Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

21 mars 2019


Ce lundi après-midi, j’arrive au Faute de Mieux vers quatorze heures trente et m’assois à une table de quatre, près d’une autre où deux hommes terminent de déjeuner. Ce n’est qu’une fois installé (ordinateur, carnet, livre, etc.) que je constate que mes voisins sont Nicolas Mayer-Rossignol, ancien Chef de la Région Haute-Normandie, actuellement Conseiller Régional de Normandie et Conseiller Municipal à Rouen, Socialiste, et Claude Taleb, Conseiller Régional de Normandie, Ecologiste ayant déserté Europe Ecologie Les Verts.
Cela m’a tout l’air d’une réunion en vue des prochaines municipales. Il est question d’un sondage sur la notoriété des politiciens locaux. Le Socialiste en informe l’Ecologiste. En tête, à soixante pour cent, Yvon et Valérie (comprendre le Maire actuel et l’ancienne Maire), Socialistes, puis, à quarante pour cent, Catherine Morin-Desailly, Sénatrice, Conseillère Générale de Normandie, Centriste de Droite, lui-même (Nicolas) et un autre Socialiste métropolitain dont je tairai le nom car la conversation court sur lui (on en dit du mal tout en lui concédant des qualités). Les autres, tous les autres, sont dans les dix pour cent.
-Ah oui, se reprend le Socialiste, il y a aussi Chabert qui est assez connu.
-Ah bon !, répond l’Ecologiste.
Chabert est Centriste de Droite et Conseiller Municipal, ancien candidat à la députation. Qu’on ne compte pas sur moi pour trahir des secrets. Il n’y en a pas. Je retiens quand même cette maxime de Nicolas Mayer-Rossignol : « Tant que le truc n’est pas signé, il est pas signé. »
                                                          *
« Noël au balcon, Paco Rabanne, elle est nulle celle-là, mais elle me fait toujours rire. » (le patron du Faute de Mieux)
                                                          *
Une femme à une autre au Faute de Mieux, à propos de celui avec qui elle n’est plus :
-Il vit le grand amour. Il croit que ça me rend jalouse. Pfff.
Un Pfff qui manque de conviction.
                                                          *
Une autre, à propos de je ne sais quoi :
-De toute façon, la vérité tout le monde la sait, ou plutôt, tout le monde s’en doute.
                                                          *
Triple punition sur France Culture ce lundi. Le midi : Philippe Sollers suivi de Jean-Pierre Chevènement. Le soir : Emmanuel Macron.
 

