Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

3 août 2015


Le bébé hollandais qui occupe avec ses parents la chambre voisine de la mienne Chez Louis la Brocante à Colombey-les-Deux-Eglises ayant la bonne idée de dormir la nuit, la mienne est bonne et à huit heures je me présente à l’Hôtel Restaurant La Grange du Relais afin d’y prendre sous la véranda un petit-déjeuner banal pour sept euros quatre-vingt-dix, puis en route avec l’objectif de contourner Paris au large.
Sans copilote, sans Gépéhesse, sans carte détaillée, sans aide des habitants, je ne m’égare pas une fois, réussissant même une belle traversée de Troyes et plus tard de Rambouillet.
Ne trouvant ouverts que des restaurants du genre de ceux où le garagiste du coin emmène sa femme le dimanche midi, je renonce à déjeuner et aborde Rouen vers quinze heures.
C’est en fait de mes vacances d’été, qu’avant départ je voyais durer deux semaines (mais étonnamment je n’avais emporté des vêtements que pour une semaine).
La Haute-Saône et la Haute-Marne ne m’ont pas retenu plus de sept jours. Dans une maison d’hôtes de la première, on m’a proposé de remplir un questionnaire du Comité Départemental du Tourisme. A la question : quel a été le point fort de votre séjour, je n’ai pu répondre.
Mes bagages posés, je vais acheter à manger chez le kebabier qui fait lui-même ses frites, rue de la République. Le temps de ces cent mètres à pied et retour, je croise davantage de touristes qu’en une semaine dans l’Est.
                                                            *
Toujours les mêmes problèmes de démarrage pour ma petite voiture. Il faudrait changer la clé, m’a dit le patron du garage Renault de Rouen rive gauche après avoir pour deux cents euros remplacé inutilement le capteur de flux. Je n’ai pas fait de scandale, pas même protesté, pour la raison que c’est un ancien parent d’élève, mais je ne mettrai plus le pied chez lui.
                                                            *
Ne jamais être en relation commerciale avec quelqu'un que l’on connaît d’un autre côté, je le savais pourtant.
 

