Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

31 décembre 2019


Du beau monde, on en croise en lisant le premier volume du Journal de Maurice Garçon publié par Les Belles Lettres et Fayard, croqué sans pitié par l’avocat.
Vingt et un février mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez Sacha Guitry fortement indigné parce qu’on l’a, dans un journal, traité de juif. (…)
Sacha, qui demeure au Champ-de-Mars, est magnifique. Grand, large, bien découplé, la voix bien posée, il m’accueille en haut de l’escalier de son hôtel et me fait entrer dans une très grande pièce ornée de beaux tableaux et dont le fond est entouré de vitrines.
Sa large main est ornée de bagues dont la moindre pèse une demi-livre. Il donne à celui qu’il reçoit un incontestable sentiment d’autorité et de puissance. Dommage que sa femme précédente, Jacqueline Delubac, m’ait naguère confié que le secret de ses malheurs gît dans on impuissance, due à je ne sais quelle maladie de peau qui lui cause des démangeaisons au derrière et au bas-ventre.
Quatre janvier mil neuf cent quarante et un : Rodier me raconte les visites faites dans ses magasins par Goering. Il paraît qu’il est énorme et poupin. Ce qui a le plus frappé Rodier, c’est son derrière. Lorsqu’il se penche en avant, il l’étale comme une masse énorme sur laquelle l’étoffe de son pantalon tend. Ça n’a plus forme humaine.
Dix novembre mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez le peintre Braque avec Marie Laurencin. Quel changement depuis deux ans que je l’avais rencontrée ! Avec ses cheveux gris et sa figure couperosée, elle paraît une femme de ménage. Elle n’a jamais été jolie, aujourd’hui c’est une petite mégère vêtue sans goût, enveloppée dans des chandails et des châles.
Son premier mot à table fut pour raconter le voyage en Allemagne de Marcel Jouhandeau qui revient, paraît-il, enthousiaste, et pour poser cette déclaration :
-Moi, je dois dire que les Allemands me sont très sympathiques !
Pauvre Marie à laquelle manque le bon sens d’Apollinaire qui passait pour un écervelé et ne l’était pas. (…)
Le nom de Marx vient dans la conversation. Ministre plénipotentiaire, Marx était au ministère des Affaires étrangères directeur d’un service de propagande à l’étranger. (…) Parlant de lui, Marie Laurencin laisse tomber :
-Ce sale juif…
(…) Elle est bête, mais bête à faire venir tous les embêtements autour d’elle par des ragots, des rapports de choses incomprises. Ses idées sont toutes sottes et j’ai regretté d’avoir perdu deux heures à causer avec elle.
Quant à Braque, il se frotte les mains. On ne lui a pas demandé d’aller en Allemagne, alors il n’a pas eu de décision à prendre. Il est content.
Dix février mil neuf cent quarante-deux : A New York, Philippe Barrès, le fils de Maurice Barrès, vient d’épouser Eve Curie, la fille de la mère Curie qui, après avoir couché avec Chardoune, a filé en Amérique avec Bernstein. Le fils de Maurice Barrès !
Vingt-cinq février mil neuf cent quarante-deux : Vu Colette. Elle est enveloppée de couvertures et ne sort guère de son appartement de la rue de Beaujolais dont les fenêtres dominent, en enfilade, tous les jardins du Palais-Royal. (…)
(…) Elle annonce qu’elle à soixante-dix ans. Il n’y paraît pas. Elle est grasse, ébouriffée. Ses cheveux sont cendrés mais point blancs. Une petite dureté d’oreille. Elle reste vive et curieuse d’expression. On lui a rendu son mari. Elle ne sait pas à qui elle doit ce bonheur tant elle a sollicité de gens et, à tout hasard, elle envoie des lettres d’actions de grâce à tout le monde.
                                                                          *
« Ah les jolies petites aquarelles de Marie Laurencin ! », s’extasient certaines (surtout) et certains (quelques). Peut-on dissocier l’artiste de la femme ? (comme on dit en ce moment à propos d’hommes).
 