20 mars 2019


Le Wagon à vaches parut en mil neuf cent cinquante-trois aux Editions Denoël. C’était le deuxième roman de Georges Hyvernaud et comme le précédent, La Peau et les Os, il passa inaperçu. Cela décida l’auteur à abandonner la littérature.
Ce dont je me désole et se désolait Etiemble dans la préface à la réédition qu’en fit Ramsay en mil neuf cent quatre-vingt-cinq. Il connaissait l’homme Hyvernaud mais pas ses livres. Il ne découvrit à côté de quoi il était passé qu’à l’âge de soixante-treize ans.
Mon exemplaire de l’édition Ramsay provient du vide grenier de la Butte aux Cailles, payé un euro au bouquiniste à longs cheveux qui y opère régulièrement. J’avais déjà la réédition postérieure faite par Le Dilettante. Il existe une quatrième possibilité de lire Le Wagon à vaches : on le trouve en poche chez Pocket.
Deuxième et dernière série d’extraits choisis :
                                                           *
J’emporte le livre de Porcher au restaurant. Je le pose à côté de mon assiette. Il ne m’intéresse pas beaucoup, mais il me protège contre les entreprises de voisins trop liants. (…)
Il faut se méfier de ces gaillards épanouis. C’est plein d’opinions.
                                                           *
On a été des millions d’hommes, pour une raison ou pour une autre, à se faire trimbaler dans des trains de marchandises. Instructif : on y prend de soi une idée précise. Je suis un objet qui pèse dans les cinquante-cinq kilos et qui mesure un mètre soixante-dix.
                                                           *
Le type s’occupait à manger du pain et des sardines. Il pensait à des lettres qu’il avait reçues. Sa femme l’avertissait qu’une de leurs vaches était malade. Une voisine lui écrivait que sa femme couchait avec le prisonnier allemand. Le type mâchait ses sardines. La vache, pensait-il, rassemblant en ce terme ambigu des amertumes complexes. Là-dessus l’obus avait mis un terme à ses réflexions, et le type ne s’était plus manifesté aux yeux des vivants que sous la forme d’un pied qui sortait de la boue comme d’un lit trop court le pied d’un dormeur trop long.
                                                          *
La vérité est que je n’apprécie guère que les vins roturiers – le rouquin à goût de fer et d’encre qu’on s’envoyait avec les copains de la cinquième compagnie. La vérité, c’est aussi qu’en ce qui concerne le gigot, je le préfère bien cuit, sec, presque noir.
-Vous l’aimez saignant, n’est-ce pas ? m’a demandé Mme Bourladou.
A peine une question : elle ne doutait pas que je l’aimasse saignant – c’est ainsi qu’il faut l’aimer. Pas osé protester, je me sentais dans mon tort. J’ai laissé mettre, et remettre, sur mon assiette de cette matière molle et rose. La face de Bourladou, des pommettes au menton, a précisément cette couleur-là. (Mme Bourladou l’aime saignant.)
Ils m’invitent tous les six mois : c’est suffisant.
                                                         *
