Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

31 janvier 2019


L’exemplaire de Correspondance avec Ferny Besson (1949-1971) d’Alexandre Vialatte que j’ai trouvé était abîmé. L’aimable bouquiniste du Rêve de l’Escalier l’a rendu présentable puis l’a couvert d’un plastique translucide. Il fait de même pour certains livres dépenaillés que j’achète ici ou là. Pour le remercier, je lui offre de temps à autre un livre d’un des auteurs qui lui sont chers et qu’il n’a pas encore.
Retour aux lettres d’Alexandre Vialatte :
Excusez-moi de vous écrire. C’est que je suis privé de tout contact humain. Désespérément. On touche les gens par un côté ou par un autre, rarement par beaucoup, jamais par tous ; bien heureux quand c’est par l’un des plus importants… Et à mesure qu’on vieillit, que les gens meurent, que la personnalité se fait plus singulière, on est de plus en plus seul. Dimanche vingt-trois septembre mil neuf cent cinquante et un
Désirez-vous que je passe vous dise bonjour ? Que ne l’avez-vous dit ? Je n’ai pas osé vous le demander. Et je suis peut-être bien prétentieux d’imaginer ça. Mais je serais encore plus fâché de penser que vous ne m’auriez pas demandé de passer par discrétion, attendant que je le proposasse, et que je ne l’eusse pas proposé ! Samedi treize octobre mil neuf cent cinquante et un
Une anecdote bien ravissante à utiliser, dans un roman, en la faisant revenir à des fins de chapitre. Mme B., appréciée du vieux Mr Payot (Suisse) l’éditeur, lui dit, chaque fois qu’il n’est pas de son avis : « D’abord tu n’as pas le droit de parler. A ton âge tu devrais être mort à Verdun. » Vendredi vingt-deux février mil neuf cent cinquante-deux
J’ai deux vieilles amies qui habitent tout près de Barbizon maintenant. Celle qui est pieuse et amie du vicaire de Notre-Dame-des-Champs (qu’elle appelle « mon petit chat ») vient à la messe tous les dimanches à Barbizon ; l’autre qui a été une grande sportive, qui s’habille en homme (en quinquagénaire sérieux) et qui ressemble à Mac Orlan, l’attend au bistrot en buvant un verre. Vendredi premier août mil neuf cent cinquante-deux
Excusez-vous mon amitié d’être tatillonne, sentimentale, jalouse, susceptible et quasi amoureuse ? Quatorze octobre mil neuf cent cinquante-deux
Henri Pourrat me donne à lire un manuscrit – une vie d’un saint local qu’il vient d’écrire. Et dont on ne sait rien. Il remplace les faits par des « peut-être ». Ça donne une espèce de civet de lapin sans lapin. Dimanche neuf novembre mil neuf cent cinquante-deux
J’y ai trouvé une vieille amie, que je n’avais plus vue depuis vingt-cinq ans. Elle ne m’a pas reconnu (ni moi elle), car il paraît que ma caractéristique était que mes yeux ne cessaient de rire. Il paraît qu’ils ne le font plus. Il y a de quoi. Et c’est bien ça qui me fait beaucoup de peine. Dimanche vingt-trois janvier mil neuf cent cinquante-cinq
Je me suis ouvert la main à table en tapant trop fort sur une assiette. Guy est allé me chercher je ne sais quelle pénicilline chez le pharmacien. Et voilà ce que c’est que de s’indigner ! Samedi dix-neuf mars mil neuf cent cinquante-cinq
                                                           *
Vialatte citant le journal Constellation dans une lettre de mil neuf cent cinquante-quatre : « La mère de famille la plus occupée peut toujours trouver un moment après une pénible journée pour se recueillir, méditer, etc., seule : celui où elle fait la vaisselle. »
 

