Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

29 février 2020


Rien de mieux que la guerre pour montrer sans fard la nature humaine. Lucien Jacques (poète, éditeur, peintre, dessinateur, graveur et danseur) dans Carnets de moleskine publié chez Gallimard, dont j’ai fait la lecture il y a plusieurs mois, en fait une démonstration :
Vingt-six août mil neuf cent quatorze : Une des dernières nuits, nos troupes ont descendu un de nos dirigeables, par inadvertance… les gradés, pendant ce temps, bringuaient dans les boîtes de nuit.
Six septembre mil neuf cent quatorze : En reprenant ses sens, le sergent Louis, mâchoire fracassée, se retrouve chez sa sœur, l’institutrice de Sérancourt.
Quatorze septembre mil neuf cent quatorze : Heippes plein de débris et de détritus de tous genres ; un gros cochon tué par un obus au milieu de la grand-rue. (…)
La route de Heippes à Souilly est jalonnée de cadavres de fantassins (beaucoup de marsouins), gonflés et bleus déjà. (…)
Souilly a été mis à sac. Une maison, coupée en deux par un obus, montre ses plaies intactes. Dans l’une, lit à rideaux et édredon; agrandissement de famille dans un cadre de travers ; rideaux qui flottent à une fenêtre sans vitres demeurée en place on ne sait pourquoi…
Dix-neuf septembre mil neuf cent quatorze : Sur la table où j’écris, on vient de poser des éclats d’obus ramassés dans la rue : engins faits pour déchirer irrémédiablement, avec des pointes et des crochets, comme d’instruments de torture.
Une fillette de quinze ans a été tuée hier par une de ces choses. Elle avait dans les bras son petit frère. L’enfant est intact.
Vingt-quatre septembre mil neuf cent quatorze : Au pont du fort, on désigne Maurice et moi pour porter un blessé grave. Au poste du 6e corps, à Troyon, les docteurs achèvent de dîner et ne prennent livraison de notre blessé qu’ayant achevé leur cigare.
Vingt-deux octobre mil neuf cent quatorze : Tête-de-pipe prenant la parole ensuite, annonce, en regardant dans ma direction, qu’il est absolument interdit de tenir des carnets de route.
Vingt-neuf novembre mil neuf cent quatorze : Cloches dès l’aube. On voudrait se laver, mais vraiment la Meuse est trop pleine de chevaux crevés.
Onze décembre mil neuf cent quatorze : Dumas est de retour. Il a été à Paris.
-Tout le monde y est timbré, me dit-il ; les artistes compris. Saint-Saëns part en guerre contre Wagner. Entendre de la musique allemande est impossible et on ne peut prévoir quand on pourra en réentendre. Seule la musique alliée ou neutre a cours. L’italienne est fort en vogue (parce qu’on espère que l’Italie va se ranger à nos côtés). Il paraît que Beethoven est devenu belge, en tout cas la Belgique le revendique. C’est à désespérer !
Vingt-huit décembre mil neuf cent quatorze : Hourey cite un détail qui m’avait aussi frappé à la lecture d’Anna Karénine. Celui où Anna s’aperçoit que son mari a du poil dans les oreilles, ce qui suffit à faire entendre qu’elle ne l’aime plus.
 