Voilà une bonne quarantaine d’années que je m’instruis. Quarante ans : je devrais être depuis longtemps ce qu‘on appelle un homme fait. Drôle d’expression : fait. Comme un rat. On le dit aussi pour les fromages. Gras, mous, pourris, coulants. Je ne suis pas encore à point, mais cela ne saurait tarder.
 

19 mars 2019


J’ai déjà écrit le bien que je pense de la littérature de Georges Hyvernaud. Je viens de relire son roman Le Wagon à vaches (Editions Ramsay). Comme quoi je suis encore capable de lire des romans. Seulement quand ils racontent des faits vécus. Ici le narrateur, double de l’auteur, se remémore sa guerre de Trente-Neuf Quarante-Cinq et ses suites. N’avoir aucune illusion sur la nature humaine, c’est ce qui caractérise Hyvernaud, raison pour laquelle je m’y retrouve. Autre qualité de cet écrivain : l’humour. Je me suis surpris à rire à plusieurs reprises pendant ma lecture, ce qui m’arrive rarement.
Quelques extraits (le premier doté d'un zeugme réjouissant) :
Il regagne la maison de brique et le bout de jardin où il cultive ses salades, ses enfants et ses rancunes. C’est aux confins de la ville, là où les loyers sont moins chers. Je le regarde disparaître. Son dos exprime l’intransigeance et la vertu civique.
                                                            *
Je ne sais que regarder ma vie, et c’est un spectacle sans agrément. Ma vie ou les vies niaises, affairées et peureuses qui côtoient ma vie. Je ne leur trouve pas de signification, de replis et de dessous. C’est ce qui montre bien que je ne suis pas un romancier.
                                                            *
La ville avait été ce qui s’appelait dans l’ancien temps un endroit pittoresque. Edifices du quinzième siècle. Des ogives, des créneaux, du lierre. Maintenant, c’était une ville comme toutes les villes. Quelques tonnes de bombes l’avaient modernisée : plus rien que des pans de murs et des tas de briques.
                                                            *
Le comité s’est donné un titre : il s’appelle Comité d’Erection. Le mot a d’abord étonné Troude, qui n’est pas fort, et il a fallu que le Dr Fleuron lui explique que ça venait du latin : erectio – je dresse. Bon, ça va, a dit Troude. En rentrant chez lui, il a annoncé à sa femme qu’il était membre du Comité d’Erection :
-Membre ?...
Sa femme a rigolé d’une manière déplaisante.
-Bien sûr, a dit Troude. Du Comité d’Erection.
Mme Troude a rigolé de plus belle.
-Je ne vois pas ce que tu trouves de drôle là-dedans, a dit Troude. C’est un mot qui vient du latin. (Il s'agit d'édifier un Monument aux Morts)
                                                             *
Je reconnais que j’ai été bien élevé. Des bons principes à tous mes repas. On n’a ménagé à mes premières années ni les conseils, ni l’huile de foie de morue. Tout ce qu’il faut pour faire un gaillard solide et armé pour la vie. Et malgré tant d’honnête prévoyance, je me vois à quarante-deux ans devant les registres et les factures de Busson frères, à côté de mon camarade Porcher. Porcher a quatre gosses et rouspète contre le gouvernement qui ne s’intéresse pas assez aux familles nombreuses. Moi, je serais plutôt du genre résigné. Je la boucle.
 