2 août 2015


Pendant que je petit-déjeune copieusement ce samedi à la maison d’hôtes L’Emaux Pour Le Dire de Luzy-sur-Marne, commune de Haute-Marne dont l’église sonne toute la nuit, et deux fois les heures pour les mal comprenants, ce que j’apprécie même si je ne l’ai entendue qu’à trois heures, l’hôtesse m’explique que ses chambres ne sont occupées que pour une nuit. Ce sont gens de passage qui font étape ici, peu s’y arrêtent. Elle ne m’encourage pas à visiter Chaumont et me raconte qu’il arrive qu’on lui demande au téléphone à quelle heure ouvrent les jardins, certains confondant Chaumont-sur-Marne et Chaumont-sur-Loire.
Je traverse donc Chaumont sans m’y arrêter et à la vue d’une pancarte indiquant sur la gauche l’abbaye de Clairvaux, je quitte la grand-route et entre dans l’Aube. Peu avant Clairvaux, je traverse Longchamp-sur-Aujon, un patelin adhérant à Voisins Vigilants mais il y a pire. Son seul bar s’appelle Bleu Marine. Il y a pas mal de monde à l’intérieur. J’en fais une photo discrète depuis le parvis de l’église qui le surplombe.
Arrivé à Clairvaux, je me gare à l’entrée devant l’Hôtel Restaurant de l’Abbaye qui précise que chaque plat servi en terrasse sera majoré de cinquante centimes. Un haut mur occupe tout un côté de la rue principale, auquel font face des maisons dont les habitants doivent trouver la vue monotone. Quand j’arrive enfin à une porte, c’est à la fois celle de l’abbaye et celle de la prison, la première ayant été entièrement transformée en lieu de détention. Je ne peux donc aller bien loin, reprends la voiture, repasse par le fétide Longchamp-sur-Aujon et tourne à gauche vers Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne) où, me dis-je, il doit y avoir ce qu’il faut en matière de chambres à louer la nuit du samedi au dimanche.
C’est le cas. Je suis bientôt logé pour quarante-cinq euros Chez Louis La Brocante, lieu qui doit son appellation au surnom donné au propriétaire amasseur d’objets par sa belle-fille, dans une des jolies chambres d’hôtes dépendant de l’Hôtel Restaurant La Grange du Relais situé sur la grand-route entre Chaumont et Bar-sur-Aube.
Au bourg, j’ignore le Mémorial, monument payant où je n’ai que faire, et prends un café au Comptoir de Martine face à celle des églises entourée du cimetière où est enterré celui qu’ici on appelle le Général puis je vais photographier sa tombe de pierre blanche. Dans la pénombre du petit jardin public qui domine cette tombe se cache une cabane dans laquelle sont postés un gendarme et une gendarmette dont on ne voit que les têtes. A midi moins cinq, laissant l’endroit sans surveillance, ils quittent le service pour aller déjeuner à la caserne, lui avec gilet pare-balles, elle sans. Je fais comme eux mais A La Table du Général, restaurant recommandé par la maison Michelin, où j’ai réservé une table en terrasse. Celle-ci est installée dans un parc en contrebas duquel se trouve une splendide maison de pierres façon mas provençal. Le chef a le physique qu’il faut pour présenter des émissions de cuisine à la télévision. Il discute avec deux connaissances à la table la plus éloignée de la mienne. D’autres sont occupées par des gens du coin dont une famille de quatre fêtant un anniversaire. De nombreux autres convives sont en salle, ce qui oblige la jeune serveuse à beaucoup d’activité physique. Pour dix-neuf euros cinquante, j’opte pour le buffet d’été fait maison à volonté, le pavé de chevreuil d’été sauce framboise (C’est quoi le chevreuil d’été ? demande un curieux à la serveuse. C’est juste parce que c’est l’été.) et la charlotte aux fraises. Je me contente d’un simple cruchon de vin rouge. J’entends frire les viandes dans la cuisine qui se trouve à ma droite. Certains plats passent par la fenêtre, et aussi la tête du chef revenu à ses fourneaux.
-Ça se passe bien ? me demande-t-il.
On ne peut mieux, cette nourriture est bien bonne et le lieu parfait.
Je demande à la dame à qui je règle l’addition si le Général a mangé là.
-Non, me dit-elle, ça n’existe que depuis cinq ans, mais son petit-fils a une maison ici et vient manger avec ses amis. Le chef que vous avez vu dans le jardin était l’un des jeunes de Colombey qui a porté le cercueil.
A côté du restaurant est visible un extrait de texte dans lequel l’illustre habitant décrivait la vue sur la campagne depuis sa propriété de La Boisserie. Cela se termine ainsi : Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, je me pénètre de l’insignifiance des choses.
                                                                   *
J’apprends que l’on dit « rosé » pour qualifier la cuisson de la viande de chevreuil, comme pour l’agneau, ce qui me fait songer à un excellent repas d’anniversaire près du Mont-Saint-Michel en compagnie de celle qui ne part plus en vacances avec moi.
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Parmi les prisonniers de Clairvaux : Blanqui et Kropotkine, Maurras et Rebatet, Buffet et Bontems, Carlos et Guy Georges. Idéal pour une région d’avoir une prison qui n’est pas indiquée sous le nom de centre de détention mais d’abbaye.
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Sans l’avoir voulu, j’étais hier à Langres le jour anniversaire de la mort de Diderot (trente juillet mil sept cent quatre-vingt-quatre).
 

