Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

19 novembre 2018


Ce samedi, c’est pas bibi qui va mettre le bololo (comme parlent nos dirigeants). Totalement hostile au mouvement des Gilets Jaunes, je suis ravi de vivre dans une ville où dans l’hyper centre on n’en voit pas la queue d’un et où je peux donc vaquer tranquillement à mes occupations habituelles.
Et heureusement que je n’ai plus de voiture car si je m’étais trouvé bloqué à l’un de leurs barrages, j’aurais refusé de me soumettre à leur exigence fascisante consistant à obliger les conducteurs à enfiler leur gilet jaune pour être autorisé à passer et j’aurais pu être de ceux qui sont malmenés.
Ces types qui bloquent les ronds-points et les péages d’autoroute, ce sont les mêmes qui à chaque mouvement social gueulent contre les grévistes qui font chier et disent qu’ils sont pris en otage. Les mêmes aussi, qui ne voulant pas payer de taxes et d’impôts, râlent quand l’Etat supprime un service public dans leurs patelins.
Qui sont-ils ? Une majorité de plus de cinquante ans, pratiquement que des Blancs, sept hommes pour trois femmes. Où se retrouvent-ils pour bloquer ? A l’entrée des centres commerciaux où d’habitude ils passent le samedi après-midi à remplir le chariot de cochonneries avant de rentrer s’écrouler devant la télé. Car ils sont autant canapéistes qu’automobilistes.
Ce qu’ils appellent leur colère n’est qu’un aveu d’impuissance. Leur salaire est insuffisant mais ils sont infoutus de faire grève afin que le patron les augmente. « C’est un ras-le-bol général », disent-ils quand on les interroge, incapables de s’expliquer davantage. Je les soupçonne de s’emmerder à la campagne ou dans la zone suburbaine où ils vivent.
Tous ces gus en uniforme jaune crient « Macron démission » et braillent La Marseillaise dès qu’ils voient une caméra.
La télé d’information continue, qui en temps de conflit social pourrait s’appeler Télé Anti Grève, est devenue Télé Gilets Jaunes. « On va continuer à soutenir le mouvement », déclare son homme-tronc. « Euh, à suivre le mouvement », le reprend sa binôme.
                                                                    *
« Il y a des fachos mais il y en a partout. Il y a aussi beaucoup de fâchés. », a déclaré le Mélenchon, ce qui a autorisé des politiciens de la gauche de la gauche, dont le Ruffin de Picardie (Insoumis) et le Wulfranc de Normandie (Communiste), à rejoindre ceux de la droite de la droite Le Pen Philippot Dupont-Aignan et de la droite du style Morin Ciotti Wauquiez.
Un facho + un fâché = des fâcheux.
                                                                    *
Bilan de cette première journée : beaucoup moins de participant(e)s que pour les obsèques de Jauni, mais quand même une morte et quatre cent neuf blessé(e)s dont quatorze grièvement (la Police n’y est pour rien mais a les siens).
A noter aussi, la femme musulmane que des Gilets Jaunes ont obligé à enlever son voile et insulté à Saint-Quentin, le couple d’homosexuels que d’autres Gilets Jaunes ont agressé « je le connais, c’est un pédé » et dont la voiture a été cassée à Bourg-en-Bresse, la femme noire que d’autres Gilets Jaunes ont insulté quand elle a voulu forcer un barrage en Charente « retourne dans ton pays », « dégage », « pouffiasse », « salope », « les histoires de Noirs, on veut plus en entendre parler ».
D’autres Gilets Jaunes, je ne sais où, ont déployé sur la benne d’un tracteur un calicot sur lequel on peut lire, destiné à Macron : « Baise ta vieille, ne baise pas les vieux ». Et à Mont-Saint-Aignan un Gilet Jaune ne libèrait la route pour les étudiantes qu’à condition qu’elles lui envoient une photo.
 