18 mars 2019


De moins en moins nombreux dans les rues de Rouen, les Gilets Jaunes. J’en ai quand même vu un, attendant les autres, ce samedi. Ensuite, ils ont dû errer comme d’habitude. Une poubelle aurait été brûlée quelque part. Où donc étaient les violents ? Rouen dans la rue leur avait passé le message : cette fois il fallait aller à Paris.
Chez les chefs des Jaunes, le barbu buté dont Mélenchon s’est enamouré a précisé qu’il n’est pas pour la violence mais pas non plus pour la non-violence et le barbu complotiste a remplacé sa casquette à l’envers par un casque.
Donc, des tas de couillus à gilet venus pour en découdre et les militarisés en escadrons noirs sont à l’ouvrage ce samedi sur les Champs-Elysées et dans les rues avoisinantes.
Parmi leurs exploits : le saccage puis une tentative d’incendie du Fouquet’s et l’incendie réussi d’une banque qui aurait pu tuer les habitants des étages.
« Depuis le troisième étage, Jamal, qui vit avec sa nièce, son mari et leurs quatre enfants de 7, 4, 3 et 1 an, remarque que des fumées envahissent l’appartement. », relate Le Parisien, « Au départ, c’était de la fumée blanche, on pensait que c’était des gaz lacrymogènes, raconte Jamal. Mais rapidement, on a vu une épaisse fumée noire entrer chez nous. » Le sexagénaire jette un coup d’œil par la porte, mais comprend vite que la cage d’escalier n’est pas accessible. « Là, on a vécu un grand moment de panique »
« Au deuxième étage, une autre femme, bébé dans les bras, est à sa fenêtre, en pleurs. « Elle était complètement paniquée, ne savait pas quoi faire, explique Alexandre. Nous non plus, on ne pouvait pas intervenir… Et les pompiers n’arrivaient pas. »
« Plusieurs policiers investissent alors la cage d’escalier, malgré les flammes qui s’échappent de la banque. « Ils sont arrivés chez nous et ont frappé à la porte, explique Jamal. Ils nous ont dit qu’il fallait absolument descendre, que nous étions en danger. Ma nièce a pris son bébé dans les bras, j’ai pris aussi un enfant, son mari en a pris le troisième petit et on a couru dans les escaliers. Heureusement que les policiers sont montés, car nous n’aurions jamais osé descendre ». « Ils auraient pu tous nous tuer, c’est inconscient… Et certains rigolaient, prenaient des photos… »
« Dans le même temps, des agents filent au deuxième étage de l’immeuble en flammes, afin de récupérer la femme et son bébé, coincés. « Il est redescendu avec le bébé dans les bras, témoigne Alexandre. Il a été héroïque ce policier, c’était émouvant. Dès qu’il a rendu le bébé à sa mère, il s’est effondré, le Samu a dû le prendre en charge. »
Pendant ce temps-là, les membres des escadrons noirs jouissaient et Macron faisait du ski à La Mongie.
                                                       *
Brûlés aussi les kiosques à journaux. Le kiosque à journaux, ce symbole du capitalisme. Il faut vraiment être un salaud pour s’en prendre à l’outil de travail d’un kiosquier. Tout le monde sait dans quelles conditions il exerce son activité et pour quel salaire.
                                                       *
Sur les murs des boutiques dévastées des Champs, des slogans poético gauchistes en cursive, de la même inspiration et de la même écriture que ceux tracés les semaines passées à Rouen sur les murs et panneaux de bois de la rue de la Jeanne.
                                                       *
Plus tôt dans la semaine, un article du Parisien racontait comment la Police rouennaise s’y prend pour identifier les violents :
« Ces enquêtes par l’image débutent par la moisson de tous les clichés disponibles jusqu’à saturation des disques durs d’ordinateur. Photos des services de renseignement, films pris d’hélicoptères, vidéosurveillance municipale… Et, surtout, séquences diffusées par les manifestants via les réseaux sociaux, souvent les plus instructives. »
Ces gros malins se dénoncent eux-mêmes et parfois c’est encore plus drôle :
« Ce soir-là, un équipage de police est appelé pour des violences entre conjoints. Lorsque les collègues arrivent sur place, ils se retrouvent face à deux jeunes chômeurs alcoolisés. Pour se venger de son compagnon, la jeune femme leur lance : la Caisse d’Épargne, le 5 janvier, c’est lui ».
                                                       *
S’il est une chose qui ne me surprend pas, c’est que violence de rue et violence conjugale aillent de pair.
 

