Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

9 septembre 2026


Cette fois c’est la pluie, modérée quand je monte la côte jusqu’à la place de l’Église. Sous mon vêtement imperméable, mon blouson et dans les poches intérieures de celui-ci : mon carnet, mon livre, mes lunettes et mon appareil photo (mon sac à dos, perméable, reste à la maison). Dans les poches de mon djine : un porte-monnaie grain de café et un autre grain de café contenant carte bancaire, carte d’identité et carte Vitale.
« Ils ont enlevé la pendule. » C’est ce qui agite L’Apéro’z ce mardi matin. « Pourquoi ils ont enlevé la pendule ? » « Déjà, elle était plus à l’heure. » N’ayant jamais remarqué cette pendule, je ne suis guère ému mais quand même il s’en passe des choses à Perros-Guirec. Mon parti est bien pris de ne plus prendre sur quoi que ce soit aucune espèce d’inquiétude possible, déclare le Marquis de Sade que je lis sitôt le café bu. Je suis dans le même état d’esprit que lui. Je me mens autant qu’il se ment.
Ce temps maussade ne m’empêche pas de monter dans le bus TilT de neuf heures dix pour Trégastel dans lequel sont des randonneurs désappointés : « On peut toujours aller boire un café ».
L’avantage de la pluie, c’est qu’à Trégastel je refais la balade de l’autre jour sans croiser personne. Le gênant, ce sont les flaques, mais j’ai aux pieds mon ultime paire de Docs, trouées, ne craignant plus rien.
L’Hôtel Beauséjour m’accueille une nouvelle fois. La clientèle hôtelière y petit-déjeune. L’une aimerait avoir son journal : « J’ai un abonnement et je l’ai fait suivre ici. » Vers onze heures moins le quart, je me retrouve seul avec le petit chat de la maison. L’hôtelier ressemble (en plus ventru) à mon vieux copain d’école que je croise parfois à Rouen au Clos Saint-Marc faisant semblant de ne pas acheter de livres, il est petit et dégarni avec des lunettes. « Faut pousser fort » me dit-il lorsque je veux sortir.
Je pousse fort et la porte est violemment rabattue sur moi. Pendant ma pause, un vent furieux s’est levé. Je recommence et réussis à m’extraire. Des bourrasques me poussent dans le dos au point que je pourrais choir. Les cent premiers mètres sont sportifs puis les maisons atténuent la force de ce vent qui m’accompagne jusqu’à La Civette où je suis content d’arriver. Devant un autre café verre d’eau, retour à Sade : Voilà des soirées d’une longueur affreuse. Je n’ai absolument plus de livres. Pendant ma lecture, le ciel se dégage un peu et le vent se calme.
Le bus TilT de douze heures trente-huit me permet de rentrer au Port de Perroz (comme on dit en breton). « Il n’y a plus de place », me dit la patronne du Bistrot de la Rade. « Dans une demi-heure peut-être. » Je fais le tour du bassin du Linkin, ce qui ne présente guère d’intérêt, puis m’assois sur un banc abrité face aux terrains de pétanque. Vingt minutes, c’est bon, me dis-je. Effectivement, il y a de la place. Le menu du jour est celui d’hier. J’y choisis donc ce que je n’ai pas choisi hier : l’arancini au chorizo, les moules frites sauce marinière et la dacquoise. Sur l’ardoise murale, cette citation d’Albert Einstein : L’alcool ne résout pas les problèmes … mais le lait et l’eau non plus.
Il est presque quinze heures quand je sors, ayant appris que le menu est celui de la semaine. Dommage. Je traverse le bas de ma rue provisoire pour boire le café au plus près, dans un endroit appelé La Terrasse qui en possède une bien moche. L’intérieur doit dater des années Soixante. Ma table en hauteur a vue sur le Linkin et le boulodrome dont les habitués ont repris possession. Je suis le seul client assis. Quelques locaux sont au comptoir où cela ne cesse de biper car s’y succèdent aussi des femmes et des hommes venus chercher un colis. Je ne suis pas loin de la fin de Lettres à sa femme du Marquis de Sade. Je vous baise bien les fesses et vais, ou le diable m’emporte, me donner un coup de poignet en leur honneur.
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Toutes ces femmes dans les cafés qui disent à leur mari : « Tu vas payer ? » Une question qui n’en est pas une.

