Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

30 novembre 2018


Le pire de la pluie est passé quand je gagne la gare de Rouen où le sept heures cinquante-six pour la capitale est à peine en retard. J’y lis avec grand intérêt Retour à Reims de Didier Eribon. De l’autre côté du couloir, un duo de collègues quinquagénaires parle travail puis vie quotidienne. C’est surtout lui qui s’exprime. Elle acquiesce plus ou moins.
-Je crois qu’on en a déjà parlé, lui dit-il, mais moi ces fêtes de fin d’année, ça me gave un peu. Ce n’est pas que je sois systématiquement contre, mais bon.
Il pleut fort quand je franchis les quelques mètres qui séparent la sortie du métro Ledru-Rollin de l’entrée du Café du Faubourg. C’est un grand désordre au carrefour pour cause de travaux dans la rue du Faubourg Saint-Antoine. La moitié de la chaussée a disparu derrière un grand plastique blanc.
-C’est pour le désamiantage, explique la serveuse survoltée. Ensuite ce sera en sens unique pour les voitures dans le sens Nation Bastille, il y aura un couloir de bus dans l’autre sens et un double sens pour les vélos.
On se récrie au comptoir en prévoyant le bazar.
Ma récolte est maigre chez Book-Off et pas meilleure chez Emmaüs. De retour au carrefour, j’y prends le bus Quatre-Vingt-Six qui mène au Quartier Latin. Entre déviations et embouteillages, il met un certain temps. Après m’être fait dracher dans la rue de la Harpe, j’entre à midi cinq au restaurant La Cochonnaille dont une partie du personnel a dépassé l’âge de la retraite.
Je prends place à la petite table près de la vitre et commande un quart de vin de Touraine (toujours servi avec une coupelle de rillettes). Comme entrée c’est saucisson chaud pommes à l’huile, comme plat le cassoulet fait maison et comme dessert une mousse au chocolat. Cela me satisfait. Comme le sont les habitués qui bientôt occupent tout le rez-de-chaussée. Pour les derniers arrivés, c’est au sous-sol. Mes voisines sexagénaires boivent de l’eau et ont la conversation triste.
-Il veut absolument se loger dans Paris, dit l’une.
-Ah bah, il va trouver, répond l’autre.
-Oui, mais sans bosser…
Je paie vingt euros quatre-vingt-dix (avec le vin). C’est une adresse à refiler à Darmanin, ce Ministre macronien qui ne trouve pas à manger dans un restaurant parisien à moins de deux cents euros pour deux (sans le vin).
 