16 mars 2019


Remonté au rez-de-chaussée du Petit Palais, j’entre dans l’exposition Fernand Khnopff (Le maître de l’énigme), laquelle est beaucoup plus fréquentée que Jean-Jacques Lequeu (Bâtisseur de fantasmes). De ce symboliste belge, je connais surtout les chefs-d’œuvre. Ils ont beaucoup servi pour les couvertures d’ouvrages de littérature.
Le premier à m’apparaître est le portrait en pied de sa sœur Marguerite Khnopff. Il est jouxté d’un autre portrait en pied ayant une certaine ressemblance, Madeleine Mabille, moins réussi. Celui en gros plan de Lady Frances Balfour se laisse regarder. Il me fait songer aux Préraphaélites et justement, à côté, je suis heureux de trouver Rosa Triplex de Dante Gabriel Rossetti.
Une salle entière est consacrée à une œuvre absente, Memories, « grand pastel malheureusement intransportable », puis voici l’un de ses deux seuls bronzes Méduse. J’aperçois Œdipe et le sphinx, autre chef d’œuvre, nommé L’Art ou Les Caresses. Il me retient un moment, tout comme le troisième, portrait d’une femme mystérieuse au regard vide, I lock my door upon myself, titre emprunté à un poème de Christina Rossetti.
Une salle a pour intitulé « De la femme et du nu ». Elle permet de constater que le nu n’est pas le domaine de prédilection de l’artiste. Heureusement, cette section est agrémentée de deux dessins de Gustav Klimt, l’un à peine visible, l’autre de toute beauté et sobrement titré Nu couché. Il montre une jeune femme se livrant au plaisir solitaire. Au mur est inscrite une citation d’André Fermigier, tirée de son article du Monde (dix-huit octobre mil neuf cent soixante-dix-neuf) Le dernier des dandys : Comme tous les misogynes, Khnopff ne s’est, toute sa vie, intéressé qu’aux femmes, ou plutôt à une certaine image de la femme, de l’insaisissable « sœur-épouse » au sourire et aux sexes toujours incertains.
La dernière salle est consacrée à Bruges. On y trouve Le portrait de Georges Rodenbach de Lucien Lévy-Dhurmer, une image dont la reproduction sert de couverture au roman dudit, Bruges-la-Morte, ainsi que des tableaux et photographies de Fernand Khnopff, dont Souvenir de Bruges (L’entrée du béguinage), un souvenir pour moi aussi.
Me frayant un passage dans ces salles vieillottes et bruyantes, je reviens sur mes pas afin de revoir les trois chefs-d’œuvre.
Il ne pleut pas quand je quitte le Petit Palais mais je sens que ça ne va pas tarder. Aussi est-ce d’un bon pas que je rejoins l’église de la Madeleine puis tourne à droite, boulevard des Capucines, afin de rejoindre le quartier de l’Opéra.
Il est midi dix, et les premières gouttes choient, lorsque j’entre au Royal Bourse Opéra. Une nouvelle serveuse y opère, jeune brune aimable et filiforme. Je lui commande une formule œuf mollet crème de chorizo et tagine de poulet aux pruneaux avec un quart de côtes-du-rhône. A ma droite, on parle d’ados insupportables. A ma gauche, on parle d’une dispute d’héritage.
-Vingt euros tout rond, me dit le patron qui glisse mon billet dans le tiroir caisse sans me donner de ticket.
Une drache se termine quand je quitte la gargote. Je n’ai que deux cents mètres à faire pour entrer chez Book-Off. J’y trouve peu comme d’habitude. Le Sel de la vie de Françoise Héritier est rangé au rayon Développement Personnel.
Une nouvelle serveuse, jeune brune maquillée, opère derrière le comptoir du Bistrot d’Edmond où un homme au téléphone tient absolument à faire savoir qu’il travaille dans le cinéma : « Il y a du potentiel, tu sais, dans ce film. C’est juste qu’il démarre pas. C’est parce que le César, ils l’ont filé à quelqu'un d’autre. On va continuer à avancer.  Allez, je t’embrasse et à bientôt, tchao tchao. »
Il est temps pour moi de rejoindre le bout de la rue Saint-Anne, précisément l’immeuble jouxtant l’Institut National de Podologie. En l’absence de celui à qui je l’ai acheté, la jeune femme de l’accueil me remet l’énorme Journal (1939-1945) de Maurice Garçon payé gratuitement avec mes Super Points Rakuten. L’ayant glissé dans mon sac, je descends les marches de la station Pyramides afin de regagner Saint-Lazare.
J’ai du temps pour lire Inspirations méditerranéennes de Roger Grenier à La Ville d’Argentan en écoutant deux femmes dire du mal d’une autre :
-Elle se croit plus haute que tout le monde.
-Non non, elle est juste mal dans sa peau. Elle a pas de vie, c’est tout.
Trois hommes les remplacent. L’un est un boucher de supermarché victime de harcèlement. Les deux autres sont ses avocats.
Pour cause de panne, le Corail de dix-sept heures vingt-trois est remplacé par un train à étage non numéroté (ce n’était pas le jour à y donner un rendez-vous géolocalisé).
 