30 décembre 2019


Le début de la Deuxième Guerre Mondiale raconté par Maurice Garçon dans son Journal publié par Fayard et Les Belles Lettres confirme que côté français, en particulier chez certains policiers et boutiquiers, ce ne fut pas glorieux.
Trois septembre mil neuf cent trente-neuf : Laval ! Quel chemin depuis vingt-cinq ans.
Quand je pense que je l’ai connu crasseux et les dents sales, plaidant avec moi pour les cheminots révoqués, et inscrit au début de 1914 sur le Carnet B comme devant être arrêté au début de la mobilisation à raison de son antipatriotisme.
Depuis, il a donné huit millions de dot à sa fille pour la marier à ce petit crétin prétentieux de Chambrun !
Vingt-neuf août mil neuf cent trente-neuf : Les vitraux de la Sainte-Chapelle sont démontés. Comme je lui parlais de ceux de Notre-Dame, il m’a surpris en me disant :
-Sauf ceux des rosaces et quelques morceaux des chapelles latérales, ils sont neufs. La grande admiration qu’on témoigne à ceux du chœur est une plaisanterie. (Il = Pierre Sardou, architecte en chef des Monuments historiques)
Huit janvier mil neuf cent quarante : J’ai appris par la même circonstance que Torrès est devenu depuis hier haut-commissaire du cinéma français. Où les compétences vont-elles se nicher ? Il paraît très surexcité par ses nouvelles fonctions. Je pense qu’il croit qu’il va grandement servir à sauver le pays en chronométrant si la longueur d’un baiser dans un film atteint ou n’atteint pas une mesure indécente.
Vingt-sept juillet mil neuf cent quarante : Je rencontre Gripois, un inspecteur ou brigadier de la police judiciaire. Il est dégoûté de la complaisance de la police et de ses manières rampantes. Les commissaires allemands ont été adjoints à la police judiciaire. On ne sait assez comment les flagorner. Les commissaires leur font le salut hitlérien. Ils sont à plat devant les nouveaux maîtres.
Et leur bassesse ne connaît pas de bornes. Croirait-on, par exemple, qu’ils se sont abouchés avec les marchands de photos obscènes – que, d’habitude, ils arrêtent – pour faire tirer des épreuves qu’ils donnent à ces messieurs ?
Ils font aussi les pourvoyeurs de femmes. Ils en ont certains jours raflé ce qu’ils ont pu trouver de mieux dans les bordels sous prétexte de je ne sais quelle visite sanitaire, ont transporté le troupeau à Saint-Lazare. Là, on a livré les lots aux Allemands qui ont fait leur choix et transféré les créatures dans les hôtels réquisitionnés… Pour meubler !
Il me raconte encore le pillage des objets d’art chez les particuliers sous prétexte qu’ils sont juifs. Les commissaires français accompagnent ces visites domiciliaires qui se terminent par des déménagements.
N’empêche, pour répéter toujours la même chose que tout le monde autour de moi répète : « Ils sont si corrects et si courtois… »
Vingt-huit juillet mil neuf cent quarante : Les commerçants informent leur clientèle qu’ils ne sont pas juifs. (Dans les pages de son journal, Maurice Garçon a glissé une annonce des Frères Lissac, opticiens, parue dans la presse : « LISSAC n’est pas ISAAC. »)
Vingt-huit juillet mil neuf cent quarante : Soudain, d’une belle voiture qui arriva, descendit un magnifique et puissant officier. Les soldats présentèrent les armes, rendirent les honneurs et défilèrent au pas de parade. Puis l’officier fit un discours auquel personne ne comprit rien. Et enfin un interprète traduisit à peu près ceci :
-On a découvert dans le village un volumineux dépôt de livres obscènes, signe de dégénérescence de votre race. Il va être procédé à leur destruction publique. Les livres appartenaient à votre compatriote et grand romancier Eugène Montfort…
On respira. Un camion apporta un monceau énorme de livres, de brochures, de gravures, de photographies, de godemichés. Enfin vraiment, un dépôt incroyable. Et pendant une heure, on assista à l’incendie ! Puis les habitants eurent enfin le droit de rentrer chez eux avec avertissement que si on en trouvait ailleurs, on sévirait.
J’ignorais ce côté du caractère de Montfort.
 