8 septembre 2026


Ty Coz fermée le lundi, c’est au Vieux Fournil que j’achète mon pain au chocolat quotidien, dix centimes de plus, mais meilleur. Ce Vieux Fournil est logé dans un bâtiment neuf en retrait de la rue peu après L’Apéro’z Café qui, pour la première fois, n’a pas ouvert la cloison coulissante entre l’intérieur et la terrasse. Cela sent l’automne. Il a plu cette nuit.
J’ai pour projet de marcher le long de la côte entre Le Ranolien et Trestraou. Pour cela je monte encore une fois dans le bus TilT de neuf heures dix. Le ciel est gris lorsque je descends près du campigne cinq étoiles bien laid du Ranolien.
Le chemin n’est plus celui de la Côte de Granit Rose mais des Landes de Ploumanac’h, un sentier très agréable avec vue sur les îles et en point de mire, au mouillage, les vedettes qui y mènent. Malheureusement, la batterie de mon appareil photo est déchargée. De temps à autre, les arbres font des arches pour laisser passer le promeneur. « Tu regardes le paysage ? » entends-je une femme crier derrière moi. Cela s’adresse au mari qui file loin devant elle. « Et toi, tu le regardes le paysage ? » C’est tout ce qu’il trouve à répondre. « Si tu crois que c’est agréable de marcher comme ça à toute vitesse », conclut-elle.
Arrivé au-dessus de Trestraou, je fais demi-tour et à mi-chemin prends à gauche un sentier pentu qui doit mener à La Clarté. Il se transforme en petite route des Fougères. Ayant rejoint la route principale, je prends à gauche et demande à un artisan si c’est bien par là le centre. « Le centre de Ploumanac’h ? » Non, le centre de La Clarté. » Alors oui, mais y a pas grand-chose là-bas. » « Il y a au moins un bar ? » « Oui, un bar et une église. »
Le Valdo Bar est en face de l’église que l’on nomme ici la chapelle et, j’aurais dû m’en douter, comme nous sommes lundi, il est fermé. Diantre ! Pour arranger la situation, il se met à pleuvasser. C’est à ce moment-là que devrait passer celui que je connais. Il n’en est rien. Je ne sais même pas s’il est encore là. Je trouve refuge sous un abribus d’été. Heureusement que j’ai de quoi lire. « Terrasse panoramique vue mer » proclame l’arrière du Valdo Bar que j’ai sous les yeux. Effectivement, mais très loin la mer.
Quand la pluie cesse, je décide d’aller voir l’intérieur de ladite chapelle. Las, son accès est interdit. Il y aurait aussi à voir le Moulin du Crac’h mais il est trop loin et, au cimetière, la tombe de Thierry Le Luron mais je n’en ai pas envie. Craignant qu’il repleuve, je rejoins l’abribus Tilt de l’arrêt nommé Carrefour de La Clarté. Encore une heure à attendre en compagnie du Marquis. Une dame petite et vieille me rejoint un quart d’heure avant le bus. Une bavarde dont je ne peux rien tirer d’intéressant.
Le bus arrive à douze heures quarante-six. Je descends au Linkin et me dirige vers le Bistrot de la Rade. Il reste une table pour moi à l’intérieur. Dans le menu à vingt et un euros, je choisis la rillette de poisson et légumes croquants, le sauté de porc à la flamande frites maison et le crumble aux palets bretons. Autour de moi, que des couples de retraités. Ce lundi, le service est assuré par un sympathique jeune homme moustachu à cheveux longs. Côté nourriture, c’est cuisiné et bien bon. Cela me fait bizarre d’être dans les derniers à partir, habitué que je suis à être dans les premiers à entrer dans les restaurants dès midi (la faute aux horaires des bus TilT).
Il fait meilleur lorsque je rejoins le Café du Port pour un café verre d’eau avec vraie vue sur la mer et les mots toujours charmants du Marquis de Sade à sa femme : Je te supplie de me venir voir et en attendant de te bien ménager car je t’aime malgré tout.
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Perros-Guirec va commémorer en novembre les quarante ans de la mort de Thierry Le Luron. Cette mort fut longtemps entourée de mystère, mais pas pour moi, car, dès cette époque, j’en connaissais la cause, pour avoir rencontré une transsexuelle ayant fréquenté le même hôpital parisien que lui. Elle savait qu’il avait le sida.

