Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

11 avril 2019


Le brouillard est de sortie ce mardi. Il cache la côte d’en face et masque partiellement la grande roue installée devant le Café de la Plage vers lequel je me dirige comme chaque jour.
-Je vous l’offre ce matin, me dit en apportant mon noir breuvage celui que je suppose être le patron.
Je le remercie de cette gentillesse. Vers neuf heures, quand j’en ai fini avec mes obligations numériques, l’horizon est dégagé. La journée devrait être belle.
Comme hier, je monte dans le Téheuherre Nouvelle Aquitaine qui va à Bordeaux Saint-Jean, avec cette fois un billet à un euro trente, car j’en descends à Gujan-Mestras, « capitale de l’huître », aux sept ports ostréicoles.
Avant d’aller de ce côté, je découvre un centre-ville en travaux (comme dans toute ville qui se respecte). L’habitat y est individuel et on y conduit nerveusement avec une petite tendance à ne pas vouloir s’arrêter pour laisser traverser le piéton sur les passages protégés. Un autochtone m’indique un restaurant près de la Mairie. Il s’agit du Bistrot Gourmand où je réserve une table en terrasse au soleil.
A midi, pour la première fois depuis le début de mon séjour, je peux ôter mon pull en déjeunant à l’extérieur. Le menu du jour est à treize euros cinquante. Je l’augmente de deux fois un euro cinquante en choisissant deux plats à supplément : six huîtres du bassin (de chez Bidart) et la pièce du boucher (d’origine allemande), sauce vigneronne, et ses frites au sel de Guérande. Le quart de vin blanc est à trois euros et au goût étrange. Mon voisin, un néo barbu, se contente de la salade du jour et de l’eau du pichet. Aux autres tables, dont plusieurs composées des ouvriers du chantier urbain, on n’hésite pas à payer le supplément pièce du boucher et à l’accompagner de bière ou de vin. Une seule femme est présente, au rire insupportable.
Le Bistrot Gourmand est tenu par un couple (dont elle d’origine chilienne) et leurs deux filles. La plus jeune est un peu approximative. Pour qui sont ces deux plats que je porte à bout de bras ? Son chemin est rarement le plus court. En dessert, faute de mieux, je choisis le clafoutis à la poire, sauce chocolat.
-Jamais depuis que je suis ici je n’ai mangé d’aussi bonnes frites, dis-je au patron en réglant mon dû.
Je me dirige ensuite vers le plus important des sept ports ostréicoles, celui de Larrios. J’en fais quelques photos. Il est prolongé d’une jetée avec à son extrémité un Christ en croix. Deux jeunes femmes y déjeunent sur un banc. Je m’assois sur celui opposé et me fais discret car dans leur conversation il est question de Rouen d’où l’une semble être originaire.
Je prends le train dans le sens du retour à quinze heures quinze mais en descends cinq minutes plus tard à La Hume, bourgade qui dispose d’une jolie plage très peu fréquentée d’où part un chemin côtier qui mène au port ostréicole de Meyran. Pour la première fois, je marche un peu longuement. La mer est basse, autant dire absente, mais un bassin rectangulaire jouxte les installations ostréicoles. J’en fais le tour et observe une équipe occupée à poncer mécaniquement des tuiles arrondies qui doivent avoir leur importance dans l’élevage des huîtres.
En attendant le train de seize heures vingt, je bois un diabolo menthe à trois euros à la terrasse du café qui fait face à la gare, laquelle restera fermée jusqu’à l’été. Deux Témoins de Jéhovah sont de permanence devant. A défaut d’informations ferroviaires, il est donc possible d’obtenir des informations bibliques, mais nul ne semble en voir besoin.
                                                                       *
Sur le mur de mon logis temporaire, cette inscription: « La vie est belle ».
Sur une carte postale accrochée à la cloison devant laquelle j’écris : « Be so happy that what others look at you they become happy too ».
 