30 janvier 2019


D’Alexandre Vialatte, j’ai lu autrefois quelques romans que j’ai oubliés et, sans en être emballé, quelques-unes des chroniques qu’il écrivait pour le journal auvergnat La Montagne. Correspondance avec Ferny Besson (1949-1971), un livre publié chez Plon, dont j’ignorais l’existence et que j’ai trouvé dans la boîte à livres de la place Saint-Marc, m’a en revanche fort plu.
Fernande, dite Ferny, Besson était professeure de français. Elle fit connaissance avec Vialatte après l’avoir sollicité pour un travail de ses élèves sur La Métamorphose de Kafka dont il était le traducteur. Leur correspondance durera vingt-deux ans, jusqu’à la mort de l’écrivain. Lui, mal marié, en sera peu ou prou amoureux. Elle, bien mariée, restera dans le registre de l’amitié et aidera à la postérité de l’écrivain en s’occupant de son œuvre.
Dans ses missives, on découvre un Vialatte caractériel et dépressif :
Je suis cloué par des soins dentaires dans cette ville morte d’Ambert où l’ennui arrive presque à être une chose concrète, un personnage qu’on va toucher, un voisin, un geôlier, un frère siamois… Il a neigé sur le kiosque à musique ; je m’ennuyais tellement que j’ai giflé le greffier du tribunal et qu’il faudra que je lui paye 20 sous d’amende ; et j’écris à la lueur d’une chandelle parce qu’on a coupé ce soir l’électricité. Quinze janvier mil neuf cent quarante-neuf
En me demandant de vous écrire, vous m’en avez rendu incapable. Ce sont des choses qu’il faut faire bêtement. Je suis maintenant comme le monsieur auquel on avait demandé s’il mettait sa barbe sur son drap, ou dessous, quand il se couchait. A force de chercher à savoir il finit par couper sa barbe. Je ne suis plus épistolairement qu’une barbe coupée. Un mercredi de mil neuf cent quarante-neuf
Michel Simon m’a invité à déjeuner, avec Catherine, une « religieuse du Brésil », qui a vingt-huit ans (ce qui équivaut à cent trente pour un homme – les « religieuses du Brésil » sont des guenons). Elle lui gratte la tête. Dimanche quinze novembre mil neuf cent cinquante
Je me sens hélas, chère Ferny, comme une espèce de grand réformé de l’existence. J’habite sur un côté du fleuve, dans une chaise longue, et la vie se passe de l’autre côté. Mercredi quatorze mars mil neuf cent cinquante et un
Je me sens tellement en porte à faux sur tout partout : la santé, le métier, l’amour, l’amitié, le mariage, la vertu, le vice, la prose, les vers, le grand, le minuscule, le chaud, le froid, le sucré, le salé, le sec et le mouillé… Mardi vingt-quatre juillet mil neuf cent cinquante et un
 