29 novembre 2018


Dans Livre(s) de l’inquiétude de Fernando Pessoa (Christian Bourgois) après le livre de Vicente Guedes c’est celui du baron de Teive dont je n’ai tiré que ceci :
Chaque fois que, dans n’importe quel domaine, j’ai eu un rival, ou la possibilité d’avoir un rival, j’ai évidemment abdiqué sans hésiter.
Depuis que l’intelligence existe, toute vie est impossible.
Enfin le livre de Bernardo Soares où l’on trouve quelques considérations fort intéressantes sur la grammaire dont l’une pré-contemporaine concernant le genre :
J’ai la nausée physique de l’humanité ordinaire, qui est, d’ailleurs, la seule qui existe.
Amiel a dit qu’un paysage est un état d’âme, mais sa phrase est la trouvaille ratée d’un rêveur de pacotille.
Supposons que je voie devant nous une jeune fille aux façons masculines. Un être humain ordinaire dira d’elle, « Cette jeune fille a l’air d’un garçon ». Un autre être humain ordinaire, plus conscient déjà que parler c’est dire, dira d’elle, « Cette jeune fille est un garçon ». Un autre encore, également conscient des devoirs qui s’attachent à l’expression, mais davantage mû par un penchant pour la concision, qui est la sève de la pensée, dira d’elle, « Ce garçon ». Moi je dirai : « Cette garçon », violant ainsi la plus élémentaire des règles grammaticales, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, et de la quotidienneté. Je n’aurai pas parlé, j’aurai dit. Je m’écourte.
Obéisse à la grammaire celui qui ne sait pas penser ce qu’il ressent. Se serve d’elle celui qui sait maîtriser son expression.
Ecrire c’est oublier. La littérature est la façon la plus agréable d’ignorer la vie.
Qui a traversé toutes les mers n’a traversé que sa propre monotonie.
De son poulailler d’où il sortira pour combattre à mort, le coq chante des hymnes à la liberté, parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Ce qu’il y a de plus avilissant dans les rêves c’est que tout le monde en fait.
Comme celui qui travaille à force de s’ennuyer, j’écris, parfois, à force de n’avoir rien à dire.
Rien ne me pèse et ne me déplaît autant que les mots de la morale sociale. Rien que le mot de « devoir » m’est désagréable comme la présence d’un intrus. Mais les termes « devoir civique », « solidarité », « humanitarisme », et autres de la même veine, me répugnent comme des ordures qu’on me jetterait dessus depuis une fenêtre.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire qu’oser vivre, même si vivre n’est guère autre chose que d’acheter des bananes au soleil, tant que le soleil dure et qu’il y a des bananes à vendre.
Sans syntaxe il n’y a pas d’émotion durable. L’immortalité est une fonction des grammairiens.
                                                                   *
Cité par la préfacière Teresa Rita Lopes un propos d’Axël dans la pièce homonyme de Villiers de l’Isle-Adam: La vie ? Les serviteurs feront cela pour nous !
                                                                   *
Mieux vaut écrire qu’oser vivre, même si vivre n’est guère autre chose que d’acheter des bananes au soleil, tant que le soleil dure et qu’il y a des bananes à vendre. était traduit Mieux vaut écrire qu’oser vivre, bien que vivre ne soit rien d’autre qu’acheter des bananes au soleil, tant que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre. dans Le Livre de l’intranquillité. Cette formulation (que je préfère à la nouvelle) m’inspira un texte intitulé Des bananes, des figues (et plus si affinité) paru dans une revue québécoise puis dans une revue belge et qu’on peut trouver sur Internet.
 