10 avril 2019


Ce lundi, je teste La Teste, cette commune qui tient Arcachon dans un étau entre l’Aiguillon et la dune du Pyla. Le train m’y mène en trois minutes contre la modique somme d’un euro vingt.
Il est dix heures trente-six et tombe une légère pluie. Je découvre un centre-ville sans attrait où plusieurs boutiques sont à louer. Un autochtone m’aide à trouver le Bistrot du Centre recommandé par mon Guide du Routard d’il y a neuf ans. A cette époque, il faisait aussi hôtel, le seul du coin à avoir des chambres à prix modeste, c’est fini. Le restaurant lui n’a guère changé ses prix : le menu est à treize euros cinquante, le verre de vin à un euro, le café à un euro. Je juge prudent de réserver.
Le seul café ouvert est le Lauki Bar qui fait aussi hôtel et tabac. Son mobilier moderne est neuf. Trois tables seulement, la première est occupée par un néo barbu qui lit, la deuxième par deux vieilles sœurs ; je m’assois à la troisième. Cet endroit est hélas pollué par la télé d’info continue où l’on cancane à haut volume sur la « restitution » du Grand Débat, une soûlerie que l’on n’aurait pas connue sans les Gilets Jaunes.
« On ne se fait pas opérer pendant les vacances », assène une sœur à l’autre qui a de la cataracte. Ici, c’est la surdité que l’on risque. Je dois me boucher une oreille pour lire.
Il ne pleut plus quand à midi je pousse la porte du Bistrot du Centre où ne sévissent ni télé d’info ni radio musicale. Plusieurs tables sont déjà occupées par les habitués, dont une très longue où se casent des travailleurs, parmi lesquels un apprenti à peine sorti de l’enfance. Il faut peu de temps pour que ce soit complet. Un solitaire est venu avec Le Figaro pour ne pas s’ennuyer. Mes plus proches voisins sont un sexagénaire et une septuagénaire dont j’ignore le lien. Lui se désole de ce que Cuba se modernise et devienne un pays comme les autres, avec Internet, tout en tripotant son mobile entre ses cuisses à l’insu de celle qui lui fait face. Il ne conçoit les vacances qu’avec des activités culturelles. Il faut qu’il y ait des trucs à faire, parce que la plage ça va une journée. Le Gers, c’est sympa, il y a des trucs à faire, par exemple le Festival de Jazz de Marciac.
-Tu y as été ? lui demande-t-elle.
-Oui, une journée, c’était sympa.
J’ai choisi le pâté de campagne, le rougail saucisse (fort bon) et quand arrive mon dessert, une mousse exotique, j’en suis à mon troisième verre de vin et ils sont de bonne taille.
Ma vieille voisine se plaint des enfants, bien qu’il n’y en ait pas ici.
-Mais tu en as eu, toi, des enfants ? lui rétorque son commensal.
-Justement, je sais que c’est chiant, lui répond-elle.
Une fois bu mon café (accompagné d’œufs de Pâques) et un peu pompette, je reprends la route qui va vers la gare et la dépasse pour atteindre le quartier ostréicole. Il me plaît davantage que celui du Cap-Ferret et ses prix sont plus décents. Je photographie quelques maisons de bois et note des noms de lieux de dégustation : La Cabane à PinPin, La Cabane de Laurinette, Chez Jéjhène ou La 12 Zen (là, je soupçonne la fille de l’ostréiculteur d’être coiffeuse).
                                                              *
Expressions entendues à La Teste :
« Tu viens nous voir à nous. »
« Vous le connaissez à Serge. »
                                                              *
Un client des Marquises, où je prends mon café d’après-midi :
« Intellectuellement, je sais ce que je vaux. »
 