28 février 2020


Grésil dans la nuit, tonnerre au matin, mais accalmie au moment où je rejoins la gare de Rouen ce mercredi ; Manix y fait la publicité de ses préservatifs « sensations incroyables » et « douceur extrême ».
Tandis que le train à étage et à sièges colorés m’emmène à Paris une éclaircie inespérée montre un peu de ciel bleu. Cela ne dure pas. Cette journée sera souterraine. D’abord avec les métros Trois et Huit qui m’emmènent au Café du Faubourg où la barmaid fait preuve avec les habitués d’une amabilité commerçante, c'est-à-dire exagérée.
Chez Book-Off, où l’on cherche du personnel, je ne trouve guère. Ce n’est pas au marché d’Aligre que je peux me rattraper. Rarement, je l’ai vu autant déserté par les marchands qu’aujourd’hui ; la météo annoncée était encore pire que celle subie.
Le repas de post anniversaire envisagé avec celle qui travaille vers la Bastille ayant été ajourné pour cause de rendez-vous professionnel, j’opte pour le Péhemmu chinois où je côtoie une famille italienne tandis que la pluie se met à tomber.
Les métros Huit et Un m’emmènent ensuite à Hôtel de Ville. Le nouveau Book-Off n’est pas loin mais je suis quand même trempé en y arrivant. Très vite, je me demande ce que je suis venu y faire. Cette boutique n’est pas à la hauteur. Les livres ne sont pas renouvelés. J’y reste néanmoins jusqu’à ce que cesse l’averse puis rejoins Châtelet.
Les métros Quatre et Trois m’emmènent à Quatre-Septembre pour un dernier tour de Book-Off. Il n’est pas davantage fructueux. Redescendant dans le métro, je croise, montant à grandes enjambées, le Directeur d’une institution culturelle rouennaise qui ne me remarque pas. Je ne donne pas son nom. Qui sait s’il est autorisé à être ici en plein après-midi un mercredi.
Le Corail prévu pour le retour à dix-sept heures trente-neuf est remplacé par la bétaillère, mais celle-ci va comme si rien ne pouvait l’arrêter. Je sors de la gare au moment où y entre une femme blonde aux cheveux tressés. Nos regards se croisent.
J’aurais peut-être dû lui dire bonjour, je dois la connaître, me dis-je en descendant la rue de la Jeanne. Je l’ai déjà vue mais où ? Je cherche un moment, faisant mentalement le tour des lieux que je fréquente à Rouen, puis renonce.
Ce jeudi matin tout s’éclaire quand j’apprends que Delphine Batho, ancienne Ministre de l’Ecologie de François Hollande, est venue soutenir Jean-Michel Bérégovoy, le candidat écolo des prochaines Municipales rouennaises.
                                                                 *
Dans le train de l’aller :
-Mince ! rosit une jeune fille allant passer la journée à la capitale avec sa mère quand elle appuie sur le bouton vert qui ouvre la porte des toilettes.
-Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquiert la génitrice.
-Y a un monsieur à l’intérieur.
-Bah, il a pas bloqué la porte.
L’exhibitionniste malgré lui s’excuse à la sortie.
                                                                 *
Quand même, à un euro chez Book-Off : Sonnets luxurieux de L’Arétin (Rivages poche).
 

27 février 2020


Le temps prévu n’est pas glorieux mais j’ai vraiment envie de bouger, même si ce n’est que pour aller à Dieppe. A neuf heures quinze, je suis dans le train qui y mène, peu fréquenté ce lundi. Le contrôleur a quand même de quoi s’occuper avec l’affranchi de service.
-J’ai pas les moyens et il me faut absolument aller à Dieppe, se justifie-t-il quand lui est reproché une absence de billet.
Il a une carte d’identité dont il prétend l’adresse valable. Une amende lui est offerte, à régler dans les deux mois. Advienne que pourra.
Que la campagne est boueuse. Vivre avec des bottes aux pieds, cela ne m’arrivera plus, grâce au ciel (si je puis dire).
Au Tout Va Bien, commençant la lecture de l’année mil neuf cent trente-cinq du Journal particulier de Paul Léautaud (Mercure de France), je côtoie un trio masculin qui travaille dans les assurances. L’un briffe les deux autres qui débutent. On se croirait dans un jeu de rôle.
Quelle surprise à midi de découvrir à L’Espérance la jolie patronne copieusement enceinte. Le rognon de bœuf frites maison ne m’en console pas.
Malgré le vent, je vais voir la mer, longeant la plage où quelques jeunes couples sont assis contemplant les vagues d’un air vague.
Bifurquant à gauche, je me refugie au Brazza, tenu par père et fille, et y poursuis ma lecture, un peu lassé des incessantes scènes de jalousie de Léautaud envers Marie Dormoy, son amante, qui le fut et l’est peut-être encore d’Augustin Perret.
Pas davantage de monde dans le train de retour, j’y suis contrôlé par une jolie blonde qui faisait partie du trio de mon train Paris Rouen mercredi dernier. Un des passagers la connaissant l’avait interpellée pour lui rappeler qu’un jour elle avait fait un Nice Paris sans billet.
-Il y a prescription, lui avait-elle répondu.
-C’était en deux mille quinze quand même, lui avait-il rétorqué, cependant qu’elle s’éloignait en riant.
                                                                  *
Avoir des espérances. Synonyme : être enceinte. Le nom du restaurant prend soudain toute son ampleur.
                                                                  *
L’affichette de rue des Informations dieppoises ce lundi : « Les gendarmes se font passer pour une ado et piègent un Dieppois ».
                                                                  *
Le propos qu’on entend partout dans la ville: « Faudrait pas que ça vienne par ici ». (Pas la peine de préciser de quoi il s'agit).
                                                                  *
Rouen, mardi matin, rue Camille-Saint-Saëns, une femme au téléphone : « Bon, bah, toi t’as bien sauté ta cousine, alors tu la ramènes pas. »
                                                                  *
Quel est donc ce nouveau bouquiniste qui s’installe au bout de la rue Richard-Lallemant, là où se trouvait un marchand de bicyclettes électriques dont la boutique fut attaquée un samedi par des Gilets Jaunes. Derrière les rideaux métalliques, une quantité de livres, dont des bons, dans le plus complet désordre.
 