28 novembre 2018


Lecture est faite de Livre(s) de l’inquiétude, le nouveau texte du magnum opus de Fernando Pessoa, connu précédemment sous le titre de Livre de l’intranquillité. Il est publié chez Christian Bourgois et dû à Teresa Rita Lopes, spécialiste de l’écrivain, qui l’a composé à partir des écrits d’hétéronymes parfaitement différenciés : Vicente Guedes, le baron de Teive et Bernardo Soares, trois monologues auxquels s’ajoute en arrière-plan celui de Pessoa lui-même.
C’est du livre de Vicente Guedes que j’ai tiré le plus, une suite de considérations désespérées qui me sont autant de remèdes à la mélancolie :
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut renoncer à faire demain.
Ne pense jamais à ce que tu vas faire. Ne le fais pas.
Toute personne n’est que le rêve d’elle-même. Moi même pas.
Ne jamais lire un livre jusqu’à la fin, ni le lire en continu et sans rien sauter.
Acheter des livres pour ne pas les lire ; aller à des concerts ni pour écouter la musique ni pour voir qui y assiste ; faire de longues promenades parce qu’on en a assez de marcher, et aller passer quelques jours à la campagne parce qu’on en a horreur.
Il ne vaut pas la peine de pressentir ni de connaître. Le futur tout entier est un brouillard qui nous encercle et demain a le goût d’aujourd’hui quand on l’entrevoit.
Je ne sais pas si le monde est triste ou méchant et cela m’importe peu, parce que ce dont les autres souffrent m’ennuie et m’indiffère.
J’assiste à moi-même. Je suis en présence de moi-même. Mes sentiments passent devant je ne sais quel regard mien comme des choses extérieures. Je m’ennuie de moi-même en tout.
Entre la vie et moi il y a une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie, je ne peux la toucher.
La vie est préjudiciable à l’expression de la vie.
Dans chaque goutte de pluie ma vie ratée pleure avec la nature.
Jour de pluie. L’air est d’un jaune subreptice, comme un jaune pâle vu à travers un blanc sale.
Les anciens avaient du mal à se voir. Aujourd’hui nous nous voyons dans toutes les positions. De là notre épouvante et notre dégoût pour nous-mêmes.
Le créateur du miroir a empoisonné l’âme humaine.
Seule la stérilité est noble et digne. Seul le meurtre de ce qui n’a jamais été est grand et pervers et absurde.
Absurdons la vie, d’est en ouest.
Pourquoi l’art est-il beau ? Parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle inutile ? Parce qu’elle est tout entière faite d’intentions et de perspectives.
Déclaration de différence. Les choses de l’Etat et de la cité n’ont pas de prise sur nous. Nous nous moquons que ministres et gouvernants gèrent de travers les affaires de la nation. Tout cela c’est au dehors, comme la boue les jours de pluie.
Des amis, aucun. Seulement quelques connaissances qui pensent sympathiser avec moi, et seraient peut-être un peu tristes si un train me passait sur le corps et que l’enterrement avait lieu un jour de pluie.
Le prix naturel de mon éloignement de la vie a été l’incapacité que j’ai suscitée chez les autres de se sentir à l’unisson avec moi. Autour de moi il y a une auréole de froideur, un halo de glace qui repousse les autres.
Chacun de nous est deux, et quand deux personnes se rencontrent, se rapprochent, se lient, il est rare que les quatre puissent être d’accord.
Le pire tour que me joue ma décadence est mon amour de la santé et la clarté. J’ai toujours trouvé qu’un beau corps et le rythme harmonieux d’une démarche juvénile étaient plus utiles dans le monde que tous les rêves qu’il y a en moi.
Nous ne sommes peut-être pas très différents de ceux qui, dans la vie, ne pensent qu’à s’amuser.
Je n’ai aucune idée de moi-même ; même pas celle qui consiste à n’avoir aucune idée de moi-même.
Tous les problèmes sont insolubles. L’essence de l’existence d’un problème est l’absence de solution.
La vie pratique m’a toujours paru le moins commode des suicides.
Tout ce que l’homme expose ou exprime est une note en marge d’un texte totalement effacé.
Perdre son temps suppose une esthétique.
J’envie tout le monde de ne pas être moi.
Bénis soient ceux qui n’ont confiance ni en la vie ni en personne.
Je n’ai jamais envisagé le suicide comme une solution, parce que je hais la vie par amour de la vie.
Je cultive la haine de l’action comme une fleur de serre. Je me vante intérieurement de ma dissidence de la vie.
Créer au moins un pessimisme nouveau, un refus nouveau, pour que nous ayons l’illusion que de nous quelque chose, même de néfaste, pourrait rester !
La douceur de n’avoir ni famille ni compagnie, ce tendre plaisir pareil à celui de l’exil, où nous sentons notre orgueil de proscrits effacer pour nous dans une imprécise volupté la vague inquiétude ressentie quand on est loin –tout cela j’en jouis à ma façon, dans l’indifférence.
L’emblème qui me convient le mieux aujourd’hui pour définir mon esprit est celui de créateur d’indifférences.
Je trouve de moins en moins de goût à tout, même à trouver de goût à rien.
L’enthousiasme est une grossièreté.
Quant à moi je n’ai jamais eu de convictions. J’ai toujours eu des impressions.
Etre commandant en retraite me paraît une chose idéale.
Nous avons tous un côté méprisable. Chacun de nous porte un crime accompli ou le crime que l’âme ne lui laisse pas commettre.
 