9 avril 2019


Ce dimanche matin, le quatuor d’habitués du Café de la Plage fait relâche et on pourrait même croire que cet endroit a ouvert spécialement pour moi car il faut attendre neuf heures moins le quart pour qu’apparaisse le deuxième client. Le ciel est bleu, le soleil brille. Par la vitre, je distingue aisément les deux autres côtés du bassin (ce triangle équilatéral) et en son centre l’île aux Oiseaux avec ses deux maisons sur pilotis.
Vers neuf heures et demie, je pars explorer sur les hauteurs ce que l’on nomme la ville d’hiver, quartier de riches et baroques villas que firent construire les frères Pereire dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Cette ville d’hiver est irriguée par des rues que l’on nomme allées (c’est plus chic), lesquelles entourent le Parc Mauresque, aujourd’hui simple jardin public.
Un raide escalier me mène à l’entrée de celui-ci, près de laquelle je photographie la villa Térésa, puis je le traverse. Autrefois s’y tenait le Casino Mauresque, signé Paul Régnauld, dont l’architecture voulait rappeler celle de l’Alhambra de Grenade et de la Mosquée de Cordoue. Cet établissement a brûlé en mil neuf cent soixante-dix-sept. Sa maquette est exposée dans le parc dont je ressors allée du Moulin-Rouge où se trouve la villa Toledo, grande bâtisse de brique et pans de bois, décorée de dentelles de boiseries ciselées et agrémentée d’un escalier en trompe-l’œil.
Je poursuis par l’allée Faust pour voir la villa du même nom au numéro trois, une sorte de mini-château fort où habita Charles Gounod. En face, c’est l’allée Marie-Christine et la villa du même nom où séjourna Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine (elle y rencontra son futur mari Alphonse le Douzième). Deux numéros après la villa Faust, voici la villa Marguerite, faux chalet suisse entouré de végétation luxuriante quasi tropicale. Au bout, la villa Brémontier, un mixte de château-fort et de pagode, fait face à la villa Graigcrostan réalisée par un Anglais, dans le style colonie des Indes.
Je trouve ensuite l’allée Docteur-Festal. Au numéro quatre est la villa Monaco, toute en brique avec de hautes cheminées (Alphonse le Douzième y vécut clandestinement sous le nom de marquis de Cavadonga). Je continue par l’allée Pasteur et arrive à la villa Alexandre-Dumas, à l’angle de l’allée du même nom. Elle est d’un style mi-mauresque mi-pagode avec d’élégantes fenêtres de brique et céramique et un toit original (Dumas ne fit qu’y passer).
D’autres villas de ce quartier d’hiver, moins connues, méritent elles aussi la photo. En ce dimanche matin, je n’y suis dérangé par personne.
Je le quitte par un chemin qui mène à un observatoire métallique avec escalier en colimaçon dans lequel il est impossible de se croiser (il fut construit par Paul Régnauld en collaboration avec Gustave Eiffel en mil huit cent soixante-trois). Il est interdit d’y monter à plus de cinq. Je me lance dans cette structure qui tremble à chaque pas et trouve là-haut un jeune couple qui m’attendait pour redescendre. Comme il était prévisible, la vue est magnifique sur la ville et le bassin.
Redescendu, j’emprunte une passerelle due elle aussi à Paul Régnauld et Gustave Eiffel (pas plus de dix personnes à la fois). Elle me ramène au Parc Mauresque que je quitte par son ascenseur gratuit qui me dépose face à une longue rue piétonnière par laquelle je retourne « chez moi ».
A midi, pour éviter les restaurants du bord de mer surchargés, je déjeune à la Brasserie des Marquises : foie gras de canard maison, maquereau entier snacké sauce vierge, avec deux verres de bordeaux blanc, pour vingt-huit euros soixante-dix. Cela faisait longtemps que je n’avais mangé un maquereau et celui-ci me déçoit. Trop sec, il ne vaut pas celui que me faisait ma manman.
Le temps restant beau, quoi faire d’autre l’après-midi que de glandouiller au bord de la mer.
                                                      *
L’allée du Moulin-Rouge doit son nom à Toulouse-Lautrec qui avait une villa près de la plage. Ayant pour habitude de se baigner nu, il était en bisbille avec ses voisins et pour ne plus les voir l’avait entourée d’une palissade sur laquelle il fit des dessins obscènes. Ceux qui rachetèrent cette villa commirent l’erreur de les brûler.
                                                      *
Il existe une série de photos de Toulouse-Lautrec en train de déféquer sur une plage. On trouve ça sur Internet. Je me demande s’il s’agit de celle d’Arcachon.
 