29 décembre 2019


Boulevard Saint-Michel, je trouve à l’étalage de Gibert Joseph pour un euro, publié par Le Tout sur le Tout, Armen de Jean-Pierre Abraham que je cherchais depuis un moment. Monté à l’étage Littérature, je prends, au prix d’occasion de quatorze euros soixante au lieu de vingt-deux cinquante, paru au Mercure de France, le Journal particulier (1935) de Paul Léautaud, qui me manquait (me suis-je aperçu dernièrement), et, pour faire bonne mesure, m’offre le premier tome du Journal de Julien Green récemment paru chez Bouquins, un exemplaire d’occasion à vingt-quatre euros au lieu de trente-deux.
-Votre code postal ? me demande le caissier à qui je règle ces achats.
Je pourrais me croire à l’Office de Tourisme.
Au bas du même boulevard, j’entre chez Gibert Jeune et en explore le rayon Correspondances et Journaux intimes. Quelques tomes de celui de Gabriel Matzneff y sont, qui vont peut-être avoir du mal à trouver preneur désormais, à moins qu’au contraire. Au même étage, je mets la main sur l’énorme Quarto consacré aux Œuvres de Georges Perros, une occasion à vingt euros quatre-vingts au lieu de trente-deux. Il est des livres que vu mon âge avancé je ne peux attendre de trouver à vil prix.
Je sais comment faire pour revenir à Saint-Lazare pédestrement. Me frayant un chemin parmi la foule des touristes internationaux, je longe les boîtes inintéressantes des bouquinistes, traverse la Seine par le pont des Arts, entre dans la cour du Louvre, contourne la Pyramide et arrive dans le jardin des Tuileries où Marcel Campion, Roi des Forains, a installé, à l’invitation du Musée, la Grande Roue qu’Anne Hidalgo, Maire, Socialiste, pensait avoir réussi à bouter hors de la ville.
Elle n’est pas seule. Une véritable fête foraine s’étend jusqu’au Jeu de Paume. Cette installation à la gloire de la vulgarité est fréquentée par son lot de familles.
Arrivé à la Madeleine, je traverse avec le même ennui la vulgarité des riches qui vaut celle des pauvres. Encore un effort et c’est Saint-Lazare.
J’attends qu’il soit l’heure de mon train à La Ville d’Argentan où le prix du café est passé de deux euros vingt à deux euros quarante. Au bout d’un moment la circulation automobile est suspendue rue d’Amsterdam. Des Céhéresses prennent position devant la gare. Une manifestation de grévistes en est la cause. Je commence à m’inquiéter pour mon retour.
Heureusement, l’accès à la gare n’est pas entravé. Le Corail de dix-sept heures quarante est plus que complet. Les derniers arrivés voyagent debout sur les plateformes. Parti à l’heure, de ralentissements en arrêts inopinés, il se transforme en train de l’angoisse. Ira-t-il jusqu’à Rouen ?
Il y arrive avec vingt minutes de retard alors que tombe une sacrée drache qui me vaut d’être lessivé avant d’être à la maison. Mes livres sont heureusement protégés par plusieurs sacs en plastique puisés dans le stock que j’ai constitué avant leur interdiction.
                                                                 *
Chaque autobus parisien est plein comme un œuf. Peu des entassés paient. La plupart sont jeunes et ne prenaient jamais le bus. Depuis le début de la grève en sont exclus les habitués : ancêtres avec ou sans canne, handicapés en fauteuil, jeunes parents à poussette. Ces derniers peuvent marcher. Les autres restent bloqués dans leur quartier.
 