18 novembre 2018


Ce vendredi matin, je trouve au Rêve de l’Escalier un livre que je cherchais depuis longtemps et que je paie douze euros avec mon avoir : Le Dictionnaire de la Mort de Robert Sabatier (Albin Michel), mais cet exemplaire présente un manque, page cent quarante-trois. Un précédent propriétaire a découpé une lamelle de papier qui a fait disparaître une ligne de texte. « Censure ou bien dégradation », est-il écrit au crayon en page de garde.
Cette ligne manquante m’obsède avant même que je sois rentré. Il faut que je consulte un autre exemplaire pour connaître ce qu’on a voulu cacher.
J’interroge le catalogue des petites bibliothèques municipales de Rouen. Elles ne possèdent pas ce livre indispensable. Pas davantage ne l’a la bibliothèque de Sotteville. Voyons voir à la bibliothèque François Truffaut du Petit-Quevilly, me dis-je.
J’apprends ainsi que depuis la veille on y désherbe, ce qui n’a lieu qu’une fois tous les deux ans. Je m’y pointe donc l’après-midi avec un jour de retard, suffisamment tôt pour être en avance. Je peux entrer dans la bibliothèque avant que n’ouvre la salle réservée à la vente. La jeune fille blonde de l’accueil me confirme qu’ici non plus pas de Dictionnaire de la Mort. Faisant le tour du rayon Littérature, je n’y vois ni Léautaud, ni Perros, ni Calet, ni Hyvernaud.
A quatorze heures trente débute la vente. Je comprends vite que je me suis déplacé pour rien, constatant que point de livres d’Histoire ni de Sciences Humaines (« On n’a pas désherbé dans ces coins-là », me dit une bibliothécaire) et qu’en Littérature, il n’y a que des romans, hormis le Journal de voyage de Michel de Montaigne, que je sais sans intérêt pour moi, et que deux tomes du Journal de Charles Juliet, et cet auteur m’ennuie.
                                                             *
Le patron de bistrot chauffé par le beaujolais, petit tribun de comptoir : « Y font jamais le plein, et y découvrent qu’y a des gens qui vivent à la campagne. » Il parle de ceux qui nous gouvernent.
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Une cliente devant une bière : « Comme je suis contente, je n’ai pas mon fils pendant deux week-ends. »
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Deux autres, dont l’une vient d’apprendre qu’elle a un cancer. Sa copine : « On va aller marcher, on va aller jusqu’au cimetière à maman. » De quoi lui remonter le moral (comme on dit).
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Elles parlent ensuite de celle qui avait enfin réussi à dire à son fils trentenaire qu’il était temps de quitter la maison familiale. Trois jours après, il est mort dans un accident. « C’est sûr que chez elle, il avait la belle vie. S’il avait un coup de cafard, il pouvait sortir s’acheter des fringues. Ou sa drogue. ».
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Il reste des étiquettes Surgissement sur les murs de la ville de Rouen, de quand les révolutionnaires locaux espéraient un nouveau Mai Soixante-Huit pour le Cinquantenaire. L’une d’elles a été corrigée en Vagissement. Peut-être une allusion à la seule insurrection qui vient, celle des Gilets Jaunes.
                                                           *
Mai mil neuf cent soixante-huit : Daniel Cohn-Bendit.
Novembre deux mille dix-huit : Jacline Mouraud.
 