8 avril 2019


Cette fois c’est la pluie, toute la nuit, et encore le matin. Pour la première fois depuis mon arrivée, je dois ouvrir mon parapluie. Le vent de la promenade du bord de mer lui étant contraire, c’est par le boulevard de la Plage que je rejoins le café du même nom. L’un des habitués y raconte sa mésaventure de la veille. Il est allé aider un copain à bricoler, une bière, deux apéros, et puis du vin pendant le repas. « Je suis rentré à la mi-temps du match et là les gendarmes était au pré salé avec leur alcootest. »
-Vous habitez loin ? lui ont-ils demandé après qu’il eut soufflé.
-Non, juste à côté.
-Eh bien, rentrez vous coucher !
« Je ne me le suis pas fait dire deux fois. » conclut-il et puis il la raconte une deuxième fois, et une troisième fois.
Je rentre par le même chemin et, la pluie ne cessant pas, vais lire quelques chroniques de Vialatte aux Marquises, place du même nom, où le marché du samedi n’attire pas foule. Lire ou plutôt survoler car leur systématisme m’a découragé. M’a lassé notamment le recours récurent aux énumérations loufoques. De temps à autre, je trouve quand même quelque chose à noter dans mon carnet Muji. A onze heures entre dans l’établissement le vieux couple à cannes qui l’autre jour a dû faire deux tours de minibus pour atteindre le quartier du Moullaud. Un café vite bu et elle et lui repartent, toujours vaillants.
Pour déjeuner je vais au plus près, à la Pizzeria de Jéhenne (« depuis mil neuf cent soixante-dix-huit »), rue du même nom. J’en vois le haut de l’enseigne depuis ma fenêtre.
-Vous êtes tout seul, cher monsieur ? me demande l’une des serveuses.
Elle me donne la table qui fait face au pizzaiolo. Beaucoup d’habitués mangent ici, des jeunes qui arrivent ensemble et des vieux qui arrivent seuls mais se regroupent en une unique tablée. J’apprends que ces derniers sont envoyés par le Cécéhahesse (Centre Communal d’Action Sociale) et déjeunent ici du mardi au samedi. Ils sont bien mis. A Arcachon, certains pauvres n’ont pas l’apparence de leur état.
Je choisis la Campagnarde à treize euros quatre-vingts avec un quart de vin italien à trois euros vingt. Un couple fait une arrivée remarquée, lui pulvérisant avec sa tête l’applique située au-dessus de la table où il devait s’asseoir. Les membres du personnel se partagent entre ceux qui rient dans les coins et ceux qui disent « Oh putain ! ». Suit le jeune couple avec bébé qui manquait et nécessite une chaise haute. Le père a un faux air de Roberto Benigni et se plonge dans son mobile. La mère couve leur descendant. « Mon p’tit cœur », dit-elle à celui qui l’appellera la daronne (ou son équivalent) dans quinze ans. Pendant ce temps, le pizzaiolo n’arrête pas, ingrat labeur.
En dessert, je prends un tiramisu à six euros vingt. Il ne les vaut pas.
-Vous n’avez rien laissé, jeune homme, me dit une autre serveuse.
-Eh non !
-Eh bien bravo !
Une accalmie me permet de faire un aller et retour le long de la mer, puis je vais prendre un café à un euro quatre-vingt-dix au Grand Café Repetto. Deux vieilles habituées permanentées s’y plaignent auprès d’un serveur de l’homme à pull rouge qui leur a demandé de l’argent dans la rue. « Même ici », répètent-elles. Arcachon n’est plus ce qu’elle était.
En rentrant, j’allume la télé sur l’autre chaine d’info continue et y vois des images de Rouen où le temps a l’air meilleur qu’ici. Quelques dizaines de Gilets Jaunes se font repousser vers la rive gauche à l’aide de gaz lacrymogène tandis que d’autres ayant envahi les rues du centre-ville interdit à la manifestation se font courser près du Café des Taxis. Un engin de chantier a été incendié je ne sais où (les ouvriers apprécieront).
 

