Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

30 avril 2019


« En 1978, Le Quotidien de Paris ayant demandé à une cinquantaine d’écrivains quels étaient les auteurs de l’entre-deux-guerres ou de l’immédiat après-guerre à rééditer en priorité. Henri Calet fut déclaré vainqueur. Raymond Guérin, cinq fois nommé, arrivait en seconde position dans les suffrages », écrit Jean-Pierre Baril en préface de la Correspondance entre Henri Calet et Raymond Guérin. Réédités, ils le sont désormais. Grâce notamment au Dilettante, qui publie aussi leur échange de lettres.
« Raymond Théodore Barthelmess, dit Henri Calet, est né le trois mars mil neuf cent quatre à Paris, d’un père anarchiste et d’une mère flamande. » écrit plaisamment Jean-Pierre Baril dans cette même préface. Comptable modèle de la société Electro-Câble (sa mère), il s’enfuit un jour avec la caisse contenant dix ans de salaire (son père) et trouve refuge en Amérique Latine (son pseudonyme) d’où il revient un jour sans être inquiété.
Raymond Pierre Guérin est né le deux août mil neuf cent cinq à Paris d’une mère bourgeoise bordelaise et d’un père paysan poitevin. Il deviendra agent général de la Mutuelle de Poitiers à Bordeaux et ne piquera pas dans la caisse.
L’un et l’autre seront de leur vivant des écrivains à petite renommée et devront faire le soldat pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
En témoigne le début de leur correspondance :
Sachez seulement que je suis resté dans la ligne de la troisième internationale, c'est-à-dire internationaliste, a-patriote, antimilitariste et pacifiste intégral. Raymond Guérin à Henri Calet, Bordeaux, le dix-huit novembre mil neuf cent trente-huit
Je voudrais que vous fussiez assuré que je lis vos lettres avec une chaleureuse sympathie. Henri Calet à Raymond Guérin, le huit mars mil neuf cent trente-neuf
Je suis en ligne avec ma division depuis un mois et demi, connaissant un destin de campeur aujourd’hui bien banal. Raymond Guérin à Henri Calet, aux Armées, le six novembre mil neuf cent trente-neuf
Que vous dire, mon cher ami, de ce qui se passe ici ? On vit à peine, parmi d’effrayantes ténèbres. (…)
J’aimerais que notre correspondance ne cessât point. Henri Calet à Raymond Guérin, le dix novembre mil neuf cent trente-neuf
Nous venons d’être relevés après avoir tenu les lignes pendant deux mois dans le secteur de Sierck. Je n’ai jamais été autant saturé de boue et de pluie. Etrange destin pour un homme du XXe siècle, que celui de finir dans la peau et dans l’apparence d’un pourceau ; et d’un pourceau qu’Epicure lui-même n’eût osé prévoir ! Raymond Guérin à Henri Calet, aux Armées, le cinq décembre mil neuf cent trente-neuf
Je suis revenu dans mon cantonnement couleur de neige sale, pataugeant dans les purins tricentenaires de la Meuse où ma division, lasse sans doute de ses cinquante-quatre jours de ligne, croupit dans un morne repos. Raymond Guérin à Henri Calet, aux Armées, le neuf janvier mil neuf cent quarante
Et puis, j’ai passé devant une Commission de Réforme qui m’a pris « bon pour le service » et « motorisé ». Henri Calet à Raymond Guérin, le vingt-cinq janvier mil neuf cent quarante
Le quinze juin mil neuf cent quarante, Calet est fait prisonnier.
Le vingt-quatre juin mil neuf cent quarante, Guérin est fait prisonnier.
Le vingt et un décembre mil neuf cent quarante, Calet s’évade.
Malgré mes 36 ans, je dois me plier comme un gamin qu’on mettrait au coin, aux chinoiseries de la discipline des camps. Raymond Guérin à Henri Calet, au Stalag, le vingt et un octobre mil neuf cent quarante et un
Je suis « statisticien » dans une usine de province. En exil, j’attends. Henri Calet à Raymond Guérin, Tarbes, le dix-sept novembre mil neuf cent quarante et un
Mon Cher Ami, ne m’en veuillez pas d’être resté plus d’un an sans vous écrire.  Raymond Guérin à Henri Calet, Stammlager, le sept janvier mil neuf cent quarante-trois
Je suis d’ailleurs maintenant le seul écrivain français prisonnier (chose qu’on ne dit jamais dans la presse, bien entendu !). Enfin, je sais que plus on me laissera moisir ici, plus je serai dur, impitoyable, intransigeant. Je vous assure qu’il ne faudra pas venir me casser les couilles ! Raymond Guérin à Henri Calet, Stammlager, le vingt et un juillet mil neuf cent quarante-trois
Tout ce que vous me dites me touche vivement : j’ai connu aussi cette vie rampante, odieuse et dont l’absurdité n’est ressentie que par quelques-uns. Henri Calet à Raymond Guérin, treize août mil neuf cent quarante-trois
Je suis enfin libre, Mon Cher Ami, après quarante-deux mois de réclusion aux barbelés. Comment cela s’est fait ? Je n’en sais rien encore. Raymond Guérin à Henri Calet, Montcaret, le vingt-neuf décembre mil neuf cent quarante-trois
 