29 janvier 2019


Ce samedi matin, voulant comme souvent gagner du temps en passant par la Cathédrale, je trouve un jeune homme en souite rouge avec un brassard Sécurité à l’entrée de la Cour des Libraires.
-On peut entrer ? lui demandé-je.
-Oui oui, bien sûr.
Désirant ressortir après traversée du transept par la porte qui donne sur la place de la Calende, je la trouve fermée. Plus qu’à emprunter l’une des deux portes principales en bas de la nef. Las, elles sont aussi fermées.
-Il faut ressortir par la porte des Libraires, m’indique une dame d’église.
Ça, je l’ai compris.
-On peut entrer mais on ne peut pas ressortir, dis-je au jeune homme.
-Si, il faut ressortir par ici.
Je lui explique que je voulais me servir de la Cathédrale comme d’un raccourci.
-Ordre de la Préfecture, m’indique-t-il
-C’est à cause des Gilets?
Oui, il s’en excuse.
-Je comprends, lui dis-je, je les subis chaque samedi comme tout le monde.
Des Jaunes, je n’en vois guère vers dix heures. Un rassemblement est organisé à Evreux ce samedi. Cela diminuera leur nombre ici, ce qui réjouit des quinquagénaires à casquette.
-Un petit peu dans le Vingt-Sept, faut qu’ils en profitent eux aussi.
Quelques policiers parcourent les rues en scouteur. Deux s’arrêtent place du Vieux et se chargent de rentrer les poubelles.
De retour chez moi, j’apprécie le calme de cette fin de matinée. Il me permet d’entendre le concert de carillon sans bruit d’explosions. La musique de Michel Legrand, qui vient de mourir, y est célébrée.
Juste après Les Moulins de mon cœur, les Jaunes déboulent rue Saint-Romain. Changement de répertoire, sur l’air d’une chanson de fouteux : « Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi ». Puis ce sont les sempiternels « Macron démission ». Ils ne disent toujours pas qui ils veulent à sa place.
Vers quatorze heures, j’entends la première explosion. J’apprends que des vitrines ont été brisées à la barre de fer rue du Canuet et que la banderole « Gaulois Réfractaires » que l’on voit sur toutes les photos est tenue par des Identitaires (d’autres apposent des autocollants « Plus pour nos vieux Moins pour les banlieues »).
La semaine dernière, à Paris, l’armée jaune a défilé derrière la banderole « Elus, vous rendrez des comptes ». Celle-ci était le lendemain en tête du cortège de la marche anti avortement et on l’avait déjà vue en deux mille treize en tête d’un cortège de la Manif Pour Tous, une banderole particulièrement solide, du bon travail de professionnel.
En début d’après-midi, les heurts ayant lieu du côté de la rue de la Jeanne, je peux ressortir sans risque. Depuis une semaine, le mur de l’Archevêché est orné d’une inscription à la peinture jaune : « Jeanne d’Arc soutient les gilets jaunes ». Pauvre Jeanne, elle qui a déjà eu à recevoir la gerbe de Le Pen père et fille.
Je choisis Les Augustins pour boire un café en lisant la Correspondance d’Henri Calet et Raymond Guérin. Des habitués finissent d’y déjeuner. L’un a son explication sur la poursuite des actes des Gilets Jaunes.
-Ils étaient seuls dans leur coin, ils se sont rencontrés, ils sont devenus copains, maintenant ils peuvent plus se quitter, alors ils se donnent rendez-vous pour le samedi suivant.
-Et en plus, ils vont se reproduire ces cons-là, ajoute un autre.
En rentrant, je vois à la télé que ça chauffe place de la Bastille. Un black bloc s’est constitué et a déclenché le foutoir, muni d’une banderole « Coucou c’est nous » (c’est avouer son âge mental). Un sous-chef des Gilets est gravement blessé à l’œil. Je suis un peu inquiet pour celle qui travaille à côté (y compris certains samedis), mais je ne vais pas jusqu’à lui téléphoner pour savoir si ça va de crainte de la déranger.
                                                               *
Le Vingt-Sept en a bien profité : barricades, feux de poubelles, banques dégradées, voitures brûlées, Préfecture attaquée, entrée du local de la Police Municipale forcée. On se serait cru à Rouen, ce samedi à Evreux.
                                                               *
Vu ce lundi matin, sur la plaque de bois remplaçant la vitre cassée de l’agence Groupama rue du Canuet, cette affirmation dont on peut discuter l’orthographe et le fond : « Le pacifisme soutien les keufs ».
 

28 janvier 2019


Profitant du long couloir d’accès au magasin Auchan du bas de la rue de la Jeanne, le Secours Populaire organise une vente de livres d’occasion, laquelle débute ce vendredi à onze heures.
J’y arrive dix minutes avant et y trouve du monde déjà occupé à fouiller parmi les ouvrages, dont un bouquiniste de ma connaissance. Nous nous saluons et je fais comme lui. Une dame du Secours nous gronde. Ce n’est pas encore l’heure. Néanmoins, comme tous les autres continuent, nous  faisons de même.
-S’ils sont prêts, je ne vois pas pourquoi il faudrait attendre, dis-je à mon voisin.
-Oui, mais après, il y en a qui arrivent a l’heure et qui vont se plaindre.
-C’est vrai, lui dis-je, et cela pourrait être moi.
Cette vente ne propose pas autant de livres que celle ayant lieu une fois par an à la Halle aux Toiles. Je n’y trouve pas merveille mais repars quand même avec des livres dans mon sac.
                                                               *
Titre d’une affichette de rue de Paris Normandie : « Les vœux une tradition qui perdure ». Perdurer, c’est la moindre des choses pour une tradition.
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Titre d’un livre vu à Paris : Mélenchon le plébéien, parfait oxymore.
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Au sobre « Retiré de l’inventaire » en usage dans beaucoup de bibliothèques, celle de Canteleu préfère pour ses désherbés un « Désaliéné du domaine public ».
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« Mon mari était en panne de batterie », raconte-t-elle. Sa nuit a dû être décevante.
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Une secte en expansion : les adorateurs du pou Vouardacha.
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« Pour des raisons exceptionnelles, votre agence sera fermée le samedi 26 janvier toute la journée. », m’écrit mon Crédit Agricole de la rue de la Jeanne. Cet exceptionnel est hebdomadaire.
                                                              *
Modeste proposition pour le Grand Débat National, empruntée à Karl Kraus: Que celui qui a quelque chose à dire s'avance et se taise.
 