1er août 2015


Seul client de l’Hôtel de l’Agriculture, ayant une chambre donnant sur l’arrière, j’y dors on ne peut mieux. A sept heures et demie, je prends le petit-déjeuner face à la patronne qui, à une autre table, fait ses comptes en écoutant une radio commerciale via son ordinateur. Elle monte le son quand c’est l’horoscope du jour.
-C’est calme à l’hôtel, lui dis-je perfidement.
Elle m’annonce beaucoup de monde la semaine prochaine.
-Des fois y en n’a pas assez, des fois y en a trop.
Sept euros cinquante, c’est aussi un peu trop pour son petit-déjeuner basique, mais je peux me resservir en café.
Mes bagages faits, je prends la route qui mène à Langres et me gare au pied du rempart. Je pénètre dans la ville de Denis Diderot par l’une de ses portes et arrive sur une placette. Une grande affiche jaune exprime le mécontentement des commerçants face au nouveau plan de circulation du Maire. Une manifestation avait lieu hier. Entré dans la Maison de la Presse pour y acheter des cartes postales (ce à quoi je renonce, tellement elles sont hors d’âge et laides), j’entends le boutiquier dire au téléphone qu’on pourrait aller jusqu'à menacer de ne pas organiser la braderie l’an prochain.
Je fais le tour d’une partie de la ville par les remparts. On pouvait autrefois y accéder avec un funiculaire à crémaillère qui connut surtout des problèmes techniques (reste en témoignage le véhicule rouge et blanc restauré). De là-haut, je vois un lac, des immeubles, des usines et des champs.
Je n’en désire pas davantage et quitte Langres par la route de Chaumont. Je tourne à gauche vers Villiers-sur-Suize où il y a chambres d’hôtes. J’y sonne mais nul ne me répond. Pestant, je retrouve la grand-route et bifurque cette fois à droite vers Verbieles où on m’ouvre la porte à la maison d’hôtes, une dame allemande qui d’emblée me demande si je suis en vacances ou si je viens pour le travail.
-Je ne loue pas à ceux qui travaillent, me dit-elle, ils veulent le petit-déjeuner tôt.
Comme c’est aussi mon cas, bien qu’étant oisif, je ne discute pas plus longtemps avec cette Angela brune et me gare dans le village d’à côté, Luzy-sur-Marne, devant L’Emaux Pour Le Dire, chambres d’hôtes et céramique (et hardi jeu de mots). L’hôtesse est aimable. Elle est d’accord pour un petit-déjeuner à huit heures. Contre quarante-cinq euros, je deviens locataire d’une suite comprenant un salon et deux chambres ainsi que d’un garage fermé pour ma voiture.
Un autre village voisin, Foulain, me permet de déjeuner dans une sorte de routier au bord de la route Langres Chaumont. Il porte le nom usurpé d’Au Bon Vieux Temps. C’est treize euros, un quart de vin rouge compris : assiette fraîcheur (moitié légumes, moitié charcuterie), foie de porc et sa purée, petit morceau de fromage, glace rhum raisin caramel salé. Nous ne sommes pas nombreux sous la véranda, quelques locaux et des touristes hollandais effrayés par le foie de porc. La patronne qui fait serveuse disparaît parfois si longtemps que je me demande si ce n’est pas elle qui fait aussi la cuisine.
Une flèche devant ce restaurant indique Emmaüs. Je m’y rends à pied mais cela n’ouvre qu’à quatorze heures trente. Comme passe à côté l’étroit canal entre Champagne et Bourgogne, j’y vais voir. A l’écluse, j’assiste au passage d’un voilier rouge immatriculé à Liège. La plaisancière est à la manœuvre avec la fille de l’éclusier. Cette famille d’éclusiers a pour moyen de locomotion une voiturette sans permis siglée Voies Navigables de France.
Il y a foule devant l’entrée d’Emmaüs. Quand la porte s’ouvre certains courent à l’intérieur mais pas vers les livres. J’en fais le tour sans trouver rien d’extraordinaire mais cela me fait du bien de revoir cette denrée que j’aurais pu croire disparue.
 