15 mars 2019


Ce mercredi matin à l’arrivée à Saint-Lazare je marche dans le vent frisquet vers l’église de la Madeleine, continue vers la place de la Concorde, ne m’attarde pas devant l’ambassade des Etats-Unis protégée à la mitraillette, enfin tourne a droite dans le petit jardin qui fait raccourci vers l’avenue des Champs-Elysées. Me vient une envie d’uriner. Une petite pancarte indique des toilettes invisibles.
J’avise un Céhéresse qui patrouille et lui demande où.
-Il n’y a plus de toilettes ici, me répond-il, à cause du risque d’attentat, on est à côté de l’Elysée. Vous en trouverez plus loin en descendant dans un parking juste avant Louis Vuitton. On y va là-bas nous, mais ce n’est pas tout près. Maintenant, si vous ne voulez pas aller jusque-là ou si c’est pressé, vous voyez les bambous là-bas, à un endroit il y a un creux, vous vous y mettez, personne ne vous verra et je monte la garde.
Ainsi fais-je. Quand j’en ai terminé, nous nous saluons mutuellement de la main. Il reprend sa marche et je remonte les Champs (comme on dit) jusqu’au Petit Palais. Il est dix heures. Cela vient d’ouvrir mais aucune attente à l’entrée. Je paie quinze euros pour un billet donnant droit à la visite des deux expositions du moment Jean-Jacques Lequeu et Fernand Khnopff.
Je descends d’abord au sous-sol pour voir les dessins de Jean-Jacques Lequeu dont la première exposition monographique est sous-titrée Bâtisseur de fantasmes. Les arrivant(e)s étant agglutiné(e)s dans la première salle, je vais directement au fond. Là, je me trouve seul avec la fascinante religieuse dessinée par cet architecte sans commandes sous le titre  Et nous aussi nous serons mères, car…, une œuvre consécutive à la suppression des ordres monastiques par la Révolution. Le regard intensément dirigé vers le spectateur, la nonne dévoile ses seins en arrachant une guimpe qui prend forme dans sa main droite de sexe masculin. Elle est jouxtée de Femme surannée (c’est-à-dire d’âge mûr) qui me fait moins d’effet.
A côté, dans une salle nommée « Rêveries d’un architecte solitaire » et munie de l’avertissement « Nous attirons votre attention sur le caractère sexuel des dessins exposés dans cet espace, susceptibles d’heurter certaines sensibilités », sont exhibés Effets du mois de mai (une scène de masturbation féminine), L’infâme Vénus couchée (posture lubrique d’après nature), le susceptible de déclencher une petite polémique Femme, vous avez à ce moment-là une bonne qualité, qui est de vous taire, les gynécologiques Cratère d’une fille adolescente animée de désir déréglée et Autre cratère d’une fille adolescente dont on voit la pure virginité ou Jeune con dans une attitude des conjonctions de Vénus, le mou Posture lubrique de Bacchus et, bien dur, Le Dieu Priape, enfin l’effrayante Verge atteinte de paraphimosis.
Dans les salles précédentes sont montrés les dessins d’architecture, autant de projets refusés, aussi sexuels que ceux décrits précédemment. Que de portes bien ouvertes, que de colonnes bien dressées, que de parois duvetées comme chair humaine, ont été signées par Lequeu. Celui-ci s’est représenté en un autoportrait flatteur, intellectuel associé à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen. Dans la première salle sont montrées de fort intéressantes études de physionomie, portraits à la lippe, à l’œil borgne, au bâillement, à la langue titrée et à la moue.
Je retourne voir la religieuse.
                                                             *
« Dessin pour me sauver de la guillotine » a écrit Jean-Jacques Lequeu sur l’un d’eux. C’est qu’avant la Révolution il fréquentait la noblesse à qui il proposait ses services. Il les proposera de même à la République quand il s’agira d’ériger des monuments à sa gloire, avec le même insuccès.
                                                            *
Il ne fut pas prophète en son pays, Rouen où il est né en mil sept cent cinquante-sept et fit ses études, et pas davantage à Paris. Peu avant sa mort, dans un deux pièces de la rue Saint-Sauveur, en mil huit cent vingt-six, il tenta de vendre ses dessins. Devant l’insuccès, il en fit heureusement don à la Bibliothèque Royale, qui en mit une partie directement en Enfer.
                                                            *
Et sur la fin, échauffée par le vin, elle se déshabillait entièrement. Jean-Jacques Lequeu, Observations sur les plaisirs de la table des anciens peuples de l’Asie
 