27 novembre 2018


Comme chaque année, le parvis de la Cathédrale de Rouen se transforme en zaf (zone à fuir), également connue sous le nom de Marché de Noël. Celui-ci ouvrant ce mercredi, les commerçants s’affairent à décorer leur cabanon puis à l’emplir d’objets souvent inutiles majoritairement fabriqués en Chine.
Ces commerçants qui semblent ne travailler qu'un mois par an, mais vont de foire en foire le reste de l’année, doivent être de ceux qui se plaignent d’être étranglés par les taxes. Je regarde leurs voitures : une Audi, une Mercedes et même une Alfa Romeo. Sur le tableau de bord de chacune : un gilet jaune, signe de connivence avec celles et ceux qui constituent une bonne partie de leur clientèle et/ou d’allégeance aux gestionnaires de ronds-points dont dépendent leur libre circulation et celle de la marchandise.
                                                             *
Une sexagénaire à smartphone : « J’ai essayé de prendre un celle-ci ».
                                                             *
Une étudiante demandant conseil à ses semblables à propos d’une assurance : « Je voudrais résigner le contrat ».
                                                             *
Ne jetez pas votre dévolu, il peut encore servir. Pour la même raison ne pas jeter un œil.
 

26 novembre 2018


Rouen, le dimanche après-midi ne se distingue pas d’Yvetot ou de Louviers. Ce ne sont que rues quasiment désertes dans lesquelles se morfondent des familles ou des touristes en errance d’après déjeuner.
C’est encore plus déprimant en novembre. Et si en plus il pleut. Je n’ai même pas l’énergie nécessaire pour aller prendre un café dans l’un des rares cafés ouverts.
S’il n’avait pas plu, j’aurais encore une fois opté pour le Café de Rouen où l’on doit supporter une radio à publicités et à chansons des années quatre-vingt et la télé sur une chaîne d’info continue, et où le café est à un prix presque parisien.
Je reste donc à la maison et écoute sur France Inter la psychanalyste Caroline Eliacheff raconter son histoire d’amour et son mariage avec Robert Hossein. Il avait trente-trois ans et elle quatorze. Cela n’a aucunement nui à la poursuite de ses études, bac et enfant à seize ans puis médecine. Autres temps, autres mœurs, c’était au début des années soixante.
Suit, à l’occasion de la parution d’un disque posthume de Bashung, une émission de deux heures avec pour invités ses différents paroliers et quelques autres artistes ayant travaillé avec lui. Jean-Claude Gallotta évoque l’enregistrement par Bashung de L’homme à tête de chou qu’écrivit Gainsbourg en mil neuf cent soixante-seize. Un homme jaloux qui tue celle qu’il aime à coups d’extincteur, on ne pourrait plus écrire ça aujourd’hui, ça ne passerait pas, dit-il.
J’ai quand même eu de la chance de vivre la fin de mon enfance, mon adolescence et le début de ma vie d'adulte pendant la parenthèse enchantée, me dis-je.
                                                             *
Fin de matinée, près de la Cathédrale dont le parvis est déjà encombré par les cabanes blanches du futur Marché de Noël, un jeune couple et son descendant de trois ans qui ne veut plus avancer.
Elle : « Elliott, allez viens on va aller manger. »
Aucune réaction.
Lui : « Elliott,  on va manger un hamburger. »
Le moutard se met en marche :
« Hamburger ! Hamburger ! »
                                                              *
Plus moyen de s’inscrire pour un nettoyage de karma, la boutique mystico pantoufle de la rue du Père-Adam a fermé peu de temps après son ouverture.
 