7 septembre 2026


Point de bus TilT le dimanche, c’est l’occasion de découvrir pédestrement la plage de Trestraou. De la place de l’Église, je rejoins la rue du Maréchal-Foch. Une bonne descente et me voici au-dessus d’une belle plage. Le long de la promenade en arc de cercle se succèdent des restaurants pour touristes, trois ou quatre beaux bâtiments, un assez laid Palais des Congrès, le Grand Hôtel et le Kasino. Je marche jusqu’au bout où se trouve l’embarcadère pour les Sept Iles. Il est neuf heures. La file est déjà longue qui attend le bateau de neuf heures trente. Aucune envie de m’y joindre, trop de glandus à supporter et trop de nature à l’arrivée.
Je reviens sur mes pas et me pose sur un banc face au large près du Poste de Secours évidemment fermé. C’est le moment d’ouvrir Lettres à sa femme de Sade. En deux mots, vous êtes une imbécile qui vous laissez conduire par le bout du nez… Madame de Sade a bien du mérite. Ce qui était annoncé comme la plus belle journée de la semaine (et la plus chaude) commence par un ciel gris. Parfois tombent deux trois gouttes qui m’obligent à remballer provisoirement le Marquis. Au moins fait-il doux.
Un peu avant onze heures je rejoins Le Rétro pour un café verre d’eau à deux euros vingt tandis que le long de la promenade d’optimistes serveurs dressent les tables de vastes terrasses. À raison car il ne pleut pas à midi. C’est néanmoins à l’intérieur de Lo Soli que je déjeune d’une bonne pizza tartiflette à dix-sept euros cinquante, installé à une table surélevée d’où j’ai vue sur la Gare Maritime et les îles embrumées.
Le dessert, je l’ai avec moi, acheté ce matin chez Ty Cos : un quart de kouign-amann à quatre euros que je mange sur le même banc proche du Poste de Secours. Il est loin de valoir celui de la Boulangerie des Plomarc’h à Douarnenez. Sous le ciel toujours gris, ensuite je lis. Oui, je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. se justifie le Marquis de Sade.
Vers quatorze heures, je décide de remonter la pente afin de boire un café à L’Apéro’z. Las, je le trouve fermé. Je descends donc l’autre pente, celle qui mène à mon logis provisoire.
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Au Palais des Congrès bientôt : le septième Festival du Polar « Le Roz et le Noir » avec des « auteurs de renom » que je ne connais pas, des « spécialistes de la Gendarmerie qui présenteront leurs méthodes de gestion de scènes de crime » et le juge Halphen.