29 avril 2019


A l’heure où j’arrive ce dimanche matin au premier vide grenier de l’année du quartier Lelieur Cathédrale, des vendeurs déçus par l’emplacement qu’on leur propose s’en plaignent auprès de l’organisateur, lequel doit composer avec les travaux métropolitains.
Un seul des déjà installés possède un livre susceptible de m’intéresser (Soumission de Michel Houellebecq, que je n’ai pas encore réussi à trouver à un euro quelque part malgré son tirage important). Je lui demande ses prix.
-Les livres du présentoir, ça dépend, me répond-il.
-Si ça dépend, ça ne m’intéresse pas, lui dis-je.
Je quitte les lieux puis remonte la rue Louis-Ricard pour atteindre celle de Joyeuse où se tient un autre vide grenier, organisé par l’Amicale de l’Uras (Unité de Reconquête de l'Autonomie Sociale), dont des membres ont salopé la chaussée en inscrivant en énormes capitales orange « Foire à tout » (cela s’appelle ainsi en Normandie).
Le nombre d’exposants attendus était estimé entre cinquante et cent. Il n’y en a que quatre ou cinq dans la rue et trois ou quatre dans la cour du foyer. Je n’ai aucune question à poser sur le prix des livres, il n’y en a pas.
                                                                  *
Samedi, pas aperçu la chasuble d’un Gilet Jaune. Ils étaient en ville pourtant, de moins en moins nombreux. Parmi ceux vus à la télé, plus guère de porteurs de drapeaux tricolores, d’où moins de braillages de Marseillaise.
A Paris, certains Jaunes ont fait une tournée critique des télévisions. Impossible de trouver un article de journal relatant leur action. Quand même, sur France Culture ce dimanche matin, un reportage pendant les infos de sept heures. Il donne à entendre leurs arguments, lancés sous forme d’éructations choisies : « Merdias » « Collabos » « Salopes » « Menteurs » « Pourritures » « Corrompus » « Oligarques ».
 