25 février 2020


Encore un dimanche sous la pluie, j’espère que les pratiquants ont suivi le conseil d’Oncle Sacha (Guitry) : Ne faites jamais l'amour le samedi soir, car s'il pleut le dimanche, vous ne saurez plus quoi faire.
Pour ma part, faute de partenaire, j’en suis réduit à aller boire un café en ville. Les rues ont leur aspect désert qui désole. Comme si la ville de Rouen était déjà confinée en raison de l’expansion du coronavirus, ainsi que le sont depuis hier des villes italiennes situées entre Milan et Venise. Que l’on impose ce genre de mesure en Chine n’a rien d’étonnant, mais qu’un pays, dit démocratique, empêche si rapidement la circulation de sa population sous peine d’amende et de prison, je ne m’y attendais pas.
Où en sera-t-on dans un mois, à la date que j’ai choisie pour une escapade dans le Sud, pas très loin de la frontière, billet et location déjà payés. Cette région sera-t-elle interdite ? Pire, serons-nous tous assignés à résidence ?
                                                                           *
Mort cette semaine d’« une longue maladie » du seul Ministre que je sois allé entendre discourir, Michel Charasse, cigare et bretelles. C’était pour l’inauguration de l’école Coluche à Val-de-Reuil, quelque temps après la mort du motard.
La veuve, invitée, n’était pas venue mais l’imprésario, Paul Lederman, était là, entouré par la municipalité socialiste et des habitants du quartier accompagnés des futurs élèves. Face à la statue du porteur de salopette, le Ministre d’identique corpulence fit son chaud.
Je me souviens d’une seule de ses phrases : « Dites des gros mots, les enfants,»
Ils en connaissaient de nombreux, comme je pus le constater quelques années plus tard, quand je fis l’instituteur en maternelle dans cette école où je suggérerai, sans succès, à mes trois collègues, d’inscrire sur le fronton cette citation de l’illustre comique : « Ils ont eu des enfants parce qu’ils ne pouvaient pas avoir de chien ».
                                                                           *
Une cliente du Café de la Ville, à propos de son trois ans : « Ça va, il est chiant, mais il est drôle ».
 