26 janvier 2019


Le concert du Luo Ning Trio, programmé par le Centre Pompidou en avance du Nouvel An chinois, est pour quinze heures. Cela me donne le temps d’errer à mon gré dans les salles d’Art Moderne puis d’Art Contemporain.
A l’étage Art Moderne, je passe un certain temps dans la salle momentanément consacrée aux œuvres de Victor Brauner, ce qui me rappelle Sarane Alexandrian dont il était l’ami (il y en avait aux murs lorsque j’allais chez lui, rue Jean-Moréas). Je m’arrête aussi, comme toujours, devant la toile de Christian Schad Portrait du comte St-Genois d’Anneaucourt. L’aristocrate déchu y pose avec la compagne de ses virées nocturnes, la baronne Glaser, et un célèbre travesti berlinois. Nous sommes en mil neuf cent vingt-sept. Une suggestion pour le Musée des Beaux-Arts de Rouen : organiser une exposition Christian Schad. Cela nous libèrerait de l’assignation culturelle aux artistes liés à la Normandie.
A l’étage Art Contemporain, j’entre, au risque de m’aveugler, à l’intérieur de la vaste installation de Bruce Nauman Dream Passage with Four Corridors (panneaux, néons, table et chaises en acier), regarde, en compagnie d’une visiteuse asiatique, la vidéo Boxing de Ion Grigorescu (le combat de deux boxeurs nus aux sexes plus ou moins érigés), ne m’attarde pas devant le tableau The Blind Leading the Blind de Peter Buggenhout, me promène dans la vaste installation, occupant une vaste salle, de Mike Kelley et Tony Oursler, une évocation de leur défunt groupe punk rock The Poetics.
Redescendu, je commande un café américain et trouve place en bordure de La Mezzanine d’où je domine la scène installée pour le Luo Ning Trio. Est-on superstitieux en Chine ? Y a-t-il un risque à fêter l’année du cochon de terre avant son début officiel (le cinq février) ? Questions que je me pose tandis qu’en bas Luo Ning, costume gris noir cintré, pochette orangée, longs cheveux grisonnants, se fait photographier. « S’il était très connu, ce serait pas gratuit », commente un moutard. Il ignore que Luo Ning est un des rares pianistes chinois à avoir signé chez Universal et qu’avec Lang Lang et Yundi Li, il forme un trio réputé pour son latin jazz. Je ne le savais pas non plus avant d’avoir eu vent de ce concert compatible avec mes horaires du mercredi.
C’est du jazz d’honnête facture sans aucune référence à la musique chinoise. Un jeune homme filiforme à bonnet orange l’apprécie fort, qui danse lentement. Je ne reste pas jusqu’au bout.
Faut-il être distrait pour oublier son sac à dos, ses gants et son parapluie aux toilettes ? C’est ce qu’a fait celui qui m’a précédé. Je récupère l’ensemble et le confie à la dame des lieux.
Dehors, il neigeouille. Je fonce à Rambuteau. « La Onze puis la Trois », me dit le guichetier et me voici à Saint-Lazare.
Le dix-sept heures vingt-trois pour Rouen va son train. J’y voyage en compagnie de Flaubert vu par Thibaudet : Il était de ceux qui, en amour, avaient besoin d’être protégés et défendus, non de ceux qui veulent protéger et défendre. Il n’a jamais fait attention à une jeune fille.
                                                                *
Ce jeudi, le Centre Pompidou publie une photo du concert. On m’y devine, accoudé à l’arrière-plan, à demi effacé par la lumière d’un projecteur. C’est le seul genre de photo de moi que je supporte depuis que je suis devenu vieux.
 