27 avril 2019


Si le vieux serveur de La Cochonnaille est toujours là, le couple de vieux patrons n’y est plus, remplacé par une jeune femme d’origine asiatique et une jeune serveuse formaliste.
-Et comme dessert ? me demande cette dernière.
-Une mousse au chocolat.
-Excellent choix !
Je prends toujours le même menu. En cuisine, ce doit être les mêmes qui œuvrent. Les prix n’ont pas davantage changé. Dix-neuf euros pour le saucisson chaud pommes de terre, le cassoulet, la mousse au chocolat et le quart de vin rouge du Vaucluse (petit pot de rillettes offert).
Ayant rejoint le boulevard Saint-Michel, j’entre chez Gibert Joseph où je constate que le prix des occasions a explosé. Des livres autrefois vendus à moitié de leur prix neuf le sont maintenant aux deux tiers, voire aux trois quarts.
Quatorze heures approchant, je reprends le chemin, tourne à gauche en direction du Panthéon, le contourne et prends à droite vers la rue des Irlandais où en toute logique se trouve le Centre Culturel Irlandais. M’y amène une exposition consacrée à certaines œuvres de Tomi Ungerer et nommée En attendant.
En attendant que l’homme de l’accueil l’ouvre, je fais le tour du délicieux jardin carré qu’on ne devinerait pas depuis le porche. Une galerie de rez-de-chaussée soutient les étages du bâtiment, sur laquelle figure le nom des principales villes de l’île. Là où est écrit Derry, le pilier fléchit. Un assemblage de bois allégorique a été construit en renfort. Des tables sont installées sous les arbres. Quelques-unes sont occupées par des jeunes gens qui déjeunent ou lisent. Une médiathèque et une cafétéria sont à disposition. C’est un lieu paisible et discret.
En attendant montre trois assemblages dont deux sièges rouillés sans assise et sans dossier se faisant face et des pelles à visage humain qui peuvent faire penser à Picasso, ainsi que des collages dont la moitié sont récents et dans l’esprit de Samuel Beckett (d’où le titre le l’expo). Tomi les a créés pendant l’été deux mille dix-huit dans son atelier de West Cork, face à l’immense récif nommé la Dent du Diable.
Un bus Vingt et Un m’emmène à Opéra Quatre Septembre. Je prends un café au Bistrot d’Edmond d’où la nouvelle serveuse semble avoir disparu, furète dans les rayonnages du Book Off voisin où je ne dépense que deux euros puis ai le temps, avant l’heure du train de retour, de poursuivre ma lecture de Le bal masqué de Giacomo Casanova de François Roustang à La Ville d’Argentan. « Sa copine est une lesbienne notoire, ça ne me gêne pas du tout », déclare un homme à la table voisine. Qu’il juge utile de le préciser laisse entendre le contraire.
                                                                     *
Jean-Pierre Marielle est mort ce mercredi, à quatre-vingt-sept ans, des suites « d’une longue maladie », acteur d’une époque où le correctement politique ne sévissait pas encore, nom de Dieu de bordel de merde.
Il avait de très bonnes lectures : Flaubert, Céline, Léautaud. Dans son livre Le grand n'importe quoi, publié chez Calmann-Lévy en deux mille dix, il évoque aussi un auteur moins connu :
Il eut une drôle de vie : parents faux-monnayeurs à l’occasion, père anarchiste, Henri Calet sera brièvement un employé modèle de la Société Électro-Câble, avant de fuir avec la caisse pour Montevideo, où il changera de nom, pour revenir six mois plus tard à Berlin avant de vivre dans la clandestinité à Paris, puis de fuir à nouveau cette fois au Portugal avant un retour en France… Fait prisonnier en 1940, il s’évade. À la Libération, Camus le fera écrire pour le journal Combat, où il tiendra de merveilleuses chroniques, funambules, ironiques et douces. Publiant sans cesse, il a été longtemps ignoré, avant d’être redécouvert sur le tard, bien après sa disparition.
Son écriture me bouleverse, son attention à l’humanité, qu’elle le déçoive ou l’encourage, la limpidité de ses phrases, sa modestie désespérée, son attention aux autres, son honnêteté viscérale me touchent, sa poésie va au fond du cœur.
Vous n’imaginez pas l’état dans lequel me transportent ses livres. Si celui-ci doit servir une cause, que ce soit celle de son œuvre. Il est de mon devoir de partager cette passion. Vous me remercierez plus tard.
S’agissant de moi-même, il prêche un convaincu.
 