28 décembre 2019


Le Corail de sept heures trente-cinq est celui qui arrive de Paris dix minutes plus tôt, avec peu de monde à l’intérieur. Il repart vers la capitale avec un peu plus, surtout au féminin. Le voyage se passe sans que j’aie à montrer au contrôleur mon billet rectifié à la main.
Depuis Saint-Lazare, ravi d’humer à nouveau l’atmosphère parisienne, je rejoins à pied, chemin que je connais par cœur, le Bistrot d’Edmond où n’est présent qu’un ouvrier qui change les ampoules. « Vous êtes mon troisième client depuis l’ouverture », me dit la responsable qui fait office de barmaid. La faute à la grève. Je lui dis qu’ancien enseignant je suis du côté des grévistes mais que je comprends le souci que ça lui cause. Elle habite en banlieue seule avec son fils, elle subit les grèves des transports et de l’école. Elle me dit qu’elle est prise en otage. Je lui réponds qu’il faut laisser cette expression aux victimes d’actes de terrorisme. Le dialogue se tend. Elle me déclare qu’en ayant dans la famille, du côté de son père, elle est bien placée pour savoir que les enseignants sont des fainéants. Nous nous séparons néanmoins en termes cordiaux quand à dix heures je vais faire l’ouverture au Book Off de l’autre coin de la rue.
Le personnel est réduit, la clientèle mince et mon sac épais quand j’en repars par la rue Saint-Augustin en direction de la Bourse. Un peu plus loin, je tourne à droite rue Montmartre et arrive plus tôt que je ne l’aurais cru à Saint-Eustache. Pour la première fois je passe sous la Canopée. La Seine traversée, je jette un coup d’œil à Notre-Dame éventrée, désormais surmontée d’une grue jaune qui doit permettre l’enlèvement de l’échafaudage à demi fondu.
A midi moins cinq, j’entre au restaurant La Cochonnaille où une vieille habituée m’a précédé. C’est une serveuse jamais vue qui m’accueille. Comme je lui dis que je sais où sont les toilettes, elle me demande si je suis de la G M.
-La quoi ?
-La Grande Maison. Vous n’en êtes pas. Vous sauriez ce que c’est.
Elle m’explique que l’on a ici un menu spécial Police, que ça date des anciens propriétaires.
-Un menu avec de l’alcool ?
-Bien sûr.
Elle ne veut pas m’en dire plus. Je lui commande mon habituel menu à douze euros et le quart de vin rouge à sept, pendant qu’arrive sur sa trottinette personnelle celle que je pense être la patronne, jeune jolie Chinoise souriante, au prénom français comme il se doit. Je n’arrive pas à comprendre comment elle peut avoir déjà deux enfants.. Elle aussi vient de la banlieue, trottinette, tramouais, métro Un, trottinette. La grève est une catastrophe pour le restaurant. Incidemment, elle me prive du petit pot de rillettes offert en apéritif. Le livreur ne vient plus, trop d’embouteillages. Ici on ne vitupère pas contre les grévistes mais je préfère ne pas donner mon avis.
C’est la première fois depuis le début de la grève que je peux venir à Paris, expliqué-je. « Et vous avez un train pour repartir, vous êtes sûr ? » me demande la charmante trottineuse.
Je le lui certifie.
-Sinon, vous m’auriez hébergé ? lui demandé-je.
-Sur une banquette au sous-sol, me répond-elle.
                                                          *
Rue de la Harpe, un livreur Uber en Vélib’.
 

27 décembre 2019


Noël le mercredi, Paris le jeudi, me suis-je dit il y a un mois au moment de réserver mon escapade hebdomadaire vers la capitale mais, conséquence de la grève, cette fois c’est mon train aller qui est supprimé. Ne voulant pas d’une troisième semaine sans échappée de mi-semaine à la capitale, et bien que je souhaitais ne pas mettre le pied dehors le vingt-cinq décembre, me voici vers onze heures et quart en chemin pour la gare. Sur son parvis, un rassemblement de clochards. L’Ordre de Malte leur offre boissons chaudes et viennoiseries.
Aucune attente au guichet, le jeune homme qui s’occupe de moi est okay pour remplacer mon billet du sept heures cinquante-six par un autre pour le sept heures trente-cinq, au même prix, mais il n’arrive pas à le faire admettre à son ordinateur. A la fin, il transforme mon billet à la main et valide cela d’un coup de tampon afin que je n’aie pas d’ennui avec le contrôleur.
En revenant vers chez moi, je ne croise que des chercheurs de boulangerie ou de bureau de tabac, désespérés de ne trouver ouvert qu’un fleuriste, ainsi que des familles occupant le temps d’avant le déjeuner, et puis j’aperçois un homme qui se glisse sous le volet roulant de l’ancienne Poste de la Champmeslé puis le descends derrière lui.
Je ne sais quel est le boutiquier qui s’installe ici, faisant travailler des ouvriers le jour de Noël. Déjà, il y a quelques semaines, j’avais remarqué garée devant cet endroit une camionnette blanche immatriculée en Bulgarie.
                                                           *
Finie la plaie liste sur France Culture. Les émissions ont repris après un mois de grève contre les restrictions budgétaires et la diminution de personnel en découlant. Un mois de grève sans aucun résultat.
 