24 février 2020


Suite et fin de mes prélèvements dans les sept cent soixante-dix-neuf pages du Journal intime de Sophie Tolstoï (Albin Michel) :
Vingt-quatre décembre mil neuf cent un : Ce soir, L. N. a joué au wint avec ses enfants et Klassen (l’intendant allemand de cette maison). Tout le monde criait, était en effervescence à cause du grand schelem sans atout ; je suis toujours très étonnée de l’état d’esprit qui règne pendant les parties de cartes, chacun perd soudain son jugement pour dire des sottises.
Dix-huit janvier mil neuf cent deux : Chaque soir je couche mon mari comme un enfant ; je lui bande le ventre avec une compresse d’eau et d’alcool de camphre, je lui prépare du lait dans un verre, je pose près de lui son horloge, une petite cloche, je le déshabille, le borde. Puis je m’assieds dans le salon et je lis les journaux jusqu’à ce qu’il s’endorme. Je m’arme de beaucoup de patience et j’essaie d’aider L. N. à supporter son état maladif.
Dix février mil neuf cent deux : Qui d’entre nous n’a pas éprouvé dans son enfance ce désir de voir tout le monde heureux. Maman est gaie, papa rit, la nourrice vient de recevoir une lettre en cadeau, on a donné à manger au chien, la querelle avec Micha est terminée, on est gai, tout va bien parce que chacun se sent heureux.
Et puis on vit, on grandit. On voit partout la souffrance ; tout le monde est malheureux.
Treize juin mil neuf cent deux : Le pauvre ! Cela me fait mal de regarder cette célébrité mondiale qui n’est dans la vie quotidienne qu’un vieillard maigre et pitoyable. Il continue pourtant de travailler et rédige son appel aux travailleurs.
Quatre novembre mil neuf cent trois : Je suis envahie de tristesse lorsque je contemple les cendres de notre passé si heureux. Si je me sentais vieille, cela serait plus simple.
Trente et un juillet mil neuf cent dix : J’ai également été frappée dans ses lettres par ces mots, souvent répétés : « Il est pénible de vivre comme je le fais, dans le luxe, contre ma volonté. » Pourtant qui a besoin de ce luxe et de ce personnel si ce n’est L. N. lui-même ? Un médecin pour veiller à sa santé ; deux machines à écrire et deux dactylographes pour ses écrits ; Boulgakov pour sa correspondance ; un valet de chambre (Ilya Vassiliévitch) pour s’occuper du vieillard affaibli ; un bon cuisinier à cause de son estomac délicat.
Vingt-six septembre mil neuf cent dix : J’ai voulu me suicider, sortir de la vie de L. N. pour lui rendre cette liberté qu’il souhaite si ardemment. Je suis allée dans ma chambre où j’ai trouvé un faux pistolet, un jouet d’enfant et – en attendant d’en avoir un vrai – j’ai tiré pour essayer. Lorsque mon mari est rentré de sa promenade digestive, j’ai tiré une seconde fois, mais il n’a rien entendu.
Onze octobre mil neuf cent dix : Par contre notre bibliothèque est due au plus pur hasard : de tous les coins du monde on nous envoie des livres, gratuitement bien sûr, avec des dédicaces ; il y en a de bons, mais il y en a aussi qui ne valent rien ! L. N. a rarement acheté lui-même les livres, il en a surtout reçu ; cela constitue une bibliothèque particulièrement informe et sans idée directrice.
                                                                       *
Deux autres lectures fort intéressantes : La fuite de Tolstoï d’Alberto Cavallari et Tolstoï est mort de Vladimir Pozner, tous deux chez Christian Bourgois.
 

23 février 2020


Suite de mes prélèvements dans les sept cent soixante-dix-neuf pages du Journal intime, publié chez Albin Michel, de Sophie Tolstoï, pas plus heureuse d’être mère que d’être épouse :
Dix-sept septembre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : Il est fort instructif de constater qu’on peut se trouver seule au monde après avoir donné le jour à onze enfants. Il faut y être prête, et ne pas murmurer.
Vingt et un octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : Toutes nos filles s’en vont vers une vie de pauvreté, pour se donner à l’homme qu’elles aiment, elles qui ont vécu dans de vastes demeures, avec quantité de serviteurs et une nourriture excellente… Il faut croire que rien n’est plus précieux que l’amour…
Cinq avril mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Après qu’ils m’eurent bouleversée ainsi, je suis allée, pleurant et désespérée, demander à L. N. comment je devais agir avec mes fils qui exigent de l’argent et m’insultent ? Et comme à l’accoutumée, lui qui prêche au monde entier je ne saïs quelles vérités, il n’a pas été capable de dire un seul mot  à sa famille, ou d’apporter de l’aide à sa femme.
Dix avril mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : S’il me fallait vivre comme L. N., je deviendrais folle. Le matin, il écrit, donc il se fatigue intellectuellement, et le soir il ne cesse de parler ou, pour être précise, il prêche, car ses auditeurs viennent pour la plupart chercher des conseils ou s’instruire auprès de lui.
Trois mai mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Combien d’éléments tragiques dans la maternité ! Il y a la tendresse pour les tout-petits (comme celle de Mania pour son fils, dont j’ai été tantôt le témoin) ; puis il y a l’effort d’attention, les soins déployés pour élever des enfants sains ; ensuite c’est l’effort de les éduquer, le chagrin et l’effort devant leur paresse, la perspective de leur avenir vide et désœuvré, puis c’est l’hostilité, les reproches, les insolences des enfants, et chez vous, le désespoir de constater que toute votre existence, toute votre jeunesse, tous vos efforts n’ont servi à rien.
Deux juin mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Il est difficile de soigner L. N. dans une maison étrangère, avec son alimentation végétarienne compliquée.
Vingt-deux octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Aujourd’hui j’ai contemplé la photographie de L. N. – ses maigres mains séniles que j’ai si souvent baisées et qui m’ont tant de fois caressée, et j’ai été si triste en pensant à lui, j’ai eu envie de ses caresses – précisément séniles et non amoureuses.
Cinq novembre mil neuf cent : Dans la soirée je préparais un lavement d’huile de ricin au jaune d’œuf pour L. N. pendant qu’il expliquait à Goldenweiser (qui l’écoutait servilement) que les grandes puissances européennes étaient devenues impudemment téméraires et arrogantes dans leurs décisions et leurs actes.
Vingt-huit janvier mil neuf cent un : Nous avons appris aujourd’hui que l’enfant de la pauvre Macha portait en elle était mort. Elle est maintenant alitée, triste, malheureuse que son espoir ait été déçu, tout comme celui de Tania. J’ai sans cesse envie de pleurer et je suis terriblement, terriblement malheureuse pour mes pauvres filles que leur végétarisme, et tous les principes de leur père ont tant affaiblies.
 