26 avril 2019


Ce mercredi, à Paris, après avoir fureté comme à l’accoutumée dans les rayonnages du Book-Off de Ledru-Rollin et n’y avoir dépensé que quatre euros, je prends le bus Quatre-Vingt-Six qui mène au Quartier Latin. Les nerfs du chauffeur sont mis à rude épreuve par les travaux de la place de la Bastille. Ses ding ding ding contre les automobilistes coincés empiétant sur sa voie sont de peu d’efficacité. N’étant pas pressé, je reste calme.
Je descends à Odéon et marche en direction de la rue de la Seine. Au numéro trente-six, et en retrait, se tient la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois dont l’enseigne luit. M’y amène une exposition consacrée à certaines œuvres de Tomi Ungerer et nommée L’Excès ou Overdose. J’en pousse la porte et suis salué par la maîtresse des lieux.
Sont montrés là des dessins de la série The Party dans laquelle Ungerer se moque des participant(e)s aux soirées new-yorkaises où le traînait sa femme d’alors. On y voit aussi des collages (ou dessins collages) plus récents, dont beaucoup sont cruels pour l’être humain. Quelques sculptures ou assemblages complètent l’ensemble. Leur férocité me comble : porte à barreaux miroir, guillotinée portant sa tête dans un panier, poupées nues en bocaux dans du formol. Que d’idées avait cet homme, me dis-je, tandis qu’arrive une femme venue spécialement de Norvège pour autre chose ; elle représente des collectionneurs de Nouveaux Réalistes et est traitée avec la déférence que nécessite une transaction potentielle.
Par la rue Saint-André-des-Arts, je rejoins Saint-Michel d’où je jette un œil à cette malheureuse Cathédrale puis entre au restaurant La Cochonnaille, rue de la Harpe, à midi pile, où Nostalgie m’apprend la mort de Dick Rivers, d’un cancer, à soixante-quatorze ans, le jour de son anniversaire.
                                                                     *
Cette semaine sont rediffusés les A voix nue de Tomi Ungerer sur France Cul avec ce mercredi soir un focus sur l’œuvre érotique qu’il me sera loisible d’écouter à mon retour.
 

25 avril 2019


« Notre époque, qui croit de moins en moins à l'émancipation par l'exercice de la liberté humaine, et pas davantage au fait que chacun d'entre nous recèle sa part obscure, feint de supposer que la science nous permettra bientôt d'en finir avec la perversion. Mais qui ne voit qu'en prétendant éradiquer le mal, dans un geste d'abolition définitive, nous prenons le risque de détruire l'idée d'une possible distinction entre le bien et le mal, qui est au fondement même de la civilisation ? » écrit la maison Albin Michel en présentation du livre d’Elisabeth Roudinesco La part obscure de nous-mêmes (Une histoire des pervers) dans lequel celle-ci évoque, tout à tour, au Moyen Âge Gilles de Rais, les mystiques, les flagellants, au dix-huitième siècle Sade, au dix-neuvième l'enfant masturbateur, l'homosexuel(le), la femme hystérique, au vingtième le nazisme, au vingt et unième le pédophile et le terroriste.
Au cours de ma lecture, c’est l’évocation de la zoophilie qui m’a donné envie de noter :
Dans les arènes de Constantinople, au Vie siècle de notre ère, l’impératrice Théodora, fille d’un montreur d’ours, protectrice débauchée et violente des prostituées et des femmes adultères, adepte enfin de la doctrine monophysique, s’exhibait devant des masses hurlantes, à genoux et les jambes écartées, tandis que des oies soigneusement dressées venaient picorer des graines à même la chair de son vagin.
(…) Ainsi, en 1601, Claudine de Culam, domestique chez le prieur de Revercourt, et issue d’une famille paysanne de Rozay-en-Brie, fut-elle condamnée à périr par les flammes, à l’âge de seize ans, pour avoir été surprise en état d’habitation charnelle avec un chien blanc tacheté de roux : «  J’ai trouvé Claudine vautrée sur son lit de repos, raconta le prieur, avec le chien entre les cuisses en train de la connaître charnellement. Dès qu’elle m’a vu, elle a baissé ses jupes et chassé le chien, mais comme celui-ci s’amusait à relever ses jupes avec son museau, je lui ai donné un coup de pied et il est parti en hurlant et en boitant. » La jeune fille prit alors la défense de son chien, roué de coup.
A la demande de sa mère qui la croyait innocente, elle fut examinée par les experts, en présence de l’animal, dans une chambre adjacente à la cour d’appel. Ceux-ci constatèrent alors, dirent-ils ensuite, que le chien s’était jeté sur Claudine « pour la prendre en levrette ». Unis en un même destin, les deux coupables – on aurait envie de dire les deux amants – furent étranglés avant d’être brûlés, puis leurs cendres dispersées afin qu’aucune trace ne subsistât de ce monstrueux coït.
Elisabeth Roudinesco est sans indulgence pour l’impératrice. En revanche, la jeune domestique a droit à toute sa clémence:
Qui osera dire, à la lecture de cette tragique histoire, que le cas de la pauvre Claudine, amoureuse de son chien, soit identique à celui de la terrible Théodora ?
Ah, l’amour.
                                                                     *
En note infrapaginale, Elisabeth Roudinesco évoque le cas de deux empereurs romains :
Vêtu de peaux de bêtes, Néron se jetait sur les parties sexuelles de suppliciés attachés à des poteaux, tandis que Tibère donnait le nom de « vairons » à de jeunes garçons qu’il entraînait à lui sucer les testicules sous l’eau.
 