25 janvier 2019


Comme on peut toujours compter sur les coïncidences, après mes examens oculaires je lis ce mardi soir sur le site du Parisien deux articles alarmistes consacrés au glaucome. L’un est intitulé Elisabeth Quin : « le glaucome est une maladie muette qui fait flipper », un entretien sur ce que vit cette présentatrice d’Arte et sur le livre qu’elle vient d’en tirer La Nuit se lève (Grasset), l’autre Glaucome : pourquoi le dépistage est important. Pour augmenter mon inquiétude, dans les livres que je feuillette ensuite dans mon lit je tombe plusieurs fois sur le mot aveugle.
Après une nuit passée à cogiter, j’entre chez Book-Off à dix heures précises grâce à un sept heures cinquante-trois Rouen Paris sans retard (campagne enneigée, gros embouteillage sur l’autoroute, un poil de soleil, lecture du Gustave Flaubert d’Albert Thibaudet enfin grisaille sur la capitale). Comme chaque mercredi, je tire des rayonnages des ouvrages que je ne connais pas pour savoir de quoi ils parlent. L’un est Le Hibou de Nissim Aloni (Viviane Hamy). « Les légendes courent : un hibou vieux de mille ans rendrait aveugle quiconque ose l’approcher. », lis-je en quatrième de couverture. Je repose ça vite fait. Il y a peu de monde mais deux autres acheteurs me collent et je ne me gêne pas pour leur montrer mon irritation. In petto, je surnomme l’un le Nabot et l’autre le Crevard. Je ne suis pas sympa en mon for intérieur.
Malgré ces désappointements, l’escale m’est consolatrice. Tandis que les Beatles interprètent des chansonnettes du temps de l’insouciance, je mets quelques livres à un euro dans mon panier bleu, dont la réédition par La Bourdonnaye de Petites et grandes filles de Fuckwell, l’un des nombreux pseudonymes d’Alphonse Momas, fonctionnaire à la Préfecture de la Seine, théosophe et pornographe à publications clandestines de la fin du dix-neuvième siècle.
Autre escale consolatrice, Le Rallye, Péhemmu chinois où je rends à la gentille serveuse le stylo prêté il y a deux semaines et lui commande « comme d’habitude ». Pas loin de ma table sont les femmes de magasin dont les plats commandés par téléphone sont sur table à leur arrivée à midi pile. « Elle a sept ans, elle pisse partout, ça me gonfle, elle est jalouse de ma fille, du coup la nuit, je la laisse dehors », raconte l’une (elle parle de sa chienne). Celle qui a demandé une salade se bourre ensuite de pain. Au comptoir un joueur stressé est heureux de regagner les trois euros qu’il vient de dépenser. Je sors ma carte bancaire pour régler mes dix-huit euros quarante. « Sans contact ? » me demande la gentille serveuse. Il le faut bien.
Il pleuvouille à la sortie. C’est en métro que je rejoins le Centre Pompidou où m’attire le concert du Luo Ning Trio programmé en avant-première du Nouvel An chinois.
                                                                  *
Albert Thibaudet dans son Gustave Flaubert (Tel/Gallimard) : Ce n’est que par les Fleuriot-Cambremer que Flaubert est Normand, bourgeois bourgeoisant de ce pays où il a constamment vécu, dont il s’est imprégné de partout, tant par la curiosité artistique qui l’inclinait vers lui que par les colères qui le levaient contre lui.
Je ne peux décemment accuser Thibaudet de m’avoir piqué ce « bourgeois bourgeoisant », la première édition de son livre date de mil neuf cent trente-cinq.
 