22 février 2020


Une bonne mise en garde contre le mariage que l’histoire du couple Léon et Sophie Tolstoï. Impossible de savoir qui des deux a été le plus malheureux de devoir passer une vie entière avec l’autre.
Quand même, je plains plus sa femme que lui, qui finira par la fuir, une fugue qui s’achèvera dans la petite gare d’Astapovo, où il mourra entouré de ses enfants, et refusant de la voir.
Dans son Journal intime, tenu de mil huit cent soixante-deux à mil neuf cent dix, publié par Albin Michel, dont la lecture m’a fort intéressée, Sophie Tolstoï se plaint notamment de la façon de vivre de son mari, ascète pourvu d’une bonne dose d’hypocrisie, et de ses adeptes, qu’elle appelle les obscurs.
Trente et un décembre mil huit cent quatre-vingt-dix : Je suis tellement habituée à vivre une vie qui n’est pas la mienne, mais celle de L. et des enfants, que le jour où je n’ai rien fait pour eux, ou dans leur sillage, je me sens mal à l’aise et vide.
Premier janvier mil huit cent quatre-vingt-quinze : C’est étrange : pourquoi les gens malades, déviés du chemin de la vie normale, pourquoi les faibles et les sots sont-ils justement ceux qui se jettent sur les doctrines de L. N., et vont à leur perte d’une manière ou d’une autre… mais irrévocablement ?
Dix-huit janvier mil huit cent quatre-vingt-quinze : L. N. a même joué au wint et joué du piano à quatre mains. A l’abri des regards critiques de ses disciples, il pouvait mener une vie simple et se reposer de cette atmosphère fausse et ampoulée qu’il a lui-même créée dans la compagnie de ses obscurs.
Vingt-six janvier mil huit cent quatre-vingt-quinze : Mais dans sa biographie, on écrira plus tard qu’il transportait l’eau à la place de son portier, et nul ne saura que jamais il n’a porté d’eau à son enfant, afin d’accorder à sa femme fût-ce un instant de répit, et qu’en trente-deux années il n’a pas passé cinq minutes au chevet d’un enfant malade, pour me permettre de souffler, de rattraper mon sommeil, de faire un tour de promenade, ou tout bonnement de me reposer de mes labeurs.
Vingt-cinq juin mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : Je lis un livre français répugnant ; il traînait, je l’ai pris, et j’ai été horrifiée par sa sensualité. Rien que le titre : Aphrodite ! Quels débauchés, ces Français ! Mais au moins, ayant lu cet ouvrage, on peut faire une appréciation précise de la beauté du corps féminin, et du sien propre.
Trente juin mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : En chemin de fer j’ai lu un livre horrible : Les Demi-Vierges, de Marcel Prévost. J’en ai ressenti de la honte et ce malaise quasiment physique qui me prend lorsque je lis un livre sale.
Vingt-cinq juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : A chacun sa destinée. La mienne m’a placée « au service » d’un écrivain. Et c’est déjà bien : du moins ai-je servi un homme qui méritait que je me sacrifie pour lui.
 