23 novembre 2018


La nuit est encore noire quand je remonte la rue de la Croix-de-Fer. Deux des voitures garées-là ont une vitre latérale brisée. Ce mercredi sera un mauvais jour pour leurs propriétaires. En gare de Rouen, le sept heures cinquante-six est annoncé avec dix minutes de retard suite à des difficultés de mise en place au Havre.
Quand il arrive, je m’assois à ma place réservée. Un homme veut faire de même, qui demande poliment à celui qui l’occupe déjà s’il peut en changer. Ce dernier se lève brutalement et crie que puisque c’est comme ça il restera debout dans le couloir. Le boulevard Industriel que longe la voie ferrée à la sortie de la ville est encombré de camions à l’arrêt, bloqués là pour les Gilets Jaunes qui occupent le rond-point des Vaches, lesquelles vaches ils ont saccagées dès la première nuit de leur insurrection. Deux ont été complètement incendiées, deux endommagées et mises à l’abri par les services de la ville de Saint-Etienne-du-Rouvray et la dernière portée disparue. En revanche, après Mantes-la-Jolie, sur l’autoroute, la circulation est fluide (comme dit Vison Buté) et au brouillard succède le soleil.
A l’arrivée à Saint-Lazare, j’ai le temps d’aller à pied avec mon sac de livres à vendre jusqu’au Book-Off de Quatre Septembre et d’être à sa porte peu avant l’ouverture. L’employée qui examine mes ouvrages doit avoir pris des amphétamines pour être aussi vibrionnante. Elle en refuse deux et me donne six euros quarante pour le reste. Je n’en dépense que deux dans la boutique dont l’un pour L’autre Verlaine de Guy Goffette (Gallimard).
Le métro Huit me permet de rejoindre la rue Ledru-Rollin. Chez Emmaüs, où je mets mes deux invendus dans le panier aux livres, une femme à cheveux blancs pose un jeu de société sur le comptoir et déclare au caissier qu’elle le paiera quatre euros cinquante.
-Ce n’est pas à vous de faire le prix, lui dit-t-il.
Elle repousse violemment la boîte.
-Puisque c’est comme ça, j’achète rien, crie-t-elle en partant.
Au marché d’Aligre les vendeurs de livres sont de retour mais leur stock n’est pas nouveau. Voulant quitter le deuxième, je demande pardon à un quinquagénaire barbu et ventru qui m’empêche d’avancer.
-Eh bah vas-y passe, me crie-t-il.
Je lui fais remarquer que je n’ai pas la place, à moins de bousculer la dame qui est derrière lui dans l’allée.
-C’est ma sœur, crie-t-il.
-C’est votre sœur donc j’ai le droit de la bousculer, c’est ça ?
Furieux et maugréant, il consent à se pousser un peu.
A midi, je déjeune au Péhemmu chinois où malgré l’affluence personne n’est irrité. Des collègues de premier étage d’une boutique du coin parlent de celles qui travaillent au rez-de-chaussée et qu’elles jalousent. Un sexagénaire mange face à sa femme qui doit rester à jeun pour son rendez-vous à l’Hôpital. Sans même les avoir goûtés, et tout en reniflant, il verse la salière sur ses frites puis éjacule un flot de moutarde dans l’assiette. Sa moitié, sans dire mot, passe le temps à gratter des jeux à perdre.
A treize heures, je suis sous Beaumarchais dans un rai de soleil à attendre celle avec qui j’ai rendez-vous. Nous allons prendre une boisson chaude place de la Bastille à la terrasse du Café des Phares, laquelle a l’avantage d’être ensoleillée.
Elle est un peu énervée par sa matinée de travail et peut-être le suis-je aussi, d’où une discussion un peu tendue au début mais au bout d’un moment, heureusement, cela s’apaise et nous passons un bon moment chauffés par le rond jaune.
Quand elle doit retourner au labeur, je vais explorer les rayons du Book-Off du faubourg Saint-Antoine sans y trouver merveille hormis le Ferdydurke de Witold Gombrowicz dans l’édition grand format de chez Christian Bourgois, un livre que je cherchais depuis longtemps car un bicycliste de ma connaissance, un esthète allergique aux livres de poche, est désireux de le lire.
                                                   *
Lucile du Rez-de-Chaussée, noblesse de magasin.
 