24 janvier 2019


« … il suffit d’une ligne pour que l’on entende l’inimitable voix d’Henri Calet » écrit un anonyme en quatrième de couverture de son livre peu épais Les Grandes Largeurs publié chez L’Imaginaire/Gallimard dans lequel l’écrivain narre des souvenirs personnels en flânant dans Paris, spécialement dans le quatorzième et vers les Ternes. Je partage ce point de vue.
De cette délectable lecture, je retiens la façon qu’a Calet de désigner les toilettes : « les closettes » et son « Il était bonisseur » qui me fait apprendre le sens de ce mot : baratineur professionnel (jusqu’ici je ne connaissais que Hubert Bonisseur de la Bath).
Un court extrait :
Il se trouve que je connais le Vésinet ; j’y suis allé il y a quelques semaines en quête d’un logement. C’est une localité où je m’installerais volontiers si les banlieues, quelles qu’elles fussent, ne m’inspiraient  de la topophobie.
                                                                   *
Titrer Ermite à Paris l’édition française des pages autobiographiques d’Italo Calvino est la technique qu’a employé l’éditeur Gallimard pour augmenter la vente, mais ce n’est pas le séjour parisien de l’oulipien qui me retient dans ce livre ; je préfère les pages titrées Journal américain 1959-1960 qui rendent compte de son invitation outre atlantique avec quatre autres écrivains européens: le poète anglais Alfred Tomlinson, Claude Ollier, Fernando Arrabal et Hugo Claus (un sixième, Günter Grass, ayant été recalé à la visite médicale).
Un extrait :
A la party chez Rosset, il y a Allen Ginsberg avec une sale barbe noire dégueulasse, un tee-shirt blanc sous une veste foncée et croisée, des tennis aux pieds. Avec lui il y a toute une suite de beatniks encore plus barbus et plus sales. (…)
Ginsberg vit comme mari et femme avec un autre barbu et voudrait qu’Arrabal assiste à leurs étreintes amoureuses entre barbus. A mon arrivée à l’hôtel, je trouve Arrabal effrayé et scandalisé parce qu’ils ont voulu le séduire.
Et aussi :
J’ai vu en librairie un très beau livre pour enfants : Leo Lionni, Little Blue and Little Yellow (an Astor book published by McDowell) Journal des premiers jours à New York, novembre mil neuf cent cinquante-neuf.
 

22 janvier 2019


Morose pour de bon en ce Blue Monday censé être le jour le plus déprimant de l’année. Ce n’est pas d’avoir choisi ce jour pour ma visite bisannuelle chez le dentiste, contrôle et détartrage, tout va bien de ce côté, pour le moment. Ce n’est pas non plus d’avoir passé la semaine dernière dans des cabinets médicaux. Chez l’ophtalmo qui surveille mon risque de glaucome, moyennement rassurante, ma tension oculaire est encore dans la norme, mais à la limite supérieure malgré les gouttes dans les yeux chaque soir. Chez la dermatologue qui ne trouve rien d’inquiétant à mes grains de beauté. Chez l’orthoptiste pour un examen du champ visuel au résultat un peu angoissant, il y a une atteinte c’est sûr mais il faudrait avoir ceux des années passées pour comparer, votre ophtalmo vous en dira plus. Non, la raison de ma tristesse est ailleurs.
Ce dimanche, je découvre un message qui m’était passé inaperçu depuis des mois sur la page consacrée à mes Textes en Revues du réseau social Effe Bé. L’expéditrice est une femme dont j’ai eu les trois enfants (des jumeaux et leur sœur cadette) pendant plusieurs années dans ma classe au Bec-Hellouin. Elle me demande si je suis bien celui qu’elle appelle le maître d’école. Comme chaque fois que je trouve trace d’ancien(ne)s élèves, je l’interroge sur ce que deviennent ses enfants. Sa réponse est terrible. L’un des jumeaux s’est suicidé à l’âge de vingt ans et l’autre l’a suivi il y a deux ans en laissant trois enfants.
Jamais encore je n’avais eu vent d’élèves pour qui cela avait mal tourné.
 

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