6 septembre 2026


Le samedi (et le dimanche), L’Apéro’z n’ouvre qu’à huit heures. À moins cinq, il y a déjà du monde devant lorsque je sors avec mon pain au chocolat de chez Ty Coz qui ouvre à sept heures comme en semaine. En attendant le feu vert, je vais voir ce que cache la minuscule boîte à livres près de l’église. Rien de bon. Cette boîte à livres n’est pas seulement petite, elle est à hauteur d’enfant et de nain (comme on ne doit plus dire).
Mon tranquille petit-déjeuner terminé, je monte dans le bus TilT de neuf heures dix puis en descends au lieu-dit Le Ranolien juste après La Clarté. De là, je rejoins le chemin côtier que je prends en direction de Ploumanac’h. J’ai le soleil dans le dos. L’eau est aussi bleue que le ciel. Pas encore trop de monde, il m’arrive même d’être seul sur certaines portions de ce sentier.
Je vais d’amas de rochers en amas de rochers, longe le mignonnet Pors Kamor, atteins la partie déjà empruntée jeudi, retrouve la bouteille puis le phare et arrive à la plage de Saint-Guirec. Comme c’est marée basse, je peux voir de près son oratoire.
Direction Ty Jobic pour un café bien mérité et reprendre Lettres à sa femme du prisonnier Sade : Je vous prie, ma chère amie, de vouloir bien avoir la complaisance d’aller tout de suite chez le ministre pour lui porter plainte des indignes traitements que l’on me fait dans cette maison… Peu de monde à cette terrasse : un couple d’Allemands et un duo de locaux. « J’avais un locataire qui foutait le bordel, j’avais pris un avocat pour le mettre dehors, il a foutu le feu à l’appartement », raconte l’un qui conclut dans un grand rire : « Du coup, plus besoin de le virer, j’ai plus d’appartement. »
Plus question pour moi de déjeuner à Ploumanac’h (ni à Trégastel). Après un passage par le Port, je rejoins l’arrêt de bus Carrefour de Ploumanac’h pour attendre celui de douze heures quarante-deux.
J’en descends au Linkin et traverse la route pour aller au Café Breton. Des tables sont libres en terrasse à l’ombre. Je choisis celle près de deux jolies filles. Elles parlent de leurs études internationales. Une était en Corée du Sud, l’autre en Suède. Cette dernière a eu une love affair avec un Suédois. Il est venu en France en juillet. C’était plus pareil de son côté à elle. Il est rentré au pays. Ces filles à qui la planète ne dit pas merci attendent d’avoir vingt et un ans pour aller à New York car sinon impossible de rentrer dans les cleubes de jazz. « Même si tu bois pas, on y sert de l’alcool. » Je mange là un bon fish and chips à quinze euros cinquante.
Le moindre dessert étant à neuf euros, j’y renonce et longe le Port jusqu’à une boulangerie où je me procure une tartelette à l’abricot à deux euros cinquante. Fort bonne elle aussi, je le constate en la mangeant sur un banc face au Port, content de retrouver là un choucas. « On a de la chance qu’il fasse beau comme ça. » C’est ce que disent celles et ceux qui passent derrière moi. Le café, c’est au Café du Port où je reste jusqu’à ce que l’ombre m’atteigne.
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Leur objectif : « Faire la rando ».