18 novembre 2018


Sorti d’Au P’tit Boulevard, je rejoins le Centre Pompidou et ne monte qu’au niveau Deux, celui de la Bibliothèque Publique d’Information, dont une porte est ouverte pour accéder sans avoir à attendre longuement sur le trottoir de la rue Beaubourg à l’exposition Riad Sattouf (l’écriture dessinée).
Celle-ci est installée à droite après la cafète, comme me dit celui qui veille à l’entrée. On y est accueilli par Esther, héroïne de Riad Sattouf, dont je n’ai pas encore lu la vie dessinée sous le titre Les Cahiers d’Esther.
Pour profiter à fond de cette expo, il faudrait que j’aie la patience de lire toutes les planches affichées mais je picore dans celles tirées des Cahiers d’Esther, de La Vie secrète des jeunes et de L’Arabe du futur. Celles de Pascal Brutal m’indiffèrent.
Parmi les dessins originaux, l’un qui date des années de formation de Riad Sattouf montre un type à l’aspect inquiétant prénommé Michel. Je regrette de ne pas avoir pris mon appareil photo, même si ce portrait est situé un peu trop haut.
« Prière de ne pas se pencher », est-il écrit sur les vitrines montrant des documents personnels. Peut-être risque-t-on d’être aspiré dans l’univers de Riad Sattouf.. Sur un mur est projeté un film d’intervious d’acteurs ayant joué dans ses films. J’apprends ainsi qu’il a fait son cinéma, mais je n’ai pas envie de m’y intéresser. Dans une autre partie est diffusée une émission de France Culture avec le bédéiste. On le voit aussi dans une vidéo d’extraits d’émissions de télévision dont il fut l’invité, l’une de l’insupportable Demorand (un barbu interroge un autre barbu), l’autre de l’insupportable Busnel (en compagnie des Delerm père et fils, barbe blanche et barbe grise).
En épilogue sont montrées des éditions en de nombreuses langues de L’Arabe du futur et le catalogue, dans lequel ne figure pas le nom de celle qui a été chargée de la lumière. Le livre d’or est sous la forme d’un boîtier électronique. « Une exposition bien éclairée », y écris-je.
A la sortie, le ciel est toujours bleu. Je vais me dorer au soleil sur le quai de Seine, là où autrefois roulaient les voitures. Assis sur le muret, je lis Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse, le livre d’entretien de Mathias Greffrath avec Günther Anders publié chez Allia, tout en regardant passer les bateaux. Une grosse barge emplie de déchets métalliques est nommée La Renaissance de la Matière. Une petite péniche s’appelle Hidalgo, que Madame la Maire pourrait louer lors des prochaines municipales pour lui faire faire des allers et retours sur le fleuve.
Un bus Vingt et Un m’emmène au second Book-Off où, encore une fois, je ne trouve pas grand-chose. Le train de dix-sept heures vingt-trois est à quai bien avant l’heure. Je peux m’y installer sans attendre qu’il soit affiché pour terminer la lecture de Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse dont le titre est la dernière phrase.
 

16 novembre 2018


« Eloignez-vous du borduquet », ordonne la voix de la Senecefe. Le sept heures cinquante-six pour Paris entre à l’heure en gare de Rouen ce mercredi. A peine suis-je assis dans la voiture six qu’une jeune brune autoritaire exige que je change de place, c’est la sienne. J’en ai une à mon nom dans la voiture neuf mais je préfère m’installer ailleurs n’étant pas de ces voyageurs inhabituels qui se croient obligés d’être assis sur leur réservation.
Le Café du Faubourg est fermé pour une raison exceptionnelle, est-il écrit sur la porte. Je me rabats sur le Café Noisette où ne se trouvent qu’une jolie blonde qui tapote sur son ordinateur et le patron qui en même temps fait la cuisine et le service du bar. On y écoute Radio Latina et donc la pub d’Auchan pour son essence à prix coûtant jusqu’au dix-sept novembre (la démagogie n’est pas chose réservée aux politiciens).
Chez Book-Off, j’ai la chance de trouver à un euro Le Reste sans changement d’André Blanchard (Le Dilettante), qui me manquait, son dernier, et Retour à Reims de Didier Eribon, que je cherchais depuis longtemps, mais au marché d’Aligre, statuettes africaines partout, livres nulle part.
Pour déjeuner, je choisis Au P’tit Boulevard, boulevard de Sébastopol. L’endroit bénéficie du soleil et le plat du jour est gigot d’agneau flageolets. N’y mangent que des solitaires d’âge avancé et un groupe en formation à formateur démago (« Je paie le vin pour tout le monde »). Chemise ouverte sur un poitrail à poils blancs, il n’a d’yeux et de discours que pour la seule femme du groupe.
-C’était très bon, dis-je au patron en réglant d’un coup de carte sans contact mes vingt euros trente (quart de côtes-du-rhône inclus).
-On essaie de satisfaire tout le monde, me répond-il, ce n’est pas facile, même les politiciens n’y arrivent pas.
                                                                     *
Des ballons jaunes pour annoncer le beaujolais nouveau, c’est une couleur de saison.
 