26 décembre 2019


Fuir Rouen le jour du paroxysme de la fièvre acheteuse, tel est mon projet. Je peux le mettre en œuvre grâce aux trains qui circulent malgré la grève entre Rouen et Dieppe ce vingt-quatre décembre. Nous sommes fort peu dans le neuf heures quinze qui mène à la mer. La campagne a un air désolé, arbres nus et champs gorgés d’eau, mais les nuages laissent voir du bleu.
A l’arrivée, je rejoins le quartier du Pollet où j’ai repéré un restaurant nommé La Cale. Je le trouve fermé et m’apprête à rejoindre le Tout Va Bien quand devant la Poste je croise Bernard Clarisse et sa compagne. Cela fait longtemps que je n’ai vu cet artiste plasticien dont je fus le stagiaire à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres. Nous devisons un bon moment de nos activités respectives. Incidemment, il me fait une description peu flatteuse d’un autre de ses stagiaires, tête de liste aux prochaines municipales rouennaises. Quand nous nous séparons, je passe à la boîte à livres. Un vandale en a arraché les portes. Les quelques ouvrages présents sont trempés.
Trop tard pour le Tout Va Bien où les tables sont dressées dès onze heures pour le déjeuner, je me rabats sur L’Escale où j entreprends la lecture du Journal Particulier (1936) de Paul Léautaud.  D’autres lisent la presse locale qui s’intéresse à Henri, quatre-vingt-six ans, Père Noël depuis trente ans.
Beaucoup des restaurants des quais sont fermés. Je trouve place au Sully, une table avec vue sur le port ensoleillé à ma gauche et sur une décoration de Noël surchargée à ma droite, choisissant le menu à dix-neuf euros quatre-vingt-dix : six huîtres numéro trois, haddock sur lit de chou, camembert frit, crème brûlée, avec un demi de vin blanc à douze euros et du mauvais pain sorti d’un congélateur. La table voisine est occupée par un duo de Parisiennes dont l’une d’origine allemande qui s’efforce de garder à sa vie une part de naïveté, comme Romain Gary. Elles parlent d’une femme qui a acheté une maison « Lui il n’a rien. Il a juste le droit de faire les travaux. »
Le service est à l’ancienne, très Ecole Hôtelière, comme les tenues. Le changement de couverts s’effectue à l’aide d’une assiette couverte d’un carré de tissu marron sur lequel ils reposent.
-Vous êtes écrivain ? me demande la serveuse me voyant écrire sur mon carnet Muji.
-Je publie des choses sur Internet, lui réponds-je
Elle n’en demande pas plus, m’apporte mon dessert. Cette crème brûlée est plus grande que la moyenne, et moins bonne que la moyenne.  
A la sortie, je longe la mer sur une promenade presque déserte puis trouve refuge au Brazza. Le couple de tenanciers y passe le relais à un père et sa fille qui ont repris l’affaire. La clientèle regrette le départ des uns et considère les autres de façon expectative. « C’est une page qui se tourne ». On parle de Noël, comment on va le fêter : « Faut essayer de rester un peu traditionnel. »
Vers quinze heures, je vais boire un autre café au Café des Tribunaux, le seul endroit de la ville où il y a foule, un mélange de bourgeoisie locale et de pré-fêtards venus d’ailleurs. « C’est joli ici, on dirait l’Alsace », commente l’un de ces derniers en entrant dans la taverne. « Oui, c’est dommage qu’on y trouve tant d’abrutis », ai-je envie de lui répondre.
Le train omnibus de dix-sept heures dix-sept, quasi vide, me ramène dans une ville de Rouen débarrassée des porteuses et porteurs de sacs de boutiques.
                                                              *
Désormais plus de période bleue plus de période blanche, tous les trains Dieppe Rouen sont au même prix pour les détenteurs de la Carte Avantage Senior, soit huit euros quarante. En période bleue, c’était six euros. Cela correspond donc à une augmentation de quarante pour cent du prix du billet. Et celui-ci n’est maintenant valable que pour un train précis, plus question de prendre le précédent ou le suivant.
A qui faut-il dire merci ?
A Hervé Morin, Duc de Normandie, Centriste de Droite, qui a pris le contrôle de la ligne.
                                                              *
Maudite soit la décentralisation. Jacobin, je suis, l’ai toujours été, me réjouissant dans ma vie professionnelle de dépendre d’un lointain Ministre de l’Education Nationale et non pas d’un chefaillon régional, ou pire, municipal.
 