7 avril 2019


Il fait frais ce vendredi et de la pluie est annoncée pour l’après-midi mais je ne veux pas reculer le moment d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du bassin, au Cap-Ferret (qui abrita les amours de Cocteau et Radiguet), car demain commencent les vacances scolaires. Rien de plus pénible sur un bateau que des moutards excités et leurs parents énervés.
Nous sommes onze adultes à embarquer à onze heures sur la navette maritime de l’Union des Bateliers Arcachonnais (quatorze euros, aller et retour). A peine secoués, nous arrivons de l’autre côté vingt-cinq minutes plus tard. La charmante et efficace jeune fille à l’accent italien de l’Office de Tourisme me stabilote sur un plan le chemin qui va à l’océan, celui des huitrières, enfin celui d’un restaurant ouvert près du phare et qui devrait me convenir.
Je commence par aller voir le phare à l’extrémité rouge. J’en fais quelques photos puis entre au Mascaret (« depuis mil neuf cent cinquante-six »), rue des Goélands, un lieu chic et clair. On me mène dans une salle décorée de volets colorés où se fait entendre de la bonne musique electro. Les dossiers des banquettes sont des sacs en toile de jute. « Restaurant en Rooftop en juillet et août » est-il écrit sur l’étui à couverts. Ce jour, je suis heureux d’être à l’intérieur avec vue sur le phare et sur Chez Nounours (sandouiches plein de frites pour buveurs de bière au goulot sur une terrasse pas terminée).
J’opte pour le menu du jour : velouté de poireau, noix de joue de porc et sa purée, crème caramel, avec un verre de bordeaux rouge. Pendant un moment, seul un vieux couple me tient compagnie. La femme ne cesse de persécuter celui qui partage sa vie depuis quarante ou cinquante ans : « Est-ce que tu as pris ton téléphone, au cas où ? » « Est-ce que tu sais où il est ? » « Mange pas le pain sans rien, comme ça » « Prends la cuillère pour les tagliatelles ». Deux femmes et un homme travaillant dans le coin nous rejoignent (le problème de l’une : son volet roulant qui reste bloqué). Enfin arrive une autre couple, des sexagénaires. Lui, à peine assis, a déjà un doigt dans le nez et en plus il me regarde d’un sale œil.
Mon addition de vingt et un euros réglée, je me dirige vers le quartier où l’on élève les huîtres. Les maisons colorées des ostréiculteurs sont photogéniques. Malheureusement, leurs voitures sont garées devant et un tas de matériel en vrac les entourent, dont des tracteurs hors d’usage. Certains ont un espace de dégustation à prix élevé.
Le ciel est vraiment gris mais la pluie prévue n’est pas au programme. Revenu près de l’Office de Tourisme, je prends le cap par le travers afin d’aller voir l’océan qu’il cache quand on est à Arcachon. C’est plus loin que ça en a l’air. A l’arrivée, il faut passer entre deux dunes. Il est quatorze heures et je suis seul face à la mer.
Je rebrousse et cherche où boire un café pas loin de l’embarcadère. Plusieurs établissements sont en travaux. D’autres reçoivent des livraisons en vue d’une ouverture à partir de demain. Le Pinasse Café, où il coûte deux euros cinquante, me sauve. Sur sa terrasse couverte, je lis Vialatte tout en regardant là-bas Arcachon et à sa droite la dune du Pyla que je n’irai peut-être pas voir de plus près. Un gros tas de sable ne va pas sans un tas d’enfants. Et puis monter là-haut pour redescendre…
Nous sommes quinze adultes dans le bateau du retour qui part à seize heures trente et me permet d’être « chez moi » à dix-sept heures sans que j’aie eu à ouvrir le parapluie.
                                                             *
Tout comme Paris, Arcachon a son Olympia. Le quatuor d’habitués du matin au Café de la Plage l’évoque ce vendredi car l’un d’eux y est allé voir une comédie, une histoire de jumeaux qui se trouvent sans le savoir dans la même ville, ce qui crée des quiproquos avec leurs fiancées. Un comédien qui a eu un Molière y jouait. Il ne sait plus son nom, ni celui de la pièce. Son excuse : « C’est ma femme qui avait pris les places. »
                                                             *
Au Café de la Plage, je ne suis qu’un habitué de passage. Les vrais ont droit à la bise de la serveuse.
 