22 novembre 2018


Je publie ici un journal de bord que j’ai tenu au Mexique pendant le tournage du film de Louis Malle, Viva Maria, du 16 janvier au 15 juin 1965. Le titre est dépourvu d’arrière-pensée symbolique. Pendant les scènes de combat, des figurants devaient faire les morts. Quand il fallait refaire les prises –ce qui fut souvent le cas pour Viva Maria –, ils devaient être allongés au même endroit. Retentissait alors (en espagnol) l’ordre suivant : « Los muertos en sus lugares ! » (Les morts, à vos places !) écrit Gregor von Rezzori en ouverture de son ouvrage, publié dans la catégorie « « Roman » au Serpent à Plumes, Les Morts à leur place (Journal d’un tournage).
Suit la liste des protagonistes dont j’extrais quelques pépites concernant les principaux :
Louis Malle : Un jeune homme aux allures juvéniles, la petite trentaine, de taille juste moyenne, des jambes arquées, surtout côté droit, des cheveux bruns ayant tendance à boucler et un joli visage marqué de temps à autre par un sourire en coin d’écolier –a smirk, comme on dit en anglais. Il le maîtrise à la perfection.
Brigitte Bardot (je l’idolâtre, me déclare partial à tout point de vue) et Jeanne Moreau (j’ai appris à l’aimer et à la respecter) : Dans un isolement tout aérien, bien que manifestant des signes de solidarité collégiale envers la piétaille de la production, ces dames planaient à haute altitude au-dessus de nous.
Volker Schlöndorff : Lui aussi de taille tout juste moyenne et très jeune (vingt-cinq ans), il affiche une masculinité en miniature.
Juan Luis Buñuel : Le fils barbu, plus grand que nature, d’un illustre père.
Joyce Buñuel Sans autre fonction spécifique sur Viva Maria que celle, typiquement féminine, de la gracieuse présence.
Paulette Dubost : A ranger dans la catégorie des caractères délurés, tendance ringarde.  (…) Qui a déjeuné avec Adolf Hitler. Dans Viva Maria, elle est l’épouse du magicien Diogène, que je devais interpréter.
Je ne m’attendais pas à grand-chose en achetant ce livre chez Book-Off, c’est son prix d’un euro qui m’a décidé, et j’ai été très agréablement surpris. Cinq extraits :
On me présente au grand réalisateur espagnol Luis Buñuel : une tête de paysan espagnol, dont la calvitie est signe de spiritualité, et tannée comme celle de Picasso. Cependant, il est un peu difficile de s’entretenir avec lui. Il est dur d’oreille, mais ne veut pas le reconnaître, ou alors il cherche à le cacher, et répond donc au petit bonheur la chance. Certes, cela donne à la conversation une note surréaliste tout à fait appropriée, mais la compréhension est laissée au hasard des coïncidences métaphysiques.
Au milieu du tumulte des machines, des techniciens, des comparses, des véhicules, des chevaux, des vaches, des truies et des volailles joue la petite Isabelle Decaë. Modèle de bonne éducation, elle vit l’existence merveilleuse de son enfance comme un devoir donné par la maîtresse, duquel elle lèverait parfois même les yeux par hasard, comme pour s’assurer qu’on remarque son application.
Le seul acte de violence qui s’est produit durant notre présence ici a été commis par un membre de notre équipe mexicaine. Ayant surpris sa femme, qui travaillait comme figurante, en train de badiner tendrement avec le policier du village, il avait manifesté sa mauvaise humeur, sur quoi le policier l’avait arrêté et mis en cabane. Ses camarades ont organisé une réunion pour trouver la caution nécessaire à sa libération, caution que le policier a encaissée avec satisfaction.
Poldo a brillamment réfuté toutes les rumeurs prétendant qu’il n’était pas aussi fort  qu’il en avait l’air. Pendant le tournage du bal, il devait faire virevolter Paulette dans les airs en dansant la valse. A peine l’a-t-il enlacée qu’il lui a brisé une côte. Sa conscience ne s’en trouve pas exagérément accablée.
Il s’appelait Pio Olmos Rodriguez, il avait vingt et un ans, était orphelin et nourrissait trois jeunes frères.
Il a péri au cours de l’une de nos séances de combat. (…)
Personne ne sait comment cela s’est produit. Il est improbable qu’on lui ait demandé de s’allonger là pour figurer un mort –Los muertos en sus lugares. Il est probablement tombé d’une charrette, passant sous les roues de la suivante.
L’écriture de ce Journal de tournage permit à Gregor von Rezzori de se fâcher avec Louis Malle et une bonne partie de l’équipe de Viva Maria dès avant la fin du tournage car des extraits étaient publiés en temps réel dans plusieurs journaux européens.
 