24 avril 2019


Parmi mes lectures de train du mercredi : Les vies silencieuses de Samuel Beckett par Nathalie Léger, un petit livre noir publié par Allia. L’auteure y donne, sous forme de brefs paragraphes, un portrait psychologique et intellectuel de l’écrivain dans ses rapports avec sa mère, les femmes, l’alcool, l’Irlande, l’écriture, le théâtre, Joyce, etc.
Deux extraits seulement.
L’un qui montre que l’on a beau être un écrivain connu et reconnu, on n’échappe pas forcément à ce qui guette le grand nombre :
L’endroit porte un nom de purgatoire : Tiers Temps, rue Rémy-Dumoncel, dans le XIVe arrondissement de Paris. Là, Samuel Beckett finit silencieusement ses jours, tiers lieu, lieu de renfermement, trou de l’attente.
L’autre qui montre que le talent n’est pas toujours repéré rapidement :
Les débuts sont pourtant laborieux : Molloy, 694 exemplaires, et, dans la foulée, Malone meurt, 241 exemplaires, et, en 1953, L’Innommable, 476 exemplaires. Dans la France de 1951, 241 personnes ont acheté Malone meurt, 241 personnes, ouvrant le livre, ont entendu la voix qui commençait par dire : « Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin. »
                                                                *
Cité par Nathalie Léger en épigraphe à l’annexe « Précisions » :
Je m’accommode du mensonge mais je ne supporte pas l’imprécision. (Samuel Butler)
 