5 septembre 2026


Gris sans pluie, dit Météo France. Gris avec mouillasse, dit la réalité lorsque je mets le pied dehors au lever du jour. L’Apéro’z a tiré son auvent. Ses habitués ont l’air endormi. « C’est nous les petits qui payons, c’est pas normal ». Tel est le propos du jour, un peu usé. Un vieux à béquilles pérore sur la guérison par la visualisation. Ça marche même pour le cancer. Il n’y a que pour lui que ça ne fonctionne pas, semble-t-il. Un guitariste un peu dépenaillé demande s’il y a bien un marché derrière l’église. Mes oreilles n’en profiteront pas. Une jolie fille lit et moi aussi. Sade a du mal avec la prison : Il est absolument impossible que je vive ici, et mon tempérament ne peut s’accoutumer aux règles fort extraordinaires de cette maison, et telles qu’elles ne sont même pas à La Trappe.
À neuf heures dix, je monte dans le bus TilT conduit par le même chauffeur sympathique. J’en descends au terminus, place Sainte-Anne à Trégastel. De là, je longe le bord de mer avec vue sur le phare de Ploumanac’h. Je laisse pour une autre fois l’île Renote, accessible à pied, et continue sur la gauche à hauteur du Tas de Crêpes, un ensemble de rochers plus ou moins roses. Dans la mer sont plusieurs îles, dont celle du Dé. J’arrive à la plage du Coz Pors et au Port dans lequel sont de petits bateaux colorés. Au carrefour : l’Hôtel de la Mer et de la Plage, l’Armoric Hôtel et l’Hôtel Beauséjour où je m’installe à une petite table ronde. La musique est jazzy, ce qui crée une atmosphère paisible. Je rouvre mon livre : Dis-moi un peu, ma belle reine, si au lieu de tant solliciter la simple permission de me venir voir, tu avais sollicité celle que ce fût moi qui t’allasse voir, est-ce que ça n’aurait pas mieux valu ?
La crêperie Sucré Salé ne fait pas que des galettes. Elle a également un menu au prix un peu exagéré de vingt-cinq euros : coupe de bulots mayonnaise, véritable andouillette de Troyes moutarde à l’ancienne frites salade et far breton. Je suis tenté par la terrasse mais, craignant la pluie, je demande à manger dedans. Les serveuses déplorent le temps du jour : « Dimanche il fera beau. » Bientôt, elles vont ramasser les verres et les couverts des tables extérieures. Peu à peu, la grande salle se transforme en réfectoire de maison de retraite. Mon repas est correct, sans plus. « Vous auriez pu manger dehors, il n’a pas plu », me dit la serveuse en chef lorsque je paie à la patronne. « Oui mais j’aurais été tout seul. » « Vous auriez eu nous ! » s’exclame-t-elle. « C’est vrai. » « Hier, dit la patronne, nous sommes sorties toutes les deux fumer une cigarette. On n’était que nous deux. Qu’est-ce que c’était bien ! Pas comme au mois d’août avec tous ces gosses qui gueulaient partout. »
La pluie commence dès que je sors. Une mouillasse qui s’intensifie au fil des pas qui me ramènent par le même chemin à Sainte-Anne où je trouve refuge à La Civette pour un café verre d’eau lecture à seulement un euro soixante.
Quand le ciel se dégage, je vais m’asseoir sur un banc face à la mer retirée. Au loin peut-être est-ce l’église de La Clarté que je vois là-haut sur ma droite. Pour rentrer, je dois patienter jusqu’à seize heures trente-cinq.
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C’est à Trégastel qu’Henryk Sienkiewicz écrivit Quo vadis ?
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Je n’ai plus un instant de chagrin dès que je pense à me venger. (Donatien Alphonse François de Sade à sa femme)