Ce lundi en début d’après-midi, la pluie ayant cessé, me voici parti en itinérance mémorielle, comme dirait quelqu’un, au moyen du métro, direction Georges-Braque, duquel je descends à Charles-de-Gaulle, commune du Petit-Quevilly.
Avisant un facteur bicycliste, je lui demande de m’indiquer le cimetière Saint-Sever. Il ne sait pas où, mais au moins suis-je bien au début du boulevard Stanislas-Gérardin.
Je le remonte bien plus longtemps que je croyais devoir le faire, sur au moins un kilomètre, passant devant Aldi Lideule Emmaüs, avant que deux cantonniers occupés à creuser un trou à l’aide d’une petite pelleteuse, me disent que j’y suis presque, après le truc funéraire là-bas.
Effectivement, entre deux magasins de cercueils s’ouvre une allée qui mène à ce cimetière rouennais excentré. La loge de la gardienne étant fermée de midi à deux, je me sers du vague plan affiché pour repérer le carré militaire en forme de demi-cercle où sont enterrés les soldats français de Quatorze Dix-Huit. Il se situe dans le rond central. Un jeune homme aimerait bien m’aider mais il n’est que jardinier, s’excuse-t-il.
Je passe en revue la troupe couchée sous terre, constatant qu’il y a là de nombreux militaires venus bon gré mal gré d’Afrique du Nord et « Morts pour la France » (parmi eux, un Zidane). Ils sont tous réputés musulmans et signalés d’un croissant, tout comme leurs compagnons de malheur sont réputés chrétiens et signalés d’une croix.
Quand je trouve la tombe de mon grand-oncle Alfred, j’ai la surprise de le voir prénommé André. J’en fais plusieurs photos, dont l’une avec mon ombre allongée sur son emplacement, car un beau soleil d’automne s’est mis à briller derrière le stade qui jouxte le cimetière. Sans doute suis-je le premier de la famille à m’arrêter sur sa tombe depuis cent ans et un mois qu’il est son mort.
Mues par une bonne intention, certaines familles de soldats morts ont doté d’une pierre tombale l’emplacement de leurs défunts. Ce fut une mauvaise idée. Leurs noms gravés dans la pierre à l’horizontale ont subi les intempéries et se sont effacés partiellement ou totalement.
Ce cimetière Saint-Sever se compose de trois parties. Dans la première sont enterrés des Rouennais de la rive gauche, dont quelques célébrités très locales : un fouteux ayant donné son nom au stade d’à côté, un journaliste pro Lecanuet ayant donné le sien à une bibliothèque, un auteur de revues aux Folies Bergère ayant célébré des milliers de mariage quand il était conseiller municipal et deux ou trois industriels. Dans la deuxième sont les militaires français et quelques belges. Dans la troisième, qui dépend du Royaume-Uni, sont alignés militairement les soldats britanniques et du Commonwealth, tous porteurs d’un uniforme en béton.
Quatorze heures ayant sonné, je demande à la gardienne s’il existe une liste des soldats français enterrés ici. Il y en a une, dépenaillée, l’originale qui date d’il y a cent ans. « Il faudrait informatiser tout ça », lui dis-je. Sa collègue y pense, me répond-elle, au moins à les scanner. Dans un registre à part, les soldats français morts en mil neuf cent dix-huit sont mélangés avec leurs homologues anglais et avec les civils. Ces morts sont terriblement nombreux. L’aimable employée municipale prend le temps de parcourir la liste des patronymes jusqu’à trouver celui de mon grand-oncle. Là aussi, il est prénommé André.
-Peut-être qu’il s’appelait Alfred et se faisait appeler André, fait-elle comme hypothèse.
De retour à la maison, j’envoie mes photos à ma sœur qui est la généalogiste de la famille. Je lui demande si c’est Alfred ou André. Elle est catégorique : Alfred  Marcel André Perdrial. Il était cocher, m’apprend-elle à cette occasion.
                                                                 *
Entre les parties française et anglaise sont inscrits sur un mur en arc de cercle de plusieurs mètres de haut les noms des morts rouennais de la guerre de Quatorze Dix-Huit. La plupart sont en passe d’être effacés. Si la Mairie ne s’est pas donné la peine de restaurer ce monument pour le centenaire de l’Armistice, on peut penser qu’elle ne le fera jamais.
 