23 avril 2019


En cette fin de semaine, des affichettes sommairement collées sur les murs du quartier annoncent que les Gilets Jaunes soutiennent les commerçants. Elles promeuvent le localisme (c’est mieux chez nous). D’autres affichettes annoncent « Annulé samedi. Maintenu dimanche ». Ce sont celles du Printemps de l’aître Saint Maclou, hors les murs en raison des travaux. L’annulation du samedi est bien sûr due aux Gilets Jaunes. Là aussi on vante le on est mieux entre nous. Les exposants sont des céramistes, ferronniers et verriers normands.
Ce samedi, à midi dix, je suis le seul client au Son du Cor lorsque les Jaunes se font entendre. Bientôt ils apparaissent, remontant la rue Eau-de-Robec, allant je ne sais où. Ils font beaucoup de bruit car ils ont une sono mais ne sont qu’une trentaine. Ces Jaunes chantant « On est là On est là » me rappellent les Orange qui arpentaient le boulevard Saint-Michel au début des années soixante-dix en chantant « Hare Krishna Hare Krishna ».  
Plus tard, je ne vois en ville que des Gendarmes Mobiles veillant sur la zone interdite. Le soir venu, j’apprends que les Gilets ne furent que trois cent cinquante à Rouen où aucun lacrymogène n’a été lancé. Ils espèrent faire mieux pour la trentième, nommée « A l’abordage » et qui visera l’Armada.
                                                            *
A Paris, place de la République, ce sont jets de projectiles, dégradations et incendies divers. Des envieux pillent les magasins Go Sport et Habitat. Des haineux crient aux Policiers « Suicidez-vous Suicidez-vous ».
                                                            *
L’après-midi de ce samedi, Le Rêve de l’Escalier profite du calme et du beau temps pour installer son invité bédéiste devant la bouquinerie. Un client quasi permanent du Sacre lit depuis sa table en terrasse le titre de la bédé.
-Tintin en Thaïlande, ça existe ça ?
Celle qui l’accompagne ne sait pas.
- Attends je vais voir, lui dit-il.
Pour aller voir il ne fait pas les trois mètres qui le séparent de la bédé, il met en marche son smartphone.
-Ah non, c’est une parodie, constate-t-il.
                                                           *
Dimanche midi, au Son du Cor, je subis la conversation d’un qui raconte comment il s’est fait nasser hier à République. Au moins une décennie que je croise dans différents cafés ce quinquagénaire à l’élocution déficiente et à chapeau rond. Autrefois, il portait un canotier qui lui donnait l’air d’espérer être repéré pour jouer dans un téléfilm tiré d’une nouvelle de Maupassant. Avec ses peutes, il ricanait des manifestations traversant la ville, auxquelles je participais. Il a été prof remplaçant (je l’ai vu se faire bordeliser sous mes fenêtres lors d’une sortie scolaire), puis promeneur de caniche, puis apprenti masseur, puis je ne sais quoi, et le voici devenu Gilet.
 

20 avril 2019


Cette fois il fait vraiment beau à Rouen. Depuis deux jours mon emploi du temps d’après-midi est le même. Midi : terrasse du Son du Cor jusqu’à ce que l’ombre me rattrape. Quatorze heures trente : terrasse du Sacre jusqu’à ce que j’en aie assez. Ayant abandonné les décevantes Chroniques de La Montagne d’Alexandre Vialatte, j’ai pour compagnon le Journal (1939-1945) de Maurice Garçon.
A la première, je côtoie à nouveau les habitué(e)s de la pause du midi, l’employée de boulangerie, le mangeur de pizza, le fumeur de cigare, et celui qui a sa Carte Officielle de Con. Ce vendredi est de passage une jolie fille qui les années précédentes se vêtait en style néo baba et avait la chevelure teinte au henné. La voici en longue robe blanche, chaussures noires à talon, chevelure redevenue brune, penchée sur son ordinateur. Une seule explication possible : l’entrée dans la vie active (comme on dit).
A la seconde sont des habitué(e)s du genre fêtard(e)s, ainsi que le groupie du libraire du Rêve de l’Escalier, un garçon à qui autrefois j’ai payé un verre (bien obligé, il accompagnait celle avec qui j’avais rendez-vous) et qui ensuite ne m’a jamais dit bonjour.
Il faut dire que moi-même je ne dis bonjour à aucun des habitués du Son ou du Sacre. Pour les habituées, c’est selon.
                                                           *
Nouveauté fâcheuse à la terrasse du Son du Cor : deux tables hautes et moches offertes par une marque de bière. Et leurs sièges adaptés. De quoi illustrer l’expression : « Il va faire beau, les oies sont perchées ».
                                                           *
Sans avoir fait de statistiques, je peux affirmer que le nombre de crétin(e)s est plus grand au Sacre qu’au Son.
Exemple avec un quinquagénaire ce jeudi : « Le chêne, ça brûle pas comme ça. Tu mets une bûche dans la cheminée. Elle brûle pas. Faut alimenter. Et puis, à ce qui paraît, y a Daech qu’a revendiqué. J’arrive pas à retrouver le site. »
                                                          *
Le crétin (ou la crétine) de rue est également courant. Exemple près de chez moi ce vendredi face au dessin fait par nettoyage de la crasse sur le mur de l’Archevêché :
-C’est qui lui ? demande un moutard qui veut s’instruire.
-John Lennon, lui répond sa mère
-C’est Jeanne d’Arc, leur crie un clochard outré.
 

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