20 novembre 2018


C’est sans surprise qu’à la lecture de Lundi Matin j’apprends que les révolutionnaires plus ou moins invisibles ont pour les Gilets Jaunes les yeux de Chimène. N’ont-ils pas par le passé eu les mêmes pour Marcel Campion, le Roi des Forains, quand ses troupes brûlaient des pneus et bloquaient les ponts de Rouen (c’était avant ses déclarations homophobes contre Bruno Julliard, ancien premier adjoint à la Mairie de Paris « Comme il était un peu de la jaquette, il a rencontré Delanoë, ils ont fait leur folie ensemble et paf, il est premier adjoint. »).
Leur prose me rappelle celles des journaux maoïstes des années soixante-dix, J’accuse et La Cause du Peuple. On y tord pareillement la réalité pour la faire coller à une théorie révolutionnaire préétablie.
Parmi les articles de ce numéro cent soixante-six de Lundi Matin, l’un est signé d’un père de lecteurs devenu Gilet Jaune. « Ce que nous bloquons, c’est notre vie quotidienne. Les départementales, les nationales, les zones commerciales. Nous bloquons le train-train de notre propre vie. », écrit-il. Cela confirme mon sentiment que ces personnes s’emmerdent là où elles vivent et avec qui elles vivent. Par ailleurs, cet homme se vante de ne jamais regarder Arte et de ne pas aller au Musée.
Les révolutionnaires plus ou moins invisibles de Lundi Matin appellent à envahir Paris samedi prochain, tout comme, sur son blog Patriosphère Info, l’un des meneurs du mouvement Gilets Jaunes, le responsable départemental du Tarn-et-Garonne du Parti de Nicolas Dupont-Aignan, Franck Buhler, exclu du Rassemblement National pour sa proximité avec Renaud Camus. Ce rassemblement de samedi pourrait être une sorte de nouveau six février mil neuf cent trente-quatre, mais pas réservé à l’extrême droite.
Lundi après-midi, c’est au Bovary que je lis après avoir bu un café. Un jeune couple à poussette y entre et demande à changer le marmot. Cela se passe sur la table devant la mienne et c’est le père qui s’en charge. Il fait ça avec un air tellement content de lui que j’ai l’impression qu’il attendait des applaudissements à l’issue.
Quand une femme change un bébé, elle change un bébé. Quand c’est un homme, cela relève de la performance. C’est pareil avec le repas. Quand une femme fait à manger, elle fait à manger. Quand c’est un homme, cela ressemble souvent à une cérémonie religieuse, qu’il faut ensuite longuement commenter à table. Je parle d’expérience.
                                                                   *
« Autre propos de ces joyeux drilles qui m'insupporte : « Je n'ai jamais manifesté, c'est la première fois », comme si c'était glorieux d'avoir laissé les autres battre le pavé et se bagarrer pour des causes diverses. », m’écrit une lectrice.
                                                                   *
Ce mardi Météo France place la Seine-Maritime en vigilance jaune (pour un risque de neige et verglas).
 

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