21 février 2020


Encore le foutu train à étage et sièges colorés pour m’emmener à Paris ce mercredi matin. J’y dispose néanmoins du siège voisin pour mon sac de livres à vendre et lis le Traité des excitants modernes, alcool, sucre, thé, café, tabac, ce qui me conduit à presque m’endormir. Comme l’écrit Balzac : Au lieu d’activer le cerveau, le vin l’hébète.
De Saint-Lazare, je marche jusqu’au Bistrot d’Edmond, y bois un café, puis suis à dix heures moins cinq devant la porte du Book-Off voisin en compagnie d’un jeune homme qui espère y trouver Le Petit Prince. Il veut l’acheter, me dit-il, pour le faire découvrir à deux petites filles chinoises trilingues à qui il donne des cours puisqu’elles ne peuvent pas retourner dans leur pays vous savez pourquoi. Il ne dit pas le nom de la maladie, comme si le prononcer augmentait le risque de l’attraper.
Je lui explique le fonctionnement de cette bouquinerie qu’il ne connaît pas et lui apprend que l’on n’a qu’une chance sur dix mille de trouver ce qu’on cherche. Comme en plus il est pressé, son cours commençant officiellement à dix heures, je lui conseille de ne pas attendre et de trouver le texte de Saint-Ex (et ses dessins) sur Internet.
-Sur le papier, c’est quand même mieux, me répond ce sympathique garçon.
 A l’ouverture, je le fais passer devant moi, urgence oblige. Tandis que je sors mes livres, il fait chou blanc et me salue avant de partir en courant. Ces petites filles ont de la chance d’avoir ce garçon à leur service, me dis-je en le regardant s’éloigner. Un seul de mes livres est refusé. J’obtiens neuf euros quatre-vingt-dix pour les autres et n’en dépense qu’un dans la boutique pour Puissances de Paris de Jules Romains (L’Imaginaire/Gallimard).
Comme il fait à peu près beau, c’est à pied que je rejoins Beaubourg et le deuxième Book-Off, sur le trottoir duquel sont maintenant présentés dans des bacs nombre de romans à un euro qui à force d’être manipulés auront bientôt un aspect Boulinier.
A l’intérieur, un néophyte du scannage empli un panier dont le contenu, quand il l’aura mis en vente, aura vite fait de le désabuser. Je mets dans le mien le Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière (Bouquins/Laffont), que je compte offrir, l’ayant déjà, puis je reprends le chemin en direction de la Bastille.
Il est midi quand j’arrive à Saint-Paul. Je m’arrête aux Mousquetaires pour déjeuner du menu à treize euros quatre-vingt-dix : filet de hareng salade verte, hachis Parmentier salade verte, espèce de tiramisu à petit beurre, tout cela médiocre mais le pichet d’un quart de Vallefiore à six euros est à mon goût, de même que la musique d’ambiance jouée par je ne sais qui à la guitare.
Reprenant la marche, j’atteins le troisième Book-Off et n’y fais pas de bonnes affaires.
Pour retourner à Saint-Lazare, je prends le métro. Le train de seize heures quarante est un Corail partant à l’heure de la zone francilienne. A ma droite, y discutent Ferrero et Université de Saint-Denis. Le contrôle des billets est assuré par un trio de jeunes femmes. Rien que dans la demi-voiture où je me trouve sont débusqués trois voyageurs sans billet. C’est dire l’efficacité des coûteuses barrières à Pécresse, supposées empêcher la fraude.
                                                     *
L’amour (première) :
-J’ai été élevée par un mythomane et je suis sortie deux ans avec un pervers polymorphe.
                                                     *
L’amour (deuxième) :
-Ils vont acheter une maison ensemble, ça, ça veut dire, t’es invitée à leur mariage l’année prochaine.
                                                     *
L’amour (troisième) :
-Qu’est-ce que tu crois, pondre, ça marche pas à tous les coups.
 

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