demanda en toute candeur si le véhicule allait à Drancy. On lui répondit que oui. Il y monta. Il lui fallut trois mois pour se faire libérer.
Trente et mars mil neuf cent quarante-cinq (à Ligugé) : Reçu à dîner Schuhler, commissaire de la République à Poitiers. Il était avant la libération mon confrère à Paris. (…)
Il paraît assez dégoûté de se heurter à Poitiers à un entêtement dans la routine. Il m’a expliqué qu’il était venu avec de grands projets que la force d’inertie des gens d’ici freine et maîtrise. Il voulait faire de l’urbanisme et les gens de Poitiers tiennent à leurs rues étroites. Il rêvait de bouleverser l’économie, personne ne tient compte de ses décisions.
Il se revanche en usant largement du droit arbitraire qu’il a d’interner les citoyens par mesure administrative. (…)
Il garde Simenon aux Sables-d’Olonne en résidence forcée parce que le romancier à laisser tirer de quelques romans des films par la société Continental qui était allemande. (…)
Schuhler a paru stupéfait qu’après la décision prise, Simenon ose encore écrire. Quel invraisemblable tyranneau !
Premier avril mil neuf cent quarante-cinq : Une question bien grave va se poser, capable de bouleverser profondément le pays ! celle de Pétain.
Quelque jour, les Américains vont le cueillir et nous le remettre. Que ferons-nous ? Ce Vieux qui nous a fait tant de mal va nous en faire encore plus. Que ne meurt-il ? Il a bien l’âge de disparaître sans nous causer encore de souci.
Vingt avril mil neuf cent quarante-cinq : Mauriac est décidément bien curieux à voir vivre. Il est maigre, demi aphone, et porte une longue tête d’oiseau déplumé sur un corps aux épaules étriquées. Il y a comme du curé en lui par la manière dont il joue des paupières avec une fausse modestie. Et ce bon romancier n’est pour le moment occupé que des mauvais articles de journaux qu’il publie tous les deux jours dans Le Figaro. Au vrai, ces articles n’ont pas grand intérêt, sous n’importe quel prétexte, il introduit dans chacun le Bon Dieu. (…) Négligemment, il intercale dans une phrase : «  … Au temps où je vivais caché… » Il y croit. La vie clandestine était un drôle de jeu. Il ne couchait pas chez lui et s’était réfugié chez des amis en banlieue  mais, chaque jeudi, il assistait à la séance de l’Académie et il rendait visite à ses amis. J’imagine qu’il échappait ainsi aux investigations de gens qui ne le cherchaient pas.
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Par la suite, Maurice Garçon, dans un procès en appel devenu célèbre, citant comme témoins Georges Bataille, Jean Cocteau et Jean Paulhan, assurera la défense du jeune Jean-Jacques Pauvert qui, bravant la censure, avait publié Histoire de Juliette, Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade.
Il continuera de le défendre dans l'affaire d'Histoire d'O  en octobre mil neuf cent cinquante-neuf, puis en mil neuf cent soixante-deux sa pugnacité permettra aux éditeurs d’œuvres érotiques (Jean-Jacques Pauvert, Régine Desforges, Eric Losfeld, etc) de pouvoir imprimer des textes jusque-là interdits et susceptibles de condamnation pour outrage.
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Maurice Garçon contribuera aussi, avec son ami Roland Dorgelès, au célèbre canular du tableau Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique peint par la queue de l'âne Boronali (anagramme d'Aliboron). On lui doit également quelques frasques d'anthologie comme jouer à la pétanque place de la Concorde, écrire au Président pour lui assurer que tout allait bien ou faire servir à table des carafes d'eau dans lesquelles tournoyaient des poissons rouges.
 

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