4 septembre 2026


Un ciel gris, un peu de vent, une douce température, ainsi se présente le premier jeudi de septembre tandis que je monte jusqu’à l’église. Ty Coz et L’Apéroz ouvrent heureusement tôt. « Il y a du monde encore », constate la clientèle habituelle. Le monde, c’est les touristes dont je suis pour l’instant le seul représentant. Il est huit heures. Un livreur de farine de blé noir pousse un diable lourdement chargé jusqu’à la crêperie Les Calculots. J’ouvre Lettres à sa femme du Marquis de Sade. À la table voisine, on se titille avant d’aller travailler : « Vous êtes toutes pareilles, vous les femmes. Pour qu’il vous intéresse, il faut qu’un mec soit beau. Alors que nous les hommes, on s’en fout de la beauté. Il suffit que vous soyez intelligentes et que vous ayez du cœur », dit l’un. « Du cœur à l’ouvrage ? » répond l’une.
Je rejoins l’Hôtel de Ville pour prendre le bus TilT de neuf heures dix dont le terminus est Trégastel. Il n’indique pas ses arrêts. Je demande à son aimable chauffeur de me faire descendre à Carrefour de Ploumanac’h. Que des touristes dans ce bus qui longe la côte. Nous passons à La Clarté où par coïncidence est en villégiature un de ma connaissance. Nous croiserons-nous ?
L’arrêt Carrefour de Ploumanac’h est assez loin du centre de ce bourg qui fait partie de Perros-Guirec. Je passe devant le Parc des Sculptures et prends la direction du Port. C’est un port à seuil avec une partie à flot et une partie à l’échouage. De là, je prends le Géherre, traverse le Parc de la Bastille et arrive à la Plage de Saint-Guirec connue pour son oratoire. Au-dessus de cette plage sont les commerces et les restaurants. Le Mao est toujours là. J’y réserve une table et poursuis le sentier qui révèle alors ses curiosités : le phare, la chapelle, la cabane du douanier et tous ces rochers plus ou moins roses, certains en forme de dé, de bouteille et tutti. Je ne suis pas seul sur ce sentier où j’ai marché autrefois bien accompagné. Ploumanac’h a été élu Village Préféré des Français en deux mille quinze. Cela lui vaut un million de visiteurs par an, des marcheurs à bâtons, des chiens, des poussettes et des couples de beaufs à ticheurte « Farniente » ou « Amour toujours » et à la conversation indigente. Lorsque je reviens sur mes pas commencent à arriver les groupes sortis des cars. Il est onze heures.
Je prends place à la terrasse du Cabestan pour un café verre d’eau à deux euros. La clientèle est celle du sentier. « Bon, qu’est-ce qui nous reste à faire ? » demande l’un à sa femme. « Le Gouffre », lui répond-elle. C’est dans la commune de Plougrescant, la petite maison entre les deux rochers, un autre lieu parasité par la foule. À côté de moi s’installe un couple à chien. « Tais-toi imbécile », dis-je à ce dernier quand il se met à aboyer. « C’est normal qu’il aboie, me dit l’homme, c’est une bête. » Ce mot « bête » prononcé avec l’accent belge fait ma joie.
Malheureusement, Le Mao n’est plus ce qu’il était. Finie la profusion de plats à petit prix. Désormais, c’est un mélange de crêperie, de saladerie, de burgueurerie et de moulerie. Je me rabats sur la formule à dix-sept euros : saucisse bretonne et far breton. J’ai une table en terrasse, en bois brut verni, avec un petit banc du même tonneau posé sur les graviers, sous un parasol rouge en plastique recyclé. L’animation est offerte par un sexagénaire qui bascule en arrière à peine assis sur son banc. Plus de peur que de mal, comme on dit. On lui apporte un fauteuil. Hier, au Bistrot de la Rade, on affichait « produits locaux et de saison, tout est fait maison et avec amour ». On ne peut pas en dire autant chez Le Mao. Rarement j’ai mangé une aussi médiocre saucisse et un aussi piètre far.
Sorti de là, je m’installe à la dernière table libre du Ty Jovic, un bar tabac un peu caché à l’intérieur du bourg. La voisine d’en face rentre chez elle après avoir récupéré la clé sous la poubelle jaune. Je lis un bon moment après un café à un euro quatre-vingts.
Vers quatorze heures trente, je repars en direction du Port par la rue des Pêcheurs. Un banc m’accueille face aux deux moulins à marées. Le seul bus pour rentrer est à seize heures trente-neuf. J’ai du temps pour lire tout en regardant ce qui se passe. Chez les marcheurs à bâtons, comme chez les bicyclistes, l’homme est devant, la femme derrière.
Vers seize heures, craignant la pluie, je me rapproche de l’arrêt Carrefour de Ploumanac’h en allant me poser à une table de pique-nique à côté du Parc des Sculptures. Celles que je vois de mon refuge sont des mochetés.
« Je n’arrivais pas à dépasser les vélos », me dit le même aimable chauffeur que ce matin quand le bus arrive avec dix minutes de retard. J’en descends à l’arrêt Le Linkin. Il me reste la côte à monter et me voici revenu dans mon logis Air Bibi.
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Le point commun entre Sade et Proust : un serviteur nommé Albaret. Le Marquis traitait le sien de bardache. « Garçon dont les débauchés abusent », dit la note infrapaginale.