14 mars 2019


Quel auteur fut capable de refuser que l’on publie ses textes dans une revue ou une anthologie, qu’on en réédite d’autres, de faire partie d’un comité de rédaction, d’être pris en photo, de recevoir un prix littéraire, de faire une lecture publique, d’écrire un article de commande ou un scénario, de faire une conférence, que l’on publie ses lettres, d’être l’objet d’une exposition ou d’un numéro spécial ou d’un colloque, de passer à la radio ou à la télévision, que l’on mette son nom sur une plaque commémorative et même d’être publié dans La Pléiade de son vivant ?
Henri Michaux.
Jean-Luc Outers a eu la bonne idée de rassembler en un recueil publié en deux mille seize chez Gallimard les lettres de refus que l’écrivain et artiste a envoyé, entre mil neuf cent trente et un et mil neuf cent quatre-vingt-quatre, pour réponse aux sollicitations dont il fut l’objet, sous un titre on ne peut plus clair : Donc c’est non. C’est d’une lecture réjouissante.
En voici, extraite par mes soins, la substantifique moelle :
Vous allez m’excuser. JE N’AI AUCUNEMENT L’INTENTION D’ACCEPTER. Je ne m’y vois pas, non. Me suis-je assez montré ! Mais oui, envoyez-là au diable. Procédé un : pas de réponse. Procédé deux : je vous en pire, laissez-moi dormir. Dois-je vous dire que je m’oppose catégoriquement à ces exhibitions et que dans la mesure où je le sais, je l’interdis. N’en parlons plus. Je m’oppose de façon catégorique à la réédition. Dans la crise du papier, ce n’est pas moi qui mordrai dans le stock. Ne comptez pas sur moi. Comme vous me connaissez mal ! Non, décidément non. Veuillez donc supprimer mon nom. Je serai Intraitable, cela va sans dire. N’y songez plus. Ne les publiez pas. Il n’y aura pas d’exception. Il ne peut en être question. Veuillez prendre note que je l’interdis absolument. Interdiction d’en faire mention. Vous saviez bien pourtant que je ne parle jamais au micro. Je regrette de devoir répondre de façon décourageante. Est-il besoin de dire que je m’y oppose formellement. C’est encore une fois NON. Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. Croyez bien que j’en ai autant de regret que j’ai eu de surprise à vous lire. Je décide de ne pas donner suite à ces propositions. Je suis catégoriquement opposé à ce qu’on republie. Je ne me montre pas à la Télévision. Je voudrais qu’on n’en fasse rien. On a peut-être espéré aussi que je changerais d’avis, ce n’est pas le cas. Vous comprenez que mon parti est pris, c’est non. Auriez-vous l’obligeance de répondre, de ma part, non à cette dame. Dans les constructions et échafaudages à mon sujet, je tiens à n’avoir aucune part. Je m’y oppose formellement. Qu’il n’en soit donc plus question. Cependant, j’ai peu envie. Ne comptez pas sur moi pourtant. Faites qu’il ne soit rien de plus. Attendez la fin de ma vie qui ne saurait tarder. Je vous prie de renoncer à votre projet. Je répugne – en ce qui me concerne – à l’étalage. Mais cela ne me va pas à moi d’être membre d’honneur ni lié à un groupe. Je suis au regret de devoir tout vous refuser. Non. Plus jamais. J’ai décidé de n’accorder même à un ami la moindre interview. A quoi bon des essais, monsieur ? Voici vos textes, gardés trop longtemps peut-être. Laissez tomber cette manifestation projetée, du moins en ce qui me concernait. Refus catégorique, et cette fois pour toutes. Je ne puis accepter ce prix qui ferait le bonheur de tout poète ! Sachez que j’aimerais que vous renonciez. Laissez-moi mourir d’abord. Et vous demande de bien vouloir renoncer à ce projet. Il faut y renoncer. Je ne peux pas vous aider.
 

13 mars 2019


En ce mercredi, jour des enfants (dont l’innocence n’est plus à démontrer), un souvenir d’école d’Eugène Dabit, tel qu’il le raconte dans Faubourgs de Paris (L’Imaginaire/Gallimard) :
Champigneules écrasait des boules puantes, bouchait les encriers, coupait les courroies des gibecières, chipait des plumiers et nous faisait bénéficier de ses vols. Mais nous n’avions de cesse qu’il se livre à un amusement que je n’étais pas le dernier à souhaiter. Il semblait de pas comprendre ; l’un de nous disait enfin : « Champigneules, montre ta marchandise. »
Une colonne le cachait du maître. Il se levait, dressait sur le pupitre son sous-main et, à l’abri, déboutonnait sa braguette. Il en tirait un membre brun, en souriant, certain d’être plus homme que nous autres. Il le roulait, faisait mine de le scier à l’aide d’une règle, de l’envelopper dans un buvard, de nous l’envoyer avec un ricanement ; « Qui veut de la saucisse ? »
 

1 2 3 4