6 avril 2019


Ce jeudi matin, les quatre habitués du Café de la Plage font grise mine. Leur table est occupée par deux couples chenus, des marcheurs à bâtons aussi matinaux que moi. Dès que les usurpateurs lèvent le camp, les délogés reprennent possession de leur territoire. A partir de combien de jours devient-on un habitué ? Au bout de trois jours, si je considère le fait que l’aimable serveuse m’apporte cette fois mon café verre d’eau sans qu’il me soit besoin de le commander.
Des averses sont encore annoncées. Cela ne m’empêche pas de monter dans le minibus Baia qui m’emmène pour un euro, en compagnie d’un autochtone qui arrive du train, jusqu’au lieu-dit Le Moulleau dont l’attrait tient à sa plage d’où l’on voit la dune du Pyla, à son Eglise Notre-Dame-des-Passes dont l’architecture est atypique et à une allée qui va de l’une à l’autre où se concentrent les établissements nécessaires aux folles soirées de la jeunesse du coin (l’un d’eux a nom L’Oubli). Cette fois, j’entre dans l’édifice religieux et constate que son intérieur ne vaut pas son extérieur. Nulle ne s’y tient à qui je pourrais demander « Combien ? » et le vitrail au-dessus de la sortie affiche Dieu Seul en lettres capitales.
Une demi-heure plus tard, j’attends de nouveau la navette et lui fais signe quand elle se présente. Un couple âgé à cannes s’y trouve déjà. Au bout d’un moment, lui s’inquiète. N’a-t-on pas déjà passé l’arrêt du Moulleau ? « Ah zut, s’exclame la conductrice, c’est là où est monté le monsieur, j’ai oublié de vous dire de descendre. » Elle s’excuse platement mais n’a d’autre choix que de continuer sa boucle. Ils le prennent bien « Tout le monde peut se tromper. » A l’arrivée à la gare, ces deux vaillants qui ont gagné un tour gratuit montent dans le Baia suivant. Pour ma part, je vais réserver une table au restaurant Chez Yvette.
Chez Yvette est renommé jusque dans Le Guide Michelin et possède de nombreuses salles dont l’une est pour un groupe d’une cinquantaine de retraité(e)s apporté(e)s là directement par car (un homme pour neuf femmes). Ses sets de table fêtent les cinquante ans de la maison qui eurent lieu en deux mille douze. Ils sont illustrés des photos de célébrités du temps de sa naissance : Petula Clark, Les Chaussettes Noires, Richard Anthony, Anquetil, Poulidor, Gagarine, et bien d’autres.
Je me contente du menu du jour à seize euros cinquante et à choix unique : terrine de saumon, cuisse de canard frites fraiches, riz au lait, précédés du bonus tapenade et croûtons. J’y ajoute un verre de bordeaux rouge à quatre euros quatre-vingts. C’est aussi ce menu que choisissent mes plus proches voisines, une femme et sa vieille mère. Elles l’accompagnent d’une bonne bouteille. Leur conversation se résume à de terribles généralités proférées par la fille, du genre « Ça fait du bien de manger quand on a faim. »
Chez Yvette dispose d’un écailler qui prépare à notre vue des plateaux de fruits de mer et a fort à faire. L’autre spectacle est celui d’un chantier d’importance de l’autre côté de la rue. Le nouveau bâtiment abritant l’Office de Tourisme, la Médiathèque, la Ludothèque, la Maison de Quartier et la Maison des Associations sera terminé avant les prochaines Municipales.
La vieille mère a du mal à manger sa viande et se fait houspiller par sa fille « Les protéines, il en faut pour la mémoire » et comme c’est elle qui paie, elle emportera la bouteille non terminée : « Tu en auras pour ce soir ».
L’après-midi, les averses et le vent reprennent. Je me réfugie encore une fois dans la lecture de Vialatte à la Brasserie des Marquises où un soldat de l’opération Sentinelle en permission drague des filles en leur vantant son Famas.
                                                         *
Deux hommes sur la promenade de bord de mer.
L’un à l’autre :
-L’être humain, il fonctionne comme une société, il faut qu’il avance et puis qu’il prospère.
 