3 septembre 2026


Le hululement d’une chouette anime ma première nuit à Perros-Guirec. Comme un certain nombre de villes bretonnes de bord de mer, celle-ci est loin d’être plate. Au lever du jour, je grimpe vers l’église Saint-Jacques, petite, belle et fortifiée.
En face d’icelle, la boulangerie Ty Coz où le pain au chocolat est à un euro vingt et le café L’Apéro’z où l’allongé est à un euro quatre-vingt-dix. Sur cette place sont également présents le Crédit à Bricoles et un Carrefour City. Bref, tout ce dont j’ai besoin. « Tu vas en mer là ? » « Oui, tout à l’heure, vers midi, on va essayer. » La clientèle du café est globalement locale et légèrement touristique.
À neuf heures, j’entre à l’Office du Tourisme, un peu plus haut. Un aimable jeune homme m’établit une carte de bus mensuelle en illimité à vingt-trois euros quatre-vingts (un tarif réduit pour les vieux). Reste à ne pas manquer les rares bus Tilt.
Redescendu au Port, je me déleste de mes courses de survie du soir puis vais marcher au bord de la mer en direction de la pointe du Château sur le Géherre Trente-Quatre qui n’est qu’un bord de route. Ça monte d’abord puis une petite route descend sévèrement jusqu’à Pors Ar Goret. J’arrive à une minuscule plage de galets mais où passer ensuite ? Un homme est là qui me dit qu’il faut marcher sur le muret qui ne fait pas plus de dix centimètres de large entre un mur et l’eau de la marée haute. « C’est dangereux », lui dis-je. « Non, tout le monde passe par là, c’est le Géherre. » Tout le monde sauf moi qui remonte la rude côte et rejoins la plage de Trestrignel d’où l’on a belle vue sur la pointe (pas vu la queue du Château mais les Sept Iles oui).
Je poursuis ensuite pour revenir en ville par l’autre côté en suivant la route nommée chemin de la Messe. Ça monte et ça monte. Je suis content de voir le bout de cette marche et de me rasseoir à L’Apéro’z. Le serveur me dit que des restaurants à menu du jour, je n’en trouverai pas ici, sur le Port oui.
Le Bistrot de la Rade en bas de ma rue est le premier. Je m’y arrête et m’installe à sa terrasse, côté Linkin (plan d’eau à jeux d’enfant). Sur l’enseigne : Laurel et Hardy à table. Cela permet de dater l’endroit. On y propose un menu à vingt et un euros : œuf cocotte piperade poivron rouge et crème de chorizo, bœuf bourguignon écrasé de pommes de terre et tarte au citron meringuée. La cuisine est bonne, le service efficace et moi content.
Je longe le Port par la passerelle Éric Tabarly jusqu’à la terrasse de L’Escale pour mon premier café verre d’eau lecture. J’ouvre Lettres à sa femme du Marquis de Sade, ce qui me fait revoir celle à qui je pensais hier en passant à Asnières ôtant ses vêtements pour que je la photographie nue dans les ruines du Château de Lacoste. « Je vais vous demander de régler tout de suite : deux euros », me dit le patron interrompant ma rêverie. « Je m’en vais mais vous pouvez rester aussi longtemps que vous voulez. » Il ferme son café et disparaît son chien sur ses talons et sa baguette sous le bras. Les occupants de deux autres tables partent assez vite. Je reste à lire un bon moment puis j’opère une translation jusqu’à la terrasse voisine du Café du Port pour un diabolo menthe à trois euros.
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C’est le mois des fleurs d’hortensia desséchées, jolies encore.