31 juillet 2015


Malgré les bruits nocturnes des motards du dessus, je dors encore une fois suffisamment bien à La Dorlotine. Au petit-déjeuner, l’hôtesse m’entretient du peu d’intérêt de la population locale pour la vie intellectuelle. Une amie à elle ayant ouvert une galerie d’art a dû rapidement la fermer. Toutes les manifestations culturelles sont un échec.
-Il n’y a que les lotos qui les intéressent. Le moindre loto dans un village, c’est deux cents personnes. Mais si le lot gagné, c’est une nuit en chambre d’hôtes dans un château, ils font la tête. Ce qu’ils veulent, c’est des paniers garnis.
Internet ne fonctionnant pas dans le jardin ce jeudi matin, je pars sans m’attarder, quittant Rupt-sur-Saône avec l’intention d’aller un peu plus loin, toujours au bord de la rivière, mais les endroits repérés sur la carte sont peu attrayants. Du coup, de kilomètre en kilomètre, me voici de retour en Haute-Marne à Bourbonne-les-Bains où je vais cette fois passer la nuit, prenant une chambre à l’Hôtel de l’Agriculture pour quarante-six euros. « Qu’est-ce qui vous amène par ici ? », me demande la patronne. Si je savais.
Je remonte une nouvelle fois la Grande Rue à pied et rejoins les Thermes cernés par des hôtels pour malades et des pensions meublées avec ou sans cuisine. A côté brille exagérément le Casino. On annonce soigner les rhumatismes, l’arthrose, l’ostéoporose et même les fractures. Une recherche scientifique clinique du Céhachu de Nancy prouve que les eaux thermales d’ici « augmente la formation de l’os ». Je ne vois guère de curistes dans les rues.
Faute de mieux, je déjeune au restaurant de l’Hôtel de l’Agriculture. La salle, vieillotte, est fréquentée par des locaux, dont un agriculteur. Ce jeune homme est en conversation avec un responsable de la Safer qui veut le convaincre de se diversifier dans le tourisme.
-Il y aura toujours une clientèle demandeuse de coins paumés à la campagne, dit ce dernier.
-Ma ferme, mon élevage, cela me suffit, lui répond le jeune agriculteur. Je ne serai jamais mon père.
Au menu, c’est avocat au thon, sauté de veau niçois et mousse au chocolat, Avec un quart de vin rouge d’Ardèche, cela fera dix-sept euros.
La Safer revient à la charge avec l’exemple des Anglais qui lorsqu’ils viennent quinze jours en vacances ne quittent jamais la maison avec piscine où ils logent. Pour des gens comme ça, la Haute-Marne ou le Lot, c’est pareil. Le jeune homme ne commente pas. Il préfère parler des broutards achetés à un vieux monsieur et d’une vache dont il a tiré mille euros.
Après ce repas sans étoile, je marche jusqu’au lac de la Mezelle, lequel n’est pas plus grand qu’un étang. Je ne peux faire le tour car Côté Lac (pêche pédalo restaurant) est en faillite depuis longtemps si j’en juge par l’état du bâtiment et au premier petit pont, c’est barré.
Plus qu’à rentrer au bourg et à boire une menthe à l’eau au Café des Sports d’où j’observe le peu de vie locale.
                                                                    *
Bourbonne-les-Bains adhère à Voisins Vigilants, officine privée qui fait de chaque habitant(e) un œil surveillant les alentours, par exemple ce type là-bas, descendu de la voiture rouge immatriculée dans le Soixante-Seize, qu’on ne sait pas ce qu’il fait par ici et qui marche de tous les côtés.
 