14 novembre 2018


Mireille Havet, dans son Journal (1918-1919), publié aux Editions Claire Paulhan, ne fait pas la part belle aux hommes:
Tout en eux me semble grossier et ridicule, j’ai la haine de leur corps, de leur chair, de leur sexe, de leur désir. Ils sont pour moi d’infâmes faiseurs d’enfants, blesseurs de rêves, ennemis et bourreaux de nos tendresses et de nos féminités. J’ai la haine de l’homme ! (vendredi vingt-quatre janvier mil neuf cent dix-neuf)
Ce sont les femmes qui l’émeuvent :
Je pense qu’elle aime mon visage d’enfant, mes joues encore bien rondes qu’elle a bien embrassées, et le pli de ma lèvre qui attend le baiser auquel elle pensait en m’embrassant, toute la jeunesse même, propre, saine et brûlante que j’apporte à ses trente-quatre ans… (lundi dix-sept février mil neuf cent dix-neuf)
Mon Dieu, on est une enfant, on vous élève avec soin et tendresse, on vous évite toutes les maladies avec angoisse, on vous protège contre le froid et la faim, et puis, une fois libre, une fois grand, on vous laisse en face de la vie afin que l’on jouisse de ses paysages, de sa beauté, et alors, traître, soudain, l’amour vient et met à bas vingt années d’apprentissage, défigurant votre âme et votre jeunesse mieux qu’aucune fièvre ne l’aurait fait. (…/…)
Dans le noir du salon aux lampes soigneusement éteintes, sur le divan large, mes cheveux impitoyablement cardés par les coussins d’or, nous nous sommes aimées une heure. Jean caressait les jambes de sa femme, croyant peut-être que c’était les miennes. J’étais énervée, contractée par cette présence de l’homme, du maître, et j’embrassais presque durement la bouche si douce de mon amie ! (dimanche vingt-trois février mil neuf cent dix-neuf)
J’aimais Magdeleine Clauzel ! et c’est pour me divertir de son obsédant petit visage blond et de son sourire sensuel de petite fille malheureuse que je me suis jetée dans le monde  et dans Madeleine de Limur qui n’est pas mon genre de femme, et qui ne m’a plu au premier abord ! C’est complètement fou ! Je suis à la fois lucide et endormie… (mercredi vingt et un mai mil neuf cent dix-neuf)
Marcelle Garros, je m’imagine l’Annie de « Claudine s’en va » absolument semblable. Marcelle Garros sérieuse, silencieuse, qui regarde et ne se lie pas. Puis brusquement fait la paix, vous ouvre ses mains douces et glisse son épaule ronde, et penche sa tête de petite fille douce et frivole. (dimanche sept septembre mil neuf cent dix-neuf, Marcelle Garros est la femme de Roland)
                                                            *
Ce qu’elle dit de Blaise Cendrars :
Les poèmes de Cendrars sont beaux, énormes de vie, de souffrance, d’ironie douloureuse. C’est un poète ! Avec son bras coupé, sa manche flasque, sa tête rasée et son élocution difficile, il a l’air d’un pauvre d’église, celui qui ouvre les portières. (lundi dix-sept février mil neuf cent dix-neuf)
                                                            *
Il me reste à trouver d’occasion les trois tomes suivants du Journal de Mireille Havet qui mourra abandonnée de tou(te)s, malade et droguée, à l’âge de trente-trois ans.
 

13 novembre 2018


Parmi mes lectures récentes le Journal (1918-1919) de Mireille Havet qu’a publié en deux mille trois Claire Paulhan. Quand l’Armistice met fin à la Première Guerre Mondiale elle vient d’avoir vingt ans et est peu désireuse de participer à la liesse générale :
Rue Royale, devant Maxim’s, un Américain embrassait de force une femme qui se débattait. Il aurait pu, n’est-ce pas, tout aussi bien être boche. Dans ce cas-là, on l’aurait passé à tabac vivement. Mais à Paris l’Amérique a tous les droits, même celui du viol. Les passant ricanaient et ne s’en mêlaient pas. (…)
Je me sens désaxée, dépaysée, et triste jusqu’à la mort ! car on enterre demain mon pauvre Apollinaire. (mardi douze novembre mil neuf cent dix-huit) 
Mary, qui a un côté assez peuple en elle, n’a pu être choquée comme moi par l’allure vulgaire de la foule. Elle s’y est amusée au contraire, ne voyant pas un signe de canaillerie et d’imbécillité dans les manifestations criardes des Parisiens.
Dieu que cette vue cependant a fait taire en moi mes velléités socialistes, et que l’hôtel Ritz avec son rang de perles m’a paru un précieux asile. (jeudi quatorze novembre mil neuf cent dix-huit)
S’amuser, hélas, en quoi cela consiste-t-il, boire du champagne, crier fort, rire en montrant ses dents afin que quelqu’un se trouble et vous désire. J’en suis revenue avant d’avoir été. Il me semble crouler sous une brassée de feuilles mortes et m’en aller en deux, comme ça, dans une grisaille éternelle. (vendredi vingt-neuf novembre mil neuf cent dix-huit)
J’ai bien essayé de m’amuser avec ceux-là qui détiennent les secrets de la fête, mais je n’ai trouvé qu’une série de femmes vulgaires et bêtes dansant au bras d’une série de rastaquouères civils ou militaires, ils se valent bien. Un phonographe nasillait des tangos plus périmés que la paix elle-même… (…)
Quoi ? Il n’y a jamais rien : quelques noms, quelques manies, et des individus qui n’en sont pas et me rappellent assez ces pièces de charcuterie montée, où le veau, le porc, l’ail et le pâté de foie alternent leurs arômes, sans jamais faire une bête. (dimanche quinze décembre mil neuf cent dix-huit)
 