2 septembre 2026


C’est encore une fois sans l’avoir voulu, le jour de la rentrée scolaire que je pars en vadrouille, conscient de ce privilège, de ce à quoi j’échappe depuis vingt ans. Pour le confort de ma valise, je voyage en première dans le train pour Paris qui part désormais à sept heures vingt-sept. Une minute de voyage en moins, si tout se passe bien. Nous filons sous le ciel bleu. Au passage d’Asnières, j’ai une pensée particulière pour celle qui me tenait la main. Elle y retourne ce matin.
Le contraste est rude entre ce premier trajet et le suivant. Le quai de la ligne Treize est bondé et les rames déjà pleines ne s’y succèdent que toutes les quatre minutes. Je ne peux monter que dans la deuxième et, comme chacun, y suis écrasé. Nul ne s’énerve mais on n’en pense pas moins. Au lieu d’apprendre à faire des frites ou de gambader au pied d’une éolienne, les aspirants Présidents de la République devraient faire cette expérience matutinale. Cela leur mettrait du concret dans la tête.
Arrivé Gare Montparnasse, je vais reprendre mes esprits à l’aide d’un café à trois euros vingt à L’Atlantique. En face, la tour a le bas échafaudé. Il y a quelque temps, plusieurs de ses vitres ont chu sans atteindre personne. Elles ont été remplacées par des rectangles orange. « Ça fait vingt-deux ans que je suis là, le travail me sort par les oreilles », déclare le serveur à mes voisins qui, le trouvant peu aimable, lui ont dit qu’il avait l’air fatigué.
Le trajet suivant s’effectuera en Tégévé, celui de dix heures cinquante-sept qui a pour terminus Brest, dont je descendrai à Plouaret Trégor. Que des Tégévés s’arrêtent dans un tel endroit est un mystère en soi. Malheureusement, il faut compter avec une panne de signalisation qui induit un retard de trente minutes. Quand le train est enfin là, nous sommes bloqués devant l’embarquement. Il y a un bagage oublié à l’intérieur, ce qui ajoute dix minutes de retard. Le départ effectif a lieu à onze heures quarante. J’envoie un texto à ma logeuse pour l’informer de la situation.
Je voyage en première, à une place isolée. Le calme n’est rompu que par Génération Cinquante lorsqu’il vagit. Il ne sait pas ce qui l’attend. Ses parents oui, mais ça ne les a pas empêchés d’œuvrer au redressement démographique. « Non non, vous ne m’avez pas cédé votre place, vous m’avez rendu la place qui m’est attribuée », déclare une femme à un homme qui se prétend chevaleresque en Gare de Rennes. Ensuite, il y a Lamballe, Saint-Brieuc dont je suis content de revoir la Gare et la passerelle, Guingamp, et c’est Plouaret. Le chef de bord indique qu’un Téheuherre s’arrêtera pour prendre les voyageurs pour Lannion, ce dont je préviens celui qui doit venir me chercher, le père de ma logeuse. Dans ce vieux train BreizhGo qui chuinte à travers la forêt sont pas mal de voyageurs à valises, des vacanciers d’arrière-saison.
J’arrive à quatorze heures cinquante-huit au lieu de quatorze heures vingt-cinq. Grâce à l’amabilité de ce petit homme à casquette d’ouvrier d’autrefois, je n’ai pas à attendre longuement l’un des rares bus qui mènent à Perros-Guirec. Ça fait une trotte avant que l’on arrive.
Mon logis Air Bibi est proche du Port et du Linkin, sur une hauteur, un petit Té Deux dans un immeuble récent. Mon bagage posé, je vais voir de près ce Port et les commerces attenants, des boutiques vieillottes qui témoignent d’une certaine léthargie du quartier, puis je m’assois à la terrasse du Café du Port pour un café verre d’eau à un euro quatre-vingt-dix quand même.
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Dans mon nouvel Air Bibi, deux cadeaux de bienvenue : un paquet de gâteaux bretons et une bouteille de cidre breton. Cela devient rare.
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Je reconnais que ça m’est utile un smartphone. Deux ou trois fois par an. Aujourd’hui, il m’a donné la possibilité de gérer au mieux le retard ferroviaire et durant mon séjour à Perros-Guirec, il va me permettre de fréquenter Internet grâce au partage de connexion.

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