30 juillet 2015


La maison d’hôtes de Rupt-sur-Saône se nomme La Dorlotine. J’y occupe la chambre du bas aménagée pour les handicapés, quarante-huit euros pour un célibataire. A l’étage sont deux motards de mon âge qui, le soir venu, après avoir fait un peu de bruit de vaisselle dans la salle commune, ne passent heureusement pas leur temps à marcher sur le parquet qui craque. J’y dors bien, réveillé par la lumière du jour, un peu avant que ne sonnent les cloches de l’église à six heures et demie. A huit heures, je partage le petit-déjeuner avec l’un des motards pendant que l’hôte nous fait la causette.
Il pleut un peu. Les motards se rendront dans le département des Vosges visiter un marchand de motos spécialiste des italiennes. Pour ma part, j’ai surtout prévu de faire peu de kilomètres en voiture. Aussi, c’est à proximité de Ray-sur-Saône que je me gare pour une promenade pédestre à l’abri du parapluie au bord de la rivière jusqu’à l’écluse automatique puis au travers d’un pré mouillé afin de me rapprocher du château façon Dordogne dont s’enorgueillit ce village. J’en fais quelques photos.
Je reprends ma voiture un peu avant l’heure du déjeuner et me dirige vers Soing dont ma logeuse m’a vanté le restaurant Aux Rives de Saône. Ce village possède à son entrée une époustouflante copie en modèle réduit de la Tour Eiffel. Je pourrais presque me croire à Paris comme chaque mercredi, n’était que côté animation c’est zéro, hormis à la halte de plaisance où j’assiste aux manœuvres des caravanes flottantes de location toutes occupées par des étrangers : « Morgen », « Morgen ».
Le bar restaurant Aux Rives de Saône est tenu par un jeune et sympathique couple, lui aux cuisines, elle au service. Le menu du jour est à treize euros et me convient tout à fait : quiche comtoise, échine de porc sauce charcutière et sa purée, fromages, tarte aux pommes et aux poires.
Dans la salle ne sont encore là que deux commerciaux en costume, le genre qui demande la moutarde pour le plat du jour avant même de l’avoir goûté. Bientôt arrivent un couple de plaisanciers, leur fille adolescente et leur bébé qui chouine régulièrement. Dire qu’ils naviguent sur la Saône et qu’ils n’en profitent pas (un accident est si vite arrivé).
La cuisine du restaurant Aux Rives de Saône est délicieuse. Je l’accompagne d’un quart de vin blanc inclus dans le prix du menu et demande un verre de vin rouge en sus pour le fromage. Les commerciaux sont déjà partis. Une famille (grands-parents, parents, trois enfants tranquilles) s’est installée à ma droite et, face à moi, sont deux couples de trentenaires du genre que je déteste (élevés avec Canal Plus). L’une des femmes annonce au cuisinier qu’elle est enceinte et qu’elle ne peut donc manger qu’une grande salade mais sans salade. Qu’on me jette ça dans la Saône avant l’accouchement.
Mon addition s’élève à quatorze euros vingt avec le café. Le verre de vin rouge n’a pas été compté. Je le fais remarquer à la jeune patronne qui sait sourire en toutes circonstances. Elle refuse que je le paie.
- C’est bien comme ça, me dit-elle.
Je suis tenté de la prendre dans mes bras pour lui donner un bisou mais ça ne se fait pas.
Rentré à Rupt, la pluie ayant cessé, je vais voir de plus près le château à donjon du douzième siècle. La visite en est gratuite en juillet, indique la pancarte à l’entrée du parc de huit hectares. Sur ce point, mon Guide du Routard de deux mille quatre est encore d’actualité. La propriétaire est à l’accueil, au pied de son donjon, une femme âgée marchant avec difficulté. Elle me remet le livret d’accueil et m’explique que je peux me promener partout dans le parc et grimper jusqu’au chemin de ronde du donjon où je pourrai ouvrir les volets pour profiter de la vue à condition de bien les refermer derrière moi car ils claquent par grand vent. Las, arrivé au premier niveau, je rebrousse car l’escalier étroit aux marches hautes et inégales est trop dangereux pour qui n’y voit pas grand-chose dans la semi-obscurité. Je me contente du parc, faisant moult photos du bâtiment, du tulipier de Virginie vieux de plus de trois cents ans, de l’église en contrebas, des toits du village, de la Saône au loin et de la maison blanche où je vais passer encore une nuit.
« Quelle belle journée », est-il écrit sur les abat-jours des lampes de chevet de La Dorlotine.
                                                                  *
La Tour Eiffel jaune de la Haute-Saône : échelle un vingtième, deux mille cinq cent kilos de fer, seize mètres de haut, cinquante litres pour deux couches de peinture, d’abord installée à Seveux puis déplacée à Soing, bel effort.
 

29 juillet 2015


Une moitié de voyageurs et une autre de travailleurs emplissent l’Hôtel de la Terrasse de Villersexel. Quand ce mardi à sept heures et demie je prends le petit déjeuner standard, façon buffet de base, mais à huit euros cinquante, les seconds sont déjà partis œuvrer.
Je prends la route à mon tour, direction le sud de la Haute-Saône, et découvre que deux autres bonnes adresses pour manger du Guide Du Routard deux mille quatre ont disparu : la ferme auberge de Palise et Chez la Marie à Cussey-sur-l’Ognon. Un habitant de cette dernière bourgade m’indique la route pour Pesmes « l’un des plus beaux villages de France » mais je ne le verrai jamais car je me perds totalement. Quand j’en suis à désespérer, ne croisant aucun lieu pour faire étape, découvrant même au bord de la route un distributeur automatique de pizzas, ce qui en dit long sur la pénurie de gargotes dans cette ruralité, j’arrive en un lieu nommé Seveux où s’épanouit le restaurant Chez Berthe.
A défaut de la Marie, ce sera donc Berthe. Le patron, derrière son comptoir, me serre la main et sa femme aussi quand elle m’installe dans la partie agrandie de l’immense établissement où l’on sert un menu du jour à douze euros qui attire des locaux et du passage. Les locaux parlent de la chaleur et de la sècheresse qui sévissaient jusqu’à la semaine dernière. Je suis comme eux, je préfère le temps mitigé de maintenant.
C’est moyen côté cuisine : filet de poisson mayonnaise, veau marengo, fromages, tarte à l’abricot, mais le service est aimable (la patronne ne s’appelle pas Berthe, son aide se prénomme Alice).
Une carte routière pour cyclistes obtenue au port me permet de me repérer et m’incite à suivre la Saône vers le Nord. C’est ainsi que je trouve une chambre d’hôtes pour deux nuits à Rupt-sur-Saône, village surplombé par son église et un château dont le donjon du douzième siècle fait trente-trois mètres de haut.
Mes bagages posés, je fais une longue balade à pied le long de la Saône jusqu’au tunnel/canal de Saint-Albin dans lequel s’engagent courageusement les bateaux de plaisance. Je fais aussi quelques photos. Il ne manque qu’un estaminet dans ce village pour que je sois tout à fait satisfait.
                                                                         *
En deux jours, faire tout le tour de la Haute-Saône, ce n’est pas ce que j’avais prévu.
 