5 avril 2019


Pluie forte et vent sévère sont annoncés par la météo ce mercredi. Le second me pousse dans le dos sur la promenade de bord de mer où je suis absolument seul un peu avant huit heures. Le Café de la Plage vient d’ouvrir. J’y prends place au même endroit que la veille et fais en sorte de trouver Internet tandis qu’arrive mon café verre d’eau.
Les habitués sont bientôt là ainsi qu’un couple récent de quadragénaires. Je la sens plus amoureuse que lui. Il photographie leur petit-déjeuner.
-Si c’est pas des vacances ça, commente-t-elle. Ne pas savoir où on va dormir ce soir.
Quelle aventure en effet.
Il ne pleut toujours pas quand je passe à la gare pour y prendre les horaires de l’Arcachon Bordeaux. Au retour, je m’arrête au Gambetta, boulevard du même nom, pour laisser passer, en lisant Vialatte, l’averse que je sens venir. L’endroit serait tout à fait fréquentable s’il ne s’y trouvait des écrans diffusant une chaîne de musique soûlante. Des concerts y sont parfois organisés. Un homme vient proposer une certaine Kelly de The Voice, avec pour argument ultime : « Et en plus, elle est du bassin » (comprendre : de celui d’Arcachon).
J’évite une nouvelle averse en regagnant mon logis et, à midi, choisis de déjeuner au plus près Chez Papa et Maman, un restaurant basque situé entre le marché couvert et l’Hôtel de Ville.
-Alors, qu’est-ce que vous voulez manger, maître ? me demande le restaurateur.
Le menu du jour n’étant pas à mon goût, je choisis la grillade des Basques (chorizo, chistora, lomo d’Espelette, chylétillax, piperade, frites fraîches, salade) avec un quart de vin rouge. En attendant qu’elle soit prête, l’homme me fait la causette. Il n’a pas pris sa moto ce matin en raison de la météo mais sa Méhari. Elle avançait presque tout seule à cause du vent. Il l’a depuis près de quarante-cinq ans et la semaine dernière encore, quelqu’un lui en a proposé dix-neuf mille euros. Je les ai déjà, lui a-t-il répondu.
Une table près de la fenêtre est réservée à un habitué que ce personnage affable et celle qui doit être sa femme appellent le pensionnaire, vin et journal y sont déjà disposés.
-Bonjour monsieur Papa, dit celui-ci lorsqu’il se présente.
-Bonjour monsieur le client.
Je découvre un peu plus tard que ce Papa a pour prénom celui que portait mon père.
-Vous voulez un dessert ou un café ou quelque chose ? me demande-t-il quand je suis venu à bout de mon plat.
-Oui, un gâteau basque.
-Eh bien voilà !, se réjouit-il.
En fond sonore une chanson glorifie son pays, dans laquelle « fêtes de Bayonne » rime avec « milliers de personnes ».
Mes trente et un euros soixante-dix réglés, je profite d’une amélioration temporaire du temps avec apparition de ciel bleu pour marcher sous le soleil jusqu’au bout du boulevard de la Plage. Là où il devient boulevard de l’Océan, quelques commerces y côtoient l’élégante Basilique Notre-Dame que je photographie comme je l’ai fait hier à l’autre bout de ce très long boulevard de la Plage, près des ports, pour l’élégante Eglise Saint-Ferdinand, sans entrer ni dans l’une ni dans l’autre.
Des grêlées animent la fin de l’après-midi, la soirée et même la nuit.
                                                            *
Un homme à un autre, à propos de je ne sais quelle histoire : « Ça a fait apparemment le tour du bassin. »
 