24 décembre 2019


Pire qu’un habituel dimanche désert, le dernier dimanche d’avant Noël est une épreuve que je traverse du mieux que je peux pour aller m’installer avec mon ordinateur au Café de la Ville. J’y transcris les passages relevés lors de ma lecture du Journal de guerre de Valentin Feldman. De temps en temps entrent des familles venues dans le plus grand centre commerçant de Normandie pour acheter les cadeaux, une corvée à laquelle peu échappent. Ce sont toujours des couples avec deux enfants, accompagnés soit d’un beau-frère soit d’une belle-mère. L’ambiance est tendue. D’abord la marmaille se fait remonter les bretelles par la mère puis l’irritation monte entre les deux beaux-frères ou entre la belle-mère et la fille, un passage aux toilettes et les voici partis.
Quand j’en suis à taper le passage où Valentin Feldman, professeur agrégé nommé à Dieppe, raconte l’énervement que lui cause la serveuse blonde du Tout Va Bien qui sourit aux soldats nazis pendant qu’il y lit le Journal d’Eugène Dabit, une drache s’abat sur le Vieux Marché. Elle m’autorise à rester plus longtemps. Quand cela se calme un peu, je me lance à l’extérieur. Las, l’averse reprend de plus belle. Malgré le parapluie, j’arrive à la maison rincé. Le livre et l’ordinateur sont saufs.
Monté à l’étage, un bruit me fait sursauter. C’est mon livre en forme de cercueil qui vient de choir, en quoi je m’efforce de ne pas voir un signe. Ce serait bête de ne pas atteindre deux mille vingt, alors qu’on en est si près.
                                                               *
A cette période, Rouen est une ville fréquentée avant tout par des beaufs. Même les Parisiens venus ici en sont.
                                                               *
Croisé ce lundi midi, rue du Canuet, une manifestation des plus rigolotes. Des cheminots de Sud au volant d’un petit train blanc surmonté de tous leurs drapeaux colorés et dont la sirène mugit aussi fort que celle d’une locomotive de la Senecefe. Ils crient « Bon Noël » et « Vive la grève ». Devant eux, une voiture de la Police Nationale. Derrière eux, une voiture de la Police Nationale.
 

23 décembre 2019


A droite, Hervé Morin, Duc de Normandie, et à ce titre faiseur de Maire à Rouen, ou se rêvant tel, impose dans un premier temps un sondage de notoriété aux Droitistes et Centristes de Droite qui pensent être nés pour diriger la ville. En sort vainqueur, c’est lui que le dit, Jean-François Bures, Droitiste de chez Les Républicains. Sans plus attendre, il annonce sa candidature.
L’avait précédé, pas concerné par le sondage, Jean-Louis Louvel, le roi de la palette, avec l’onction des macronistes MoDem et Agir. Celui-ci est ensuite adoubé par LaRem. Que fait Hervé Morin ? Il vole au secours de ce possible vainqueur, suivi par des membres de Les Républicains de la ville.
Jean-François Bures, écœuré, maintient sa candidature et Marine Caron, une Centriste de Droite qui s’espérerait choisie par la Macronie, fait de même.
On a connu Morin bras droit de Bayrou, puis le trahissant entre les deux tours de la Présidentielle pour se prosterner devant Sarkozy dont il devint Ministre, plus tard Gilet Jaune de la première heure (celle des Poujadistes) puis derrière Wauquiez et son candidat ultra catholique aux Européennes, le voici Macroniste. Son soutien à Louvel me sera une motivation supplémentaire pour voter contre au second tour.
A gauche, les Ecologistes ont été rejoints par les Communistes, le mariage de la carpe et du lapin, l’alliance contre-nature des pronucléaires avec les antinucléaires. Ces productivistes seraient donc devenus écolos ? Je pense plutôt qu’ils ne pouvaient faire autrement. Trop faibles qu’ils sont pour se présenter seuls (le Parti Communiste a fait moins de voix que le Parti Animaliste aux Européennes), ils auraient eu trop honte de se présenter au premier tour avec les Socialistes Fiers de Rouen conduits par Nicolas Mayer-Rossignol. Ils font donc les coucous chez Jean-Michel Bérégovoy afin de pouvoir rejoindre les Socialistes au second tour.
Je n’étais pas sûr d’aller voter au premier tour pour cet Ecolo qui se croit lui aussi né pour être Maire de Rouen, cette association fera de moi un abstentionniste.
                                                               *
Le nom de la liste écolo-communiste : « Réenchantons Rouen ». Pour être réenchanté, il faut d’abord avoir été enchanté. Je me demande quand Rouen l’a été. De son côté, Nicolas Mayer-Rossignol, Socialiste, veut faire de Rouen « la ville la plus agréable à vivre de France ». On a hâte. Quant à son désir d’embrigader Flaubert dans l’opération « Rouen Capitale Européenne de la Littérature », celui-ci lui avait répondu par avance dans une lettre à Louise Colet : Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de patrie, c’est-à-dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu et de détester les autres coins en vert ou en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce.
 

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