28 juillet 2015


Un couple d’Anglais et moi-même sommes les seuls clients de l’Hôtel du Vieux Chêne à La Quarte. Dans la nuit noire souffle un vent à décrocher les draps du fil à linge et tombe une pluie à les tremper. Au matin, je descends dans la salle où m’attend un copieux déjeuner campagnard : saucisson, tomate, gros pain, motte de beurre, jus d’orange, confiture de mure, café à volonté, tout cela pour quatre euros et en regardant sur Arte un film expliquant l’astrologie en Inde.
Sous une petite pluie, je prends la route qui mène à Jussey, vieux bourg typique dans lequel ne sont ouvertes que les boulangeries et les pharmacies ainsi que le Péhemmu qui ne connaît pas la ouifi et la Maison de la Presse où j’apprends qu’une carte Michelin jaune comme je cherche ça n’existe plus depuis au moins quinze ans. Je refuse d’acheter le nouveau modèle.
« C’est plus le même temps », me dit un autochtone qui me voit passer sous le parapluie. Je n’ai pas connu l’autre. Il s’améliore quand je passe dans les Vosges pour voir Châtillon-sur-Saône et bientôt je me retrouve en Haute-Marne à Bourbonne-les-Bains, curieuse station thermale. J’y trouve la ouifi à l’Hôtel de l’Agriculture puis repasse en Haute-Saône.
Mon intention de déjeuner au Trianon à Saint-Loup-sur-Semouse est mise à bas par la marchande de chaussures qui m’apprend qu’il est fermé depuis des années. Voilà ce qu’il en coûte de voyager avec un Guide du Routard d’il y a dix ans. Il n’y a pas de restaurant ouvert le lundi, m’apprend-elle, à part une pizzéria à la sortie. Elle en oublie un qui se trouve aussi à la sortie, le restaurant gastronomique Remy, sis dans un manoir, qui propose le midi un menu à treize euros. Je fais marche arrière et y entre. Une belle salle donnant sur le parc, une hôtesse charmante qui parle comme à Neuilly, une clientèle majoritairement composée de trios, de duos ou de solos, je me sens tout de suite à mon aise. Ici on déjeune le pull posé sur les épaules, Lacoste ou non. Derrière moi s’installe un trio composé de Martine et Robert, qui ont du mal à faire oublier leurs origines populaires, et de leur petite fille blonde à chignon de danseuse, complètement hamiltonienne. « Tu raconteras ça à ta mère », lui dit le grand-père.
Pour accompagner mon risotto d’épeautre aux trompettes et le poulet sauté à la moutarde, je choisis une demi-bouteille de vin du Jura : un Arbois-Pupillin de la maison Ploussard, ici proposé à quinze euros.
-Y a maman qu’a répondu : « Tu as de la chance, ils te gâtent tes grands-parents ».
Bientôt le téléphone du grand-père sonne bruyamment. Il explique que tout le monde mange à des tables rondes et que la petite est contente.
Pour dessert, c’est un excellent café accompagné d’une boule de glace à la violette. L’hôtesse se renseigne sur la demoiselle qui est en sport études. Elle va bientôt faire un championnat du monde de natation. Ce sera à Versailles. L’an dernier, c’était à Rio. Dommage.
Je quitte l’endroit content, échangeant un sourire avec la jolie nageuse. Il me faut ensuite aller bien plus loin que j’en avais envie, passer Luxeuil-les-Bains, traverser le plateau des Mille Etangs (tous privés, dont je vois au moins six), ignorer la chapelle du Corbusier à Ronchamp, voir Lure, gros bourg qui me repousse, pour enfin trouver une chambre en bordure de l’Ognon à l’Hôtel de la Terrasse de Villersexel. C’est cinquante-cinq euros pour un solitaire et comme il n’en restait qu’une, c’est la meilleure, celle disposant de la vaste terrasse qui donne nom à l’établissement où sont installés une table avec deux chaises et un seul transat dont je profite avant d’aller à pied jusqu’au bourg.
Soulagé d’être casé pour la nuit, je prends un diabolo menthe à un euro cinquante au Café du Centre, au rez-de-chaussée d’une bâtisse sans cachet qui date pourtant de mil six cent dix-sept. On y parle du Marcel, le copain de la mère au Christian, qui savait faire les paniers comme les manouches.
                                                                       *
Je n’accroche pas vraiment avec cette Haute-Saône. Elle ne me donne pas envie de la photographier.
 