4 avril 2019


Après une bonne nuit dans mon logis temporaire, je me charge de mon ordinateur et longe la mer jusqu’au chic Café de la Plage où il y a ouifi. La musique y est propice à l’efficacité, la clientèle constituée d’habitués distingués, le café à deux euros. Le temps, lui, est menaçant quand je fais le chemin inverse.
A l’Office du Tourisme on m’explique que vouloir aller aux alentours avec des cars n’est pas envisageable hors saison. Arcachon, tu y es et tu y restes.
Je vais m’asseoir sur l’un des nombreux bancs rouges face à la mer pour réfléchir à la situation et décide de longer le bord de terre jusqu’aux lointains ports de plaisance et de pêche. Les propriétés privées ne laissant pas la place à un chemin public, c’est sur la plage qu’ont été construites deux voies parallèles en bois, l’une pour les vélos, l’autre pour les piétons. Ces deux ports manquent de charme, mais voir des bateaux de pêche me fait toujours du bien.
Pour déjeuner dans ce quartier je comptais sur La Bouée, mais elle ne m’est d’aucun secours. « C’est fermé », me dit l’autochtone à qui je m’adresse pour la trouver. « C’était à vendre et ça vient d’être acheté ». Il est vrai que mon Guide du Routard date de deux mille dix.
J’opte pour le Bistrot du Port qui n’est pas dans mon guide. Il propose un menu à seize euros quatre-vingt-dix. Je choisis les six huitres d’Arcachon (elles sont d’origine japonaise, ai-je appris ailleurs), le sauté de lapin à la bière et le financier aux fruits rouges, avec un quart de bordeaux blanc à cinq euros quarante. Près de moi est une tablée de huit garçons qui travaillent dans le tourisme maritime, le genre de personnes qu’on trouve partout où il y a de l’argent à faire avec l’eau salée et qui passent leur temps de loisir à picoler dans des boîtes de nuit. Je m’en sépare avec joie.
Le café, je le prends au retour, à la Brasserie des Marquises, place du même nom, où il ne coûte qu’un euro soixante. L’établissement est bourgeois par sa clientèle et gai par son personnel. J’y lis un bon moment et en diagonale des chroniques signées Vialatte.
Le soleil passe à travers les nuages en fin d’après-midi, de quoi donner envie de faire le retraité sur un banc rouge. Sur la plage déserte, un optimiste va et vient en sondant le sable avec un détecteur de métaux.
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Une vieille bourgeoise à cheveux blancs permanentés au balcon d’une résidence de bord de mer dont on ravale la façade s’en prenant aux ouvriers :
-C’est votre foutu échafaudage qui bloque mon portable. Plus vite vous partirez, mieux ça vaudra.
Je n’entends pas ce que lui répondent ces malheureux mais ils gardent leur calme.
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Sur une porte métallique près du port cet avertissement : Magasin piégé.
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Il y en a encore pour dire : « On se tient au jus. »
 

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