12 novembre 2018


Grand-père Jules ne parlait jamais de son frère mort à la fin de la guerre de Quatorze Dix-Huit. Une recherche sur le site MémorialWebGen, qui recense les morts de cet absurde conflit mondial, m’apprend son prénom et l’essentiel de sa courte vie.
Alfred Marcel André Perdrial, conducteur au 15e Escadron du Train des Equipages Militaires (Matricule au recrutement : 449 - Le Havre), était né le 30/08/1895 à Allouville-Bellefosse et est mort le 11/10/1918  (23 ans) à l’Hôpital à Rouen des suites de maladie contractée en service (Mention Mort pour la France). Il est enterré dans le carré militaire du cimetière Saint-Sever. Il était le fils de Jules Joseph Perdrial, cantonnier, et de Louise Lefebvre, tisserande, mes arrière-grands-parents.
Le cimetière Saint-Sever, bien que rouennais, se trouve au Petit-Quevilly. Le site de cette commune de banlieue le présente ainsi :
« Durant la Première guerre mondiale, le cimetière Saint-Sever est retenu par l’armée britannique pour y enterrer ses soldats décédés dans les hôpitaux militaires installés à Grand-Quevilly, Saint-Etienne-du-Rouvray et Sotteville-lès-Rouen. 11.436 tombes de soldats originaires du Royaume Uni, d’Australie, des Indes Orientales, de Nouvelle Zélande, d’Inde, d’Afrique du Sud, d’Egypte, du Canada… ainsi que celles de travailleurs chinois sont soigneusement alignées dans un cimetière-jardin aménagé par l’architecte paysagiste Réginald Blomfield. »
« Outre les tombes de militaires du Commonwealth, le cimetière Saint-Sever abrite plusieurs centaines de tombes de soldats français morts durant la Première guerre mondiale ainsi que le monument aux morts de la ville de Rouen qui regroupe les noms de 6000 soldats rouennais décédés durant la guerre 14/18. »
Je ne pense pas que mon grand-père Jules ait éprouvé l’envie ou le besoin de se rendre sur la tombe de son frère Alfred. Je l’aurais su. Mes parents, mes frères, ma sœur et moi vivions dans la même maison que lui et sa femme (ma grand-mère Eugénie). Rien de ce que faisaient les un(e)s ne pouvait être ignoré des autres.
                                                                  *
Quelle ville cosmopolite était Rouen à cette époque ! Ce onze novembre deux mille dix-huit, lors de la cérémonie parisienne du centenaire, est lue, dans sa langue par une jeune fille, une lettre d’un des travailleurs chinois présents à Rouen, dans laquelle il racontait la joie internationale le jour de l’Armistice.
                                                                  *
Mourir de ce qu’on appelait la grippe espagnole, un mois jour pour jour avant l’Armistice, tel fut le lot de grand-oncle Alfred. Le même sort attendait Guillaume Apollinaire, deux jours avant l’Armistice.
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Ecoutant Etre et savoir sur France Culture, j’entends une enseignante dire qu’il y a eu huit millions d’appelés français pendant la Première Guerre Mondiale mais seulement quatre millions ont été sur le front. Où étaient les autres ? demande-t-elle, sous-entendant que les pauvres étaient envoyés à la mort et les enfants de nantis à l’abri.
Fils d’un cantonnier et d’une tisserande, mon grand-père Jules et mon grand-oncle Alfred étaient bons pour les tranchées.
 

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