27 juillet 2015


Pourquoi pas la Franche-Comté, me suis-je dit quand il s’est agi de partir un peu de Rouen cet été, une région où je n’ai fait que passer, que je connais peu. Me voici donc parti ce dimanche vingt-six juillet, sans grande envie et avec la volonté d’éviter la région parisienne. Il fait gris et pour arranger les choses, ma petite voiture démarre encore plus mal que d’habitude, non plus au deuxième coup de clé mais au quatrième ou cinquième. Je descends jusqu’à Dreux puis bifurque vers l’Est, passe par Nogent-le-Roi, Maintenon, Etampes, Milly-la-Forêt, Fontainebleau
Une pause s’impose à Pont-sur-Yonne, joli bourg où c’est jour d’imposant marché. Il possède un vieux pont façon Avignon. On n’y danse pas mais on y boit en terrasse, pour ma part un café à un euro vingt. On n’est pas bien loin de Paris mais c’est vraiment la province. « Pourquoi payer plus cher pour bien manger » est-il écrit sur le mur du Tire-Bouchon, un restaurant hélas définitivement fermé.
Je reprends la route, frôle Sens et Troyes sans voir le moindre restaurant de bord de route ouvert. Avant Bar-sur-Aube, à treize heures, je m’arrête au seul possible, nommé La Mangeoire, un grand bâtiment dont le sol est en pavés de rue. Des familles du terroir y mangent. Un jeune homme est dans l’Armée. Sa grand-mère lui demande s’il change ses draps lui-même. Le premier menu est à vingt-six euros. J’y choisis la terrine de lapin et son chutney de figues, la poularde aux petits légumes, fromage et tarte aux pommes. C’est cuisiné sans effort et peu bon. Derrière moi s’installe un jeune couple. Elle l’appelle Mamour. Je dis au serveur que je suis pressé, qu’il m’apporte vite l’addition, et je file.
Après Bar-sur-Aube, c’est Colombey-les-Deux-Eglises et sa croix de Lorraine visible d’aussi loin que la Cathédrale de Chartres ou le Mont-Saint-Michel. Je frôle Chaumont et Langres et entre en Haute-Saône. « Evite Vesoul », m’a écrit quelqu’un qui connaît bien la ville. J’en suis proche quand arrive la fin d’après-midi. Où me loger ? Les maisons d’hôtes sont rares et désertes, les hôtels fermés. Je fais demi-tour et en trouve un au bord de la nationale à La Quarte, nommé Le Vieux Chêne. J’y prends chambre pour la nuit alors qu’il se met à pleuvoir, quarante-quatre euros petit-déjeuner compris sans ouifi. « On aura peut-être Internet en deux mille dix-sept », me dit le patron.
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Bar-sur-Aube : souvenir d’une de mes premières vacances. J’étais en compagnie de mon meilleur copain de lycée qui y retrouvait celle qui deviendrait sa femme, dont les parents avaient déménagé des environs de Louviers et ce bourg lointain. J’avais ma première voiture (une Méhari), il n’en avait pas, ceci explique peut-être ma présence. Nous campions et l’après-midi je devais aller prendre un café pendant qu’elle et lui baisaient dans la tente. Au retour, il m’avait demandé d’aller chercher les photos de vacances au Studio Henry à Louviers. Le photographe était furieux : les deux dernières montraient la demoiselle nue les cuisses écartées. « Regardez ! » m’a-t-il dit. Il ne les avait pas tirées et refusa de me donner les autres. Je n’ai jamais dit à mon copain que j’avais vu les